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Soseki - Page 2

  • Le chat du prof

    « Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom. » C’est le début éponyme du roman de Natsume Sôseki, les premières phrases d’un chef-d’œuvre d’humour. L’introduction de Jean Cholley, qui l’a traduit pour la collection « Connaissance de l’Orient » publiée conjointement par Gallimard et l’Unesco, nous apprend qu’après des études en Angleterre, Sôseki est revenu au Japon en 1903 et a enseigné la littérature anglaise à l’Université impériale de Tôkyo, mais il déplaisait à ses étudiants. Lorsque Je suis un chat paraît en feuilleton, de 1905 à 1906, le succès est tel qu’il démissionne pour entrer au journal Asahi où il publiera la plupart de ses romans jusqu’à sa mort en 1916.

    Sôseki écrit le premier chapitre à la demande de Kyoshi, un ami poète. Durant l’été 1904, un chaton était arrivé dans sa maison, ce qui l’a sans doute inspiré. Après une lecture publique qui a soulevé l’enthousiasme de ses auditeurs, Kyoshi le fait publier dans un magazine. Les lecteurs raffolent de ce qu’on pourrait, écrit Cholley, sous-titrer « La Vie et les Opinions d’un chat », un roman sans pareil dans la littérature japonaise, mais où les influences occidentales, surtout anglaises, sont nombreuses (Swift, Sterne, Hoffmann).

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    Qui est ce chat ? Le compagnon d’un professeur d’anglais, Kushami. Marié mais sans intérêt pour sa femme, celui-ci ne trouve de plaisir qu’à bavarder avec ses amis intellectuels, « de paisibles désœuvrés » qui lui rendent visite. « Sôseki, mis en nourrice peu après sa naissance par ses parents qu’il retrouva seulement huit ans plus tard sans même savoir qu’ils constituaient sa vraie famille, était lui aussi un chat errant qui se sentait déjà plus ou moins adulte à sa naissance, entré un peu par hasard dans un monde dont la frivolité le faisait souffrir. » (Cholley)

    Nous découvrons donc la vie quotidienne de Kushami par les yeux de son chat. « Tout chat que je sois, il m’arrive de penser : un professeur a vraiment une vie heureuse. Si je renaissais en homme, je voudrais n’être que professeur. Si on peut occuper un emploi en dormant autant, un chat aussi en est capable. » Gris clair, avec un peu de jaune, notre héros chat découvre aussi le voisinage, hommes et semblables. Scandalisé par l’indifférence des gens envers les chats qu’ils croient tous pareils, il considère qu’« Il n’y a en somme qu’un chat qui puisse comprendre un autre chat. Quelque progrès que fassent les hommes, cette compréhension leur sera toujours refusée. » Il faudra quelques cartes de vœux au Nouvel An, illustrées par son portrait ou par celui d’autres chats, voire la mention de salutations à transmettre à son chat sans nom, pour que son maître le traite avec davantage de considération, « une lueur de respect dans son regard ».

    Le point de vue du félin penseur permet à Sôseki d’ironiser à l’aise sur le comportement des êtres humains et les usages de la société japonaise. Pourquoi son maître « au caractère d’huître » rit-il joyeusement quand Tofu lui relate les exigences extravagantes de Meitei au restaurant ou Meitei ses dernières inventions ? Ces conversations entre amis sont souvent déroutantes, voire absurdes, mais toujours drôles, qu’il s’agisse de critique littéraire, du suicide ou du nez prodigieux de la voisine, Madame Kaneda, qui donnerait volontiers sa fille en mariage à leur ami Kangetsu, à condition qu’il obtienne son doctorat - à défaut de fortune, il lui faudrait un titre.

    Le roman de Sôseki est rempli d’allusions à la culture japonaise (les notes en bas de page sont utiles). Pour faire passer le temps, il écrit : « Les narcisses du vase en porcelaine blanche se sont fanés peu à peu, cependant que les rameaux de prunier d’un autre vase se sont mis à fleurir. » Après l’euphorie printanière du début, le chat aux « 88 880 poils » se laisse gagner par la mélancolie de son maître. N’ayant jamais attrapé de souris, il est conscient de ne pas être « un chat du tout-venant » et se pose de plus en plus en philosophe. Mêlée aux situations burlesques, la critique de la « civilisation du progrès » s’accentue dans les derniers chapitres.

    Pour les amateurs, la description des mœurs de chat est un régal.
    « Les pattes de chat font oublier leur existence ; on n’a jamais entendu dire qu’elles aient fait du bruit par maladresse, où qu’elles aillent. Les chats se déplacent aussi silencieusement que s’ils foulaient de l’air ou que s’ils marchaient sur des nuages. Leur pas est doux comme le bruit d’un gong en pierre qu’on frappe dans l’eau, doux comme le son d’une harpe chinoise au fond de quelque caverne. Leur marche est parfaite comme l’intuition profonde et indescriptible des plus hautes vérités spirituelles. »

  • Déconcertant Japon

    La rencontre entre une aide-ménagère et un vieil homme dont la mémoire ne fonctionne que pour les quatre-vingts dernières minutes qu’il vient de vivre est le sujet original de La formule préférée du professeur de Yoko Ogawa (née en 1962). Pour se souvenir de l’indispensable, le vieillard attache sur lui de petits papiers aux notes concises, qu’il relit chaque matin. Comme c’est un mathématicien, sa conversation porte le plus souvent sur les nombres, en particulier ses préférés, les nombres premiers, si présents dans la vie quotidienne, quoi qu’on pense. Et ainsi vont les jours, entre mots et chiffres. L’aide-ménagère, attentionnée, apprend vite à communiquer sur ce mode inédit. Mais c’est l’irruption de son petit garçon de dix ans dans l’univers si méthodique du vieux professeur, qui insuffle au récit ses pages les plus tendres.  

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    Dans Les herbes du chemin de Sôseki, dernier roman qu’il acheva, malade, en 1915, aucune tendresse, en revanche. Kenzô est l’homme mal à l’aise : décontenancé de voir réapparaître dans sa vie celui qui l’a élevé durant son enfance, avant que sa famille ne le reprenne (ce pour quoi il avait reçu une somme d’argent pour solde de tout compte), il n’en parle pas à sa femme, avec qui ses rapports sont constamment tendus, distants. Seul le calme de son bureau lui convient, où il passe des heures à écrire, à corriger, à écrire encore. Mais les obligations familiales et le sens des convenances vont l’obliger à recevoir ce Shimada, dont les formules de politesse masquent mal l’objet réel de ses visites : lui soutirer de l’argent.

    Sans cesse, Kenzô s’apprête à refuser, puis finit par sortir le billet qui le rendra à sa chère solitude. Il n’est pas riche, contrairement à l’opinion que beaucoup ont de lui, mais il donne. Et s’il faut plus d’argent pour résoudre les problèmes domestiques, il travaille davantage et noircit page après page de son écriture de plus en plus serrée.

    Si la douceur s’instille dans le roman d’Ogawa, dans l’autre le malaise sature l’atmosphère. . « Les hommes, en fait de changement, ne font que décliner ; les paysages changent aussi, mais ils continuent à prospérer sous le soleil. »
    (Les herbes du chemin)

    Déconcertant Japon, où les rapports humains semblent parfois si codifiés qu’ils laissent peu de place à l’expression de l’intime, à la franchise, au langage du cœur.

    L’amertume paralysante d’un Kenzo si malhabile avec autrui comme avec lui-même, chez Sôseki, après la délicatesse du dialogue entre les générations dans La formule préférée du professeur, atteste de la diversité des romanciers japonais. Deux romans, deux visages, deux générations de cette littérature que je connais peu, mais qu’ils m’incitent à lire.