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Passions

  • Chambre verte

    Dans la chambre verte de la Maison Autrique, en contraste avec le style graphique et l’esprit intimiste d’Elisa Sartori, j’ai été très intéressée par l’univers de Jeroen Janssen, un « journaliste de terrain » et dessinateur belge néerlandophone, son voisin à l’exposition Maisons Bulles.

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    Ce Gantois d’origine se passionne pour le village de Doel (dont je vous avais déjà parlé à propos d’un roman de Geneviève Damas, Jacky). Tout est fait à la main dans son reportage : des dessins très colorés, vivants, accompagnent le texte manuscrit. 
    A la fin des années 1990, un projet d’extension du port d’Anvers a mené à l’expropriation de plusieurs zones urbanisées. La plupart des habitants de Doel ont évacué leurs maisons (non loin de centrales nucléaires), quelques irréductibles y sont restés.

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    Jeroen Janssen est allé à leur rencontre et s’est passionné pour eux. Après Doel, en 2013, il a poursuivi sur le sujet avec Er wonen nog mensen (Des gens y habitent encore) en 2018. Il s’était lié là-bas avec Marcella, « une habitante très âgée qui a toujours vécu à Doel », décédée en 2019, une amitié de presque dix ans. Il a repris sa silhouette en couverture.

    Exposition Maisons Bulles, Maison Autrique, Schaerbeek > 07.03.2027

  • Maisons Bulles

    La nouvelle exposition de la Maison Autrique, joliment appelée « Maisons Bulles », a pour thème les relations entre maison et bande dessinée. Je vous ai déjà parlé de cette Maison, « le premier hôtel particulier construit par Victor Horta », une commande de son ami ingénieur Eugène Autrique en 1893. La bande dessinée est bien chez elle dans cette maison schaerbeekoise que François Schuiten et Benoît Peeters, auteurs de la série Les Cités obscures, ont aménagée à leur façon un siècle plus tard. Au-dessus du comptoir d’accueil, on voit une grande planche originale de leur album La Théorie du grain de sable.

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    Affiche © Anne Baltus / Ben Gijsemans / Jeroen Janssen / Emilie Plateau

    Dans l’entrée, en hommage à Horta, on découvre un grand dessin de la fameuse Maison du Peuple que l’architecte phare de l’art nouveau a conçue pour le Parti Ouvrier Belge, inaugurée en 1899... et démolie en 1965 – « un point noir de l’histoire architecturale » (Guide de la visite, source des citations). Baudouin Deville, dessinateur, Patrick Weber, scénariste, et Bérengère Marquebreuck pour la mise en lumière, racontent une fiction autour de ce célèbre lieu disparu, sous le titre Maison du Peuple 65 (2024).

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    © Loïc Gaume

    A l’office, on découvre des Constructions, des dessins au trait et d’autres travaux de Loïc Gaume. J’ai surtout été retenue par Ribambelles, sorte d’inventaire du patrimoine dessiné à la plume : des façades de maisons dans différents quartiers, comme celui de Josaphat à Schaerbeek, et aussi dans des villes étrangères.

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    © Emilie Plateau, dessin original

    Au bel-étage, des dessins originaux de la franco-bruxelloise Emilie Plateau, au stylo plume, comme cette enfilade de maisons mitoyennes. Elle aime montrer le monde « dans ses moindres détails » : maisons, arbres, gens… Ses personnages sont souvent petits dans les cases « comme nous le sommes devant nos maisons ». A côté de dessins pour Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin (2019, d’après Tania de Montaigne), pour Vivian Maier : Claire-Obscure, entre autres, je suis attirée par ses dioramas, petites maquettes en papiers découpés.

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    © Emilie Plateau, diorama Mexico

    Patrimoine bruxellois fameux encore inaccessible au public, le Palais Stoclet a inspiré Le Palais sans divertissement à Etienne Schréder : Gustav Klimt erre dans ce palais où nous aimerions tant admirer un jour ses mosaïques décoratives. Frédéric Bézian, « un curieux d’architecture », montre des intérieurs dans ses planches art nouveau, puis art déco. « Quel que soit le style, les maisons dans lesquelles évoluent ses personnages sont elles-mêmes des personnages. »

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    © Etienne Schréder

    La chambre à coucher, au premier étage, comporte des planches originales de Dolorès, une bande dessinée par Anne Baltus. Une villa sert de cadre à cette histoire créée par Schuiten & Peeters. A l’occasion d’une panne de voiture devant cette maison, l’actrice Dolorès Moore fait connaissance avec un maquettiste de talent qui lui propose de reproduire sa villa. Mais ce projet « tourne au délire », vu les interactions entre la maquette et la demeure. La maison dessinée sur l’affiche est inspirée par la villa moderniste Dirickz (Rhode-Saint-Genèse) qui a servi de décor.

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    © Anne Baltus, planche originale de Dolorès à l'encre de Chine, 1991

    Je lis très peu de bandes dessinées, la plupart des dessinateurs présentés à l’exposition, belges et français, m’étaient inconnus. Les dessins montrés donnent envie de lire leurs livres, on peut d’ailleurs le faire sur place dans la salle où l’on diffuse les vidéos de cinq auteurs. Parfois c’est la façon d’habiter la maison qui est dessinée, l’aménagement des espaces de vie, qu’ils soient grands ou petits. Par exemple, Elisa Sartori raconte dans Déplacements le déménagement d’une mère dans une nouvelle ville ; son style très graphique me plaît beaucoup.

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    © Elisa Sartori; Déplacements, 2025

    Comme chaque fois, l’exposition propose des découvertes dans tous les recoins de la Maison Autrique : une centaine de planches, dessins originaux et objets. Vous trouverez les noms des intervenants que je n’ai pas tous cités sur son site. Si le sujet vous intéresse, le carnet du visiteur est disponible en ligne (pdf), ainsi que le cahier destiné aux enfants. Maisons Bulles se visite à Schaerbeek jusqu’au 7 mars 2027.

  • Boucle

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    « Le passé est une chose longue et lente à guérir. On le croit derrière nous alors qu’il est devant, qu’il nous mène et nous guide. C’est un cercle. Une boucle. J’ai mis longtemps avant de comprendre que certains de mes choix n’avaient pas été des choix, mais des nécessités, et de la même manière, que certains choix de Josef étaient de simples moments de cette boucle. »

    Antoine Wauters, Haute-Folie


    Modest Huys (1857-1932), Ferme au soleil couchant

  • Briser le silence

    « Qu’importe si celui qui s’apprête à briser le silence, si celui qui parle après que toute sa lignée s’est tue, si celui-là est pris pour un menteur ou un fou. » La première phrase à l’ouverture de Haute-Folie, dernier roman paru d’Antoine Wauters, après Le plus court chemin, plonge dans les « trous d’ombre » de la mémoire où se trouve un lieu qui le hante : la Haute-Folie.

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    Le roman commence par un incendie. « Minuit cet été-là quand la foudre frappe le vieux tilleul » près de la ferme de Gaspard et Blanche. Le feu va la dévaster. Brebis et vaches sont mortes. « Ne restent que les oies, huit vaches et le dindon. » Blanche s’est éloignée de la ferme : cette nuit-là, elle met au monde leur premier enfant, « ce garçon du malheur qu’ils baptiseront Josef. »

    Gaspard cherche du travail et maudit « son ivrogne de père » qui n’a pas assuré la Haute-Folie. Son frère Léo a pris les vaches sauves chez lui, dans le village de Douve. Blanche, qui a aimé Gaspard « au premier coup d’œil » (un géant, « un front bas et puissant, mais un regard infiniment doux »), s’occupe du petit Josef. Léo et sa femme les hébergent dans leur ferme, pendant que Gaspard restaure l’aile ouest de celle de Jünger, « fermier du coin, riche bandit » qui lui offre le gîte et promet un pécule pour rénover la Haute-Folie plus tard.

    A la fin du chantier, Jünger ne paie rien si Gaspard ne lui cède pas ses bêtes. A contrecœur, Gaspard accepte le marché : l’argent lui permet de commencer les travaux qu’il espère finir avant la naissance du second enfant. C’est quand ils célèbrent la naissance de la petite Jeanne que Jünger et ses hommes pénètrent dans la cour pour se plaindre des bêtes achetées qui crèvent les unes après les autres. Léo le traite d’escroc, les vaches étaient saines. Mais Gaspard ne supporte pas d’être suspecté et promet de rembourser. La ferme est mise en vente, Jünger l’achète.

    A Douve où ils vont vivre chez Anna et Léo, Josef grandit, sa petite sœur ne dort presque pas et ne réclame jamais à boire. Léo s’occupe de tout, Gaspard reste prostré dans un fauteuil et boit de plus en plus d’eau-de-vie. Un matin, on le retrouve pendu dans l’étable : « pardon / pour tout / je n’y suis pas arrivé ». Jeanne meurt peu après. Ensuite on retrouvera Jünger tué dans sa salle de bain, Blanche l’a égorgé avant de se donner la mort. Josef, trois ans, est orphelin.

    Le garçon grandit en appelant son oncle « Pa’ ». Léo, « qui a perdu la joie » en découvrant son frère dans l’étable, se réfugie dans le travail et le silence. Mais il emmène l’enfant par les sentiers, dans les bois, c’est un marcheur rapide, « fulgurant ». Les bons jours, il lui enseigne la région, les arbres et les fleurs, les oiseaux, les grottes. « A la ferme de Douve, il n’y a rien au mur du souvenir. » Josef écrit parfois à Blanche, dont personne ne lui parle, ni de Gaspard. Une jeune cousine aide Anna dans les tâches ménagères, Josef aime le sourire de Fermine. Il a presque quinze ans.

    Quand la guerre éclate, Josef est un homme fort, géant comme son père. Il échappe aux « démons » qui le cherchent pour le service obligatoire et retrouve Fermine dans la cabane qu’ils ont construite au milieu de l’île aux Oies. Après la guerre, Josef pourrait aimer, être heureux, mais « c’est un fantôme que hantent d’autre fantômes. Quelqu’un qui ne peut s’établir nulle part, même pas où il est bien. »

    Haute-Folie raconte ce qu’il advient d’eux, surtout de Josef qui « a besoin de marcher, partir, voir du pays » et s’éloigne des siens. Dans son errance, il emporte un cahier qu’il remplit de notes. Sur son chemin, il trouvera un nourrisson abandonné dans un panier sous un arbre et le confiera à Esther, qui vit dans une antique bergerie et décide de donner son prénom au petit : Josef.

    « La folie ? C’est le pays des souffrances qui n’ont plus nulle part où aller », écrit Antoine Wauters. Les cahiers de Josef, retrouvés dans un débarras, donneront au narrateur l’envie d’écrire son histoire dans d’autres cahiers. « Pour que le silence ne gagne pas à la fin. » Prix Jean Giono 2025, Haute-Folie est un roman habité par le désir de dire contre les non-dits. Un superbe style, rythmé, imagé, pudique, porte cette histoire à la fois douloureuse et intense, où la nature, omniprésente, sert de refuge.

    Dans un bel entretien avec Guy Duplat paru dans La Libre Belgique, Antoine Wauters qui a mis quinze ans à écrire ce roman reconnaît la part de de lui-même qu’il y a mise : « C’est central dans tous les livres que je fais : dire qu’il existe une manière de traverser l’existence qui nous appartient en propre et la marche est une manière de se dire qu’on peut le faire avec très peu de biens, et néanmoins se remplir de choses qui sont essentielles. »

  • Picture Perfect

    « A notre époque, ce n’est plus Vénus mais l’industrie de la beauté qui impose des idéaux difficiles à atteindre. » (Editorial du Bozar Magazine). L’exposition « Picture Perfect : La beauté à travers un prisme contemporain » illustre par la photographie et la vidéo cette injonction de beauté, des années 1960 à nos jours.

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    © Martha Rosler, Body Beautiful, or Beauty knows to Pain, montage photo, 1966-1972

    La publicité n’a cessé de répandre des normes esthétiques à travers ses images. L’avènement des réseaux sociaux et les outils numériques pour retoucher ses autoportraits ou se mettre en scène ont encore renforcé des stéréotypes contre lesquels les féministes se battaient déjà dans les années 1970. Photo et vidéo peuvent aussi servir la « résistance esthétique » contre les contraintes de la « perfection ».

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    © Zed Nelson, de la série Love Me, 2003-2009, tirages chromogènes, contrecollés à sec sur aluminium

    Pour montrer la beauté « comme système d’oppression, mais aussi comme une force créative », 65 artistes ont été choisis, issus de « contextes géopolitiques variés : du Congo à l’Afghanistan, du Japon à la Norvège ». L’adolescente sur la plage de Rineke Dijkstra (1992) est touchante, une petite Miss américaine au regard mélancolique sous ses faux cils met mal à l’aise. La sophistication des coiffures africaines, les concours de cheveux longs en Lituanie épatent, une culturiste en démonstration pas moins.

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    © Ryudai Takano, Reclining Woo-man, 1999/2025, tirage argentique sur papier Baryta

    L’obsession de la jeunesse et de la beauté concerne aussi les hommes : un Narcisse de Zed Nelson s’observe dans le miroir ; Bryce Galloway (2011) se filme avec humour en train de fixer sur son crâne dégarni des poils frisés coupés sur son torse. Ryudai Takano photographie son ami Kikuo (ci-dessus) dans une pose allongée que tant de jeunes femmes ont prise dans l’histoire de la peinture. Une expo pour décentrer et questionner le regard que nous portons sur les corps.

    Picture Perfect, Bozar, Bruxelles > 26.08.2026