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Passions

  • Une amitié complice

    Comme en amour, le dernier roman d’Alice Ferney, aborde un sujet intéressant : l’amitié peut-elle exister entre un homme et une femme ? Qu’est-ce que cela implique chez l’un et l’autre ? Une telle amitié peut-elle durer autant qu’entre des amies ou des amis ? La vit-on comme on vit un amour, le sexe excepté ? On se souvient du vers de Rutebeuf déplorant la perte de ses amis : « L’amor est morte », le même mot désignant alors l’amitié ou l’amour.

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    « Entre eux, la complicité fut immédiate, l’aisance spontanée, l’éclat de rire franc. » Cyril Blot a pris le train pour se rendre chez Marianne Villette, à Colombes où elle habite « une vaste meulière ». Il va interviewer et photographier cette créatrice de sacs à main de luxe pour une revue. Elle n’est « que styliste », assure-t-elle, et lui, « que photographe », en plus de lire dix heures par jour. Leur première conversation révèle d’emblée une « affinité d’esprit et de curiosité ». Marianne veut relire l’entretien avant publication, il le lui promet. « Il était séduit, elle était gaie sans se demander pourquoi. C’était le plaisir de plaire. »

    En quarante chapitres, Alice Ferney décline les étapes de leur relation. Chaque titre est à l’infinitif : « 1. Se rencontrer, 2. Rapidement se revoir, 3. Faire plus ample connaissance, 4. Trouver le rythme, 5. S’insérer, 6. Conserver une part de mystère, etc. » Elle explore le ressenti de chacun, sous le charme de l’autre. Marianne, quarante-deux ans, mariée, est surtout sensible à la « forme d’esprit » de Cyril. Lui, célibataire, plus jeune, la trouve attirante, « drôle et libre ».

    Satisfaite de son article, elle accepte qu’il revienne la photographier dans son atelier. Elle s’est renseignée à son sujet sur internet et a commandé l’essai qu’il a écrit sur Drieu La Rochelle. Le livre lui plaît : « Quelque chose d’impalpable, la ligne musicale du texte, rencontra la sensibilité de Marianne. » Elle le lui écrit dans une lettre, il lui téléphone en retour. « Ils se comprenaient sans avoir besoin d’expliquer. » Peu à peu, ils prennent l’habitude de s’appeler tous les soirs. Serge Korol, le mari de Marianne, l’interroge par curiosité sur son interlocuteur, sans plus. Le monde de la mode ne l’intéresse pas ; il dirige une entreprise de conseil, se déplace beaucoup.

    Elle a gardé son nom de jeune fille pour sa marque, « Villette ». En épousant Serge, elle avait voulu vivre un véritable engagement. Cyril n’envisage pas le mariage, se dit trop pauvre et vivant avec rien – un manque d’argent qu’il cache par sa tenue, toujours impeccable. Il est grand et bel homme, sans être un dandy pour autant. Quand il vient dîner un soir chez Marianne, le courant ne passe pas entre l’entrepreneur et l’esthète. Korol a posé des questions directes sur son logement à Paris, ses ressources, ses écrits. « Le nouvel ami vivait dans une chambre », sans emploi ni revenu fixe.

    Quand ils se reparlent, Cyril résume sa position : « Le mariage est un obstacle à l’amitié. » Marianne est plutôt d’accord : « Si l’on veut des amis de cœur, il faut garder les secrets. Je trouve que les gens mariés ne s’en avisent pas assez. » Avec le temps, ils se racontent leur enfance, leurs parents, leurs lectures... La première ombre au tableau surgit un soir où elle l’a invité chez elle, en l’absence de son mari en voyage.

    Ses enfants passent la soirée chez des voisins et quand ils sortent pour aller les chercher, une femme élégante attend, immobile, sur le trottoir. Elle cherche Cyril ! Celui-ci, crispé, la présente à Marianne – « Qu’est-ce qu’elle foutait là, cette folle ? Quand lui ficherait-elle la paix ? » La scène est d’autant plus déplaisante que l’intruse connaît son adresse et la présence de Cyril chez elle. « Se pouvait-il qu’il fût un sale type ? L’éventualité vint à l’esprit de Marianne. »

    La première phrase du billet sur L’intimité (2020) d’Alice Ferney convient aussi parfaitement à Comme en amour (2025) : elle construit le roman autour de ce qui motive les femmes et les hommes à se lier (ou non), du choix de vivre en couple (ou non), du désir d’enfant (ou non). Cette thématique se présente ici sous un angle différent : du fait de la discrétion de Cyril sur ses autres relations et de la curiosité de Marianne pour son mode de vie, un véritable suspense psychologique s’installe dans l’intrigue. Une plume fine et un roman très réussi !

  • S'exprimer

    anne nivat,la maison haute,des russes d'aujourd'hui,récit,moscou,2002,gratte-ciel stalinien,habitants,entretiens,politique,histoire,culture,architectureVassili V. : « Les intellectuels se taisent parce qu’ils savent eux aussi que cela ne sert plus à rien de s’exprimer, que c’est même redevenu dangereux parce qu’il n’y a toujours pas de société civile. Ici, s’exprimer est toujours revenu à risquer sa vie ; s’exprimer, c’est accomplir un acte héroïque, ce qui n’est pas du tout le cas à l’Ouest. Pour reprendre la plaisanterie bien connue, la Russie est un tramway à bord duquel une moitié des passagers est assise*, tandis que toute l’autre moitié tremble. Ce n’est certes pas la première fois que nos intellectuels se taisent, mais, cette fois, ils ont compris qu’ils ne pesaient rien face aux bandits, que ceux-ci soient hommes d’affaires ou oligarques.
    Sans compter que les intellectuels ne sont pas d’accord entre eux et n’ont jamais pu s’organiser en tant que… classe. Bon ! Voilà que ce sont les mots de Lénine qui me viennent à l’esprit… Par-dessus le marché, des milliers d’entre eux ont émigré. En Israël, on dénombre aujourd’hui** plus de Russes que de Juifs. Les politiques se réjouissent de cet ultime avatar de nos intellectuels, car ils n’ont nul besoin de société civile. Il n’y a plus aucun débat sur quoi que ce soit, c’est le règne de l’inertie totale. »

    Anne Nivat, La Maison haute (chapitre 17)

    *« Etre assis » a aussi, dans la langue russe, le sens de « être en prison ». (Note de bas de page)
    ** En 2002.

  • Moscou, 2002

    Lu deux ans après sa parution, en vue d’un voyage à Moscou, La Maison haute (2002) d’Anne Nivat« Des Russes d’aujourd’hui » en sous-titre – m’est revenu entre les mains et je l’ai relu d’un autre œil, forcément. La journaliste française était allée à la rencontre des habitants d’un des « géants » de la capitale russe, le premier-né de ses sept gratte-ciel fameux, « flamboyantes pyramides de pierre de style Empire (stalinien) », celui du quai des Chaudronniers.

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    Photo de la Maison haute (source)

    Surnommé « La Maison haute » ou « l’immeuble de la Iaouza », situé au confluent de la Iaouza et de la Moskova, à l’est du Kremlin, je vous en avais déjà parlé à propos du roman satirique de Vassili Axionov, Les hauts de Moscou. Anne Nivat nomme dans son introduction trois lauréats du prix Staline qui ont travaillé à cette architecture urbaine monumentale, dont Dimitri Tchetchouline, à qui l’on doit aussi l’énorme hôtel Rossia où nous avons logé en 2004 (démoli l’année suivante pour laisser place à un parc – à la satisfaction de certains habitants de la Maison haute à qui l’hôtel masquait la vue du Kremlin).

    Anne Nivat, alors correspondante à Moscou, s’est intéressée il y a plus de vingt ans aux habitants du gratte-ciel, « certains très célèbres, d’autres parfaitement inconnus ». La Maison haute relate en vingt-deux chapitres, un par rencontre, les visites qu’elle leur a rendues : elle décrit les habitants, les lieux, rend compte de ce qu’ils lui ont raconté. Dans les trois parties – « Le géant, Appartements-musées, Appartements design » –, chaque chapitre a pour titre la localisation du logement, suivie des noms des personnes rencontrées.

    Le premier, « Hall du corps central B », est consacré à « Deux gardiennes », Zoïa et Lida. A la table où elles sont assises, les listes des occupants avec leurs numéros de téléphone, un vieux combiné en plastique orange, des brochures déposées par des coursiers. Contre le mur, « présence incongrue dans ce hall immense et solennel, un grand divan, orange lui aussi, où s’assoient visiteurs ou résidents lorsqu’il leur faut attendre. » L’une connaît les noms de tous les enfants, l’autre ceux des chiens. Une des préposées aux ascenseurs qui travaille là depuis la mise en service en 1952 sort dépitée d’une réunion de présentation du tableau de commande par ordinateur. Allées et venues.

    La présidente de l’assemblée des copropriétaires, Sofia Perovskaïa, 77 ans, rappelle le bon entretien des parties techniques (robinets, ascenseurs, réseaux électriques) avant la perestroïka de Gorbatchev. En 2002, le gratte-ciel restait officiellement un logement municipal, mais sa rénovation avait pris du retard. La « privatisation » des appartements a permis aux locataires « de l’Etat » qui le désiraient de devenir propriétaires de leur logement.

    Vu le poids des charges, certains habitants voulaient créer un condominium, mais alors les dépenses pour l’entretien et l’exploitation de l’immeuble ne seraient plus à la charge de l’Etat, ce à quoi la majorité s’oppose. En plus, l’immeuble est classé. Beaucoup des personnes rencontrées par Anne Nivat lui parlent d’argent, de financement, des retraites insuffisantes pour vivre et qui obligent à travailler – ce qui a aussi de bons côtés –, des hommes d’affaires.

    Dans l’ancienne bibliothèque de l’immeuble, un piano, un portrait de Pouchkine. Quelques vieilles dames endimanchées viennent assister à un concert-récital pour l’anniversaire de sa disparition : discours, chants, poèmes, extrait de Boris Godounov chanté par la chorale... Valentina I. l’appelle sa « brigade » : celle-ci réunit d’anciens militants communistes et donne un concert par mois.

    Nostalgique de leur vie à l’époque soviétique – « Quelle communauté nous formions ! Les plus beaux meubles de nos appartements étaient les livres, nous n’en étions pas peu fiers ! » –, celle qui a été le numéro 2 du Parti dans l’immeuble, avant son interdiction en 1991, dit son horreur de Poutine et des « nouveaux Russes ». La Maison haute avait sa salle de cinéma (appelée « Illusion » comme toutes les autres au début du XXe siècle), des commerces qui ont dû évoluer, un supermarché, le « Gastronome des Chaudronniers ».

    Anne Nivat est accueillie à divers étages – les appartements les plus hauts sont convoités pour la vue, le prestige, notamment par des étrangers. Les entretiens révèlent des histoires inévitablement liées à l’évolution du régime politique. Certains espéraient y loger un jour, d’autres n’imaginaient pas d’emménager dans cet immeuble construit par des zeks. La Maison haute, ce sont des vies, des carrières, des ressentis.  « Comment vivent les Russes d’aujourd’hui ? A quoi rêvent-ils ? Que regrettent-ils ? De quoi ont-ils peur ? » Aux questions posées par Anne Nivat en 2002, on aimerait connaître les réponses des Russes en 2026.

  • Un autre mot

    « Kyoko revient de la salle de bain. Elle veut s’allonger sur le lit, car elle a mal à la tête. Yûji la suit dans la chambre d’amis que j’ai préparée pour eux. J’apporte les tasses vides dans la cuisine.
    Alors que je fais la vaisselle, mon fils vient prendre de l’eau. Je lui demande :
    aki shimazaki,suzuran,roman,littérature française,japon,muguet,famille,amour,culture,extrait– Tu as offert à ta tante un bouquet de
    suzuran à l’aéroport. C’était ton idée ?
    – Non, c’était l’idée de grand-mère.
    – Je m’en doutais.
    Je lui répète ce que Yûji nous a appris sur cette plante. Tôru réagit calmement :
    – Toxique et mortelle ? Mais qui aimerait en manger ou boire l’eau du vase ? Il y a beaucoup d’arbres et de fleurs comme ça. On n’a qu’à faire attention.
    – Comme tu es sage !
    Il annonce fièrement :
    – Le
    suzuran s’appelle « lily of the valley » en anglais, et « muguet » en français.
    – Comment connais-tu ces mots étrangers ?
    – Par grand-mère.
    – Vraiment ?
    Il hoche la tête et ajoute :
    – Ah, il y a un autre mot en français : « amourette ». »

    Aki Shimazaki, Suzuran

  • Suzuran

    Une bibliothécaire à qui je disais mon enthousiasme pour l’œuvre d’Akira Mizubayashi m’a mis entre les mains un roman en français d’une autre plume née au Japon en 1954, devenue québécoise : Suzuran (2020) d’Aki Shimazaki. D’abord émigrée au Canada, en 1981, elle vit à Montréal depuis 1991. A quarante ans, elle a pris des cours de langue française ; cinq ans plus tard, son premier roman est publié, le premier d’un cycle de cinq, Le poids des secrets. Aki Shimazaki en est à son cinquième cycle. Tous ses romans ont un titre en japonais comme Suzuran (muguet), le premier du quatrième cycle intitulé Une clochette sans battant.

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    Ce roman court a pour narratrice une céramiste japonaise, Anzu, trente-cinq ans, qui vit seule avec son fils. Elle tourne de grands vases ikebana qu’elle expose régulièrement et donne des cours de poterie. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » : ce propos de Confucius lui correspond tout à fait.  Contente du vase réalisé le matin, dont la forme lui a évoqué une clochette, elle l’a nommé « Suzuran ». Enfant, elle rejoignait son grand-père potier à la campagne où il avait son propre four à bois. Il l’avait encouragée.

    Tôru, son fils de dix ans, avait sept ans quand elle a divorcé ; elle en a la garde, mais il passe un week-end sur deux chez son père et va chez lui les jours de cuisson au four à bois. Sa sœur Kyoko a deux ans de plus. « Intelligente, belle et séduisante, elle ne manque pas de soupirants. » Un dimanche, Anzu reçoit un appel d’une amie de lycée qui insiste pour qu’elle participe à la prochaine réunion des anciens élèves. Akira Z., le premier amour d’Anzu, à présent divorcé, y participera. Elle se souvient du beau commentaire qu’il avait eu pour son vase qui avait été primé lors de la fête de la culture japonaise.

    Anzu vit à Yonago, la ville où elle est née, où ses parents vont bientôt quitter leur maison pour une « résidence de retraite ». Elle envisage d’y habiter un jour avec son fils, puisque sa sœur qui habite Tokyo et voyage beaucoup pour son travail ne veut pas revenir là et que son frère a déjà une maison. Aussi est-elle surprise lorsque ses parents lui annoncent la visite de sa sœur pour le « golden week », elle vient présenter « son petit ami », un chercheur en chimie. Kyoko a eu de nombreuses aventures et trouve sa petite sœur naïve.

    Akira avait rompu avec Anzu, après avoir rencontré quelqu’un d’autre. Elle avait connu R. dans un centre sportif et ils s’étaient mariés après s’être fréquentés pendant un an. Puis Tôru était né. A la suite d’un héritage, R. avait acheté une imprimerie mais sans la diriger sérieusement, préférant les sorties, le golf, la laissant seule le plus souvent. Elle avait mis fin à leur mariage. A présent, il venait de faire faillite.

    Quand elle fera la connaissance de Yûji Yamada, le fiancé de Kyoko, Anzu sera tout de suite sous le charme : il admire sincèrement ses créations et sa passion pour la céramique. A la réunion des anciens élèves, les retrouvailles avec Akira sont déconcertantes. Et les révélations qu’on va lui faire à propos de sa sœur vont bouleverser les sentiments d’Anzu vis-à-vis des uns et des autres.

    Suzuran est un roman axé surtout sur la sphère intime et l’évolution d’une famille japonaise. Aki Shimazaki raconte la vie d’Anzu et des siens dans un style « très simple et direct » (Wikipedia). Sans appuyer, un peu trop prévisible, le récit rend curieux du sort d’Anzu, discrète et attachante. A propos d’un autre roman, un critique du Temps voit dans son œuvre une « radioscopie épurée et pudique de la société japonaise contemporaine, sa psyché, ses règles, ses tabous, ses secrets, ses énigmes et ses mensonges. »