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Passions

  • A rebours, 1884

    Pourquoi reprendre le célèbre A rebours de J.-K. Huysmans, une lecture à rebours de mes inclinations ? Il y eut ce passage sur la suavité d’un vert, dans L’impossible retour d’Amélie Nothomb, où elle se réjouissait de relire Huysmans à Tokyo, et ces allusions à des Esseintes dans L’homme en rouge de Julian Barnes. Ils m’ont incitée à le redécouvrir.  

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    En couverture : Les yeux clos d'Odilon Redon

    Dans une préface « écrite vingt ans après le roman », Huysmans, ami de Zola, rappelle sa rupture d’alors avec les naturalistes et leur « peinture de l’existence commune », puis sa conversion au catholicisme en 1892. On l’avait traité à l’époque de « misanthrope impressionniste » et son héros, des Esseintes, « de maniaque et d’imbécile compliqué ».

    Une notice préalable au récit présente l’enfance triste du duc Jean des Esseintes, ses classes chez les Jésuites, son goût pour la lecture et le rêve, et puis sa déception au contact des autres, son mépris croissant de l’humanité. « Déjà il rêvait à une thébaïde raffinée, à un désert confortable, à une arche immobile et tiède où il se réfugierait loin de l’incessant déluge de la sottise humaine. » Le château familial vendu, il achète à Fontenay-aux-Roses une maison à l’écart.

    Son aménagement est décrit au premier chapitre. Tournant le dos aux excentricités de sa jeunesse, il désire à présent « pour son plaisir personnel et non plus pour l’étonnement des autres » un « intérieur confortable et paré néanmoins d’une façon rare » qui s’accorde avec sa « future solitude ». Pour le décor se pose la question des couleurs telles qu’elles s’expriment « aux lumières factices des lampes » plutôt que de jour, « car il ne vivait guère que la nuit ». Sa préférence va à « l’orangé ». Dans son cabinet de lecture, des Esseintes veut « des livres et des fleurs rares », des peaux et des fourrures au sol.

    Hypersensible, hypocondriaque, le duc Jean fuit « la figure humaine », exècre ceux qui méprisent la littérature et l’art. Lecteur de Baudelaire et d’Edgar Poe, il préfère l’artifice à la nature et ce misogyne (« la bêtise innée des femmes ») va jusqu’à juger la beauté féminine surpassée par celle des locomotives (sa maison est à vingt minutes de la gare de Fontenay). Il a le goût des ornements religieux anciens, habille sa vieille domestique en béguine.

    Sa bibliothèque contient surtout des « ouvrages latins », dont il passe en revue les auteurs pour les critiquer, dans tout un chapitre. On lui apporte un jour une commande : une tortue dont la carapace a été « glacée » d’or puis incrustée de pierreries, pour le plaisir de la voir se déplacer sur un tapis d’Orient. (Elle en mourra.) Aux murs, des Esseintes a fait accrocher, entre autres, des gravures de Jan Luyken (Persécutions religieuses, XVIIe), des œuvres de Gustave Moreau (Salomé) et d’Odilon Redon, ses contemporains.

    Après son enfance chez les Pères, des Esseintes a évolué vers un scepticisme troublé et un pessimisme nourri de Schopenhauer. Sa santé affaiblie par « sa vie de garçon », sa névrose un temps éloignée par des traitements, se sont d’abord améliorées grâce à une vie « plus réglée, plus calme », mais les douleurs réapparaissent, au point de lui faire abandonner la lecture.

    Il veut alors parachever son intérieur et se tourne vers les fleurs. Il n’aime ni les ordinaires, ni les prétentieuses. Il a longtemps préféré les fleurs artificielles. On lui livre une collection de caladiums, d’anthuriums et d’autres exotiques. Des fleurs « stupéfiantes » qu’il admire puis finit par trouver aussi maladives que lui. Il fait des cauchemars, souffre d’hallucinations. Son rêve de vivre en solitaire à l’écart se heurte aux effets d’une vie trop sédentaire et de l’anémie.

    Le dossier qui achève l’édition Folio d’A rebours contient une note de Lucien Descaves de 1929. Celui-ci rappelle que ce roman auquel Huysmans a travaillé durant trois ans a d’abord eu pour titre « Seul ». Il avait confié que cette œuvre serait « le four le plus drôle de l’année » : « Ça ne ressemblera à rien et j’aurai dit ce que j’avais à dire. » Ce fut en effet le livre « le plus controversé dans la presse et dans les milieux littéraires » en 1884. Le comte de Montesquiou fut « ulcéré » du rapprochement que certains firent entre des Esseintes et lui.

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    Portrait d'Huysmans (auteur inconnu)
    dans l'édition de Crès, 1922 (Wikisource)

    A rebours est le portrait d’un décadent « à la fois grotesque et pathétique » (quatrième de couverture), d’un angoissé et aussi d’un esthète attaché à l’art et aux « magies du style », aux raffinements de l’écriture, jusqu’au maniérisme. Huysmans fut par ailleurs un excellent critique d’art. Il défendait les peintres qui avaient « le souci de la vie contemporaine ». Ce fut le sujet d’une exposition trop brève à Strasbourg en 2020 : « L’Œil de Huysmans. Manet, Degas, Moreau… » Si cela vous intéresse, en voici une présentation intéressante (La dilettante).

  • Brique

    Othoniel : « La brique est un symbole universel existant dans de nombreuses cultures, un dénominateur commun, tout comme la perle. Ce module me permet de réaliser des œuvres entre sculpture et architecture. »
    (Chambre nord : Inde)

    Othoniel à la Villa Empain (35) Precious Stonewall.jpg
    Othoniel, Precious Stonewall, 2025,
    verre indien miroité émeraude et bleu

    « Plus tard, les Precious Stonewall, ces blocs de briques abstraits accrochés au mur, sont venus conforter la mémoire des événements de la rébellion de Stonewall, en 1969, qui a donné naissance à la première gay pride, à New York. »
    (Salle d’escrime : New York)

    Source : Othoniel, Diary of Happiness, Guide du visiteur, Villa Empain > 4/10/2026

  • Journal d'Othoniel

    Une exposition d’Othoniel à Bruxelles, à La Villa Empain où j’avais découvert son nom pour la première fois en 2010 près d’un très grand collier doré, m’a donné l’occasion de mieux connaître cet artiste français croisé à Avignon l’été dernier. Jean-Michel Othoniel présente « Diary of Happiness » (Journal du bonheur) ainsi : « Les œuvres exposées participent de ma recherche du bonheur et témoignent du long chemin qui m’a mené de l’ombre à la lumière. » C’est aussi le titre d’une œuvre de 2008, une sorte de boulier : « On choisit de déplacer la boule du côté sombre du boulier, si l’on estime avoir passé une mauvaise journée, ou du côté clair, si l’on estime avoir été heureux. »

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    Othoniel : Cosmos, Wonderblock, Etoile d'or (cliquer pour agrandir la photo)
    dans le hall de la villa Empain, Bruxelles

    Pour ouvrir ce carnet de voyage, « plus d’une centaine d’œuvres inspirées par trente ans de voyages à travers le monde », une grande sphère « Cosmos » (2025) est suspendue sous le lanterneau du hall de réception. Deux « Wonderblock » s’y font face : des murets en briques de verre indien miroité, l’un rose indien (à gauche), l’autre champagne (à droite). Le joli coin près de l’escalier accueille « Géométrie amoureuse » ; les couleurs (souvenir des loukoums d’Istanbul) sont assorties aux fauteuils (je découvre que ce coin cosy s’appelle « Bar du Baron » – le baron Empain qui a fait construire cette villa Art déco).

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    Othoniel : Géométrie amoureuse, 2004

    Au fond, « L’étoile d’or » devant la fenêtre donnant sur la piscine – on admire des « Lotus d’or » posés sur l’eau – comporte en son centre des éléments que je n’avais pas remarqués d’emblée : des pipes ! Le salon de gauche est dédié à la Belgique où l’artiste est venu dans les années 1980, curieux des surréalistes comme Broodthaers et Magritte et de la poésie belge. Au mur, des cartes postales et dentelles de Bruges, près d’une surprenante série de plumes et pipes accrochées sous des cartes à jouer en verre. Othoniel présente là divers objets dont une pipe en soufre, un matériau de ses débuts qu’on retrouvera plus loin.

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    Othoniel : Le Burlador (Cartes à jouer sur verre, pipes de tire en terre, plumes, objets divers), 1990

    Des aquarelles aux couleurs délicates, rarement montrées par l’artiste, accompagnent les grandes œuvres comme « Le collier infini » avec ses perles pailletées d’or, elles en montrent des variantes. Dans le salon de droite, place à un cœur en verre de Murano rouge ouvert en dessous, devenant « arche ou porche ». « Kokoro » : le mot « évoque à la fois le cœur physique, le sentiment amoureux, l’émotion de la pensée et la conscience de l’esprit. » Il en existe plusieurs dans des espaces publics au Japon.

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    Othoniel : Kokoro, 2012

    Dans l’escalier, « L’Ile dans la tête » (2026) orne le mur du palier entre les deux volées de marches : Othoniel y a dessiné son île de créateur, l’atelier, une fontaine, un confident et même son lit, des arbres et des fleurs, l’île des verriers de Murano, un bateau de verre, entre autres. Elle est reprise en partie sur la couverture du Guide du visiteur, qui suit la succession des salles, pays par pays : Istanbul, Belgique, Japon, Inde, New York, Rome, Venise, Berlin, Espagne, Arménie, Asie, Miami, Versailles.

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    Othoniel : Venise (vue partielle) - Lustre (aquarelle), 2001

    En allant en Inde à Firozabad, ville des verriers en plein désert, Othoniel a découvert là des tas de briques de terre en attente pour la construction d’une maison, et le verre indien miroité, omniprésent dans son œuvre. La salle vénitienne, avec ses suspensions multicolores, ses candélabres devant les fenêtres, ses perles baroques, m’a rappelé La fileuse de verre. Au sol, un tapis de briques vertes. Au mur, une succession d’aquarelles, dont un « Lustre » très raffiné… Les couleurs des perles sont subtiles et leur assortiment tout autant.

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    Othoniel : Espagne - Bottle of Tears, 2011 / La Croix Rouge

    Dans la salle espagnole surgit le rouge : une peinture sur toile à l’encre rouge sur fond d’or vert et, sur la terrasse attenante, « La Croix Rouge ». Etonnante « Bottle of Tears » (Bouteille de larmes ; verre du Mexique, eau) ! En tournant autour de cette sculpture, on y découvre autre chose, c’est magique. Sur la table centrale, des œuvres en soufre sous globe, étranges.

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    Othoniel : Obsidienne - Epée d'académicien, 2021

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    Vous l’aurez compris, de salle en salle, ce sont des univers inspirés par des découvertes, des rencontres aussi. Jean-Michel Othoniel les présente lui-même dans le Guide du visiteur qui contient ses propres textes et illustrations. Vous pouvez le feuilleter en ligne. Je vous recommande la visite de cette exposition, seule manière de ressentir le mariage singulier entre matière et lumière chez cet artiste poète.

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    Othoniel : Miami (vue partielle) - Passiflora, 2025

    Vous y verrez sa remarquable épée d’académicien (beaux-arts, section sculpture) en obsidienne et bronze. Un tombeau inattendu, bleu et or. Des fleurs solaires. En fin de parcours, une petite salle évoque les créations d’Othoniel à Versailles, avec des aquarelles et une vidéo, « O’de », une chorégraphie contemporaine filmée le jour de l’inauguration en mai 2015 des Belles Danses, une œuvre permanente d’Othoniel installée au bosquet du Théâtre d’Eau dans les jardins du Château de Versailles. (Il pleuvait, j’ai oublié de faire le tour du jardin de la Villa Empain.) Ne manquez pas cette rétrospective, un rendez-vous avec la beauté et la féerie des couleurs. Jusqu’au 04.10.2026.

  • Jardinière

    Jardinière d'oeillets.jpgCadeau très apprécié d’une amie qui me savait temporairement incapable de planter quoi que ce soit, cette belle jardinière d’œillets vivaces fleurit sans discontinuer depuis que je l’ai reçue . 
    Rose saumon et rouge mêlés, c’est elle qui a ouvert le bal des couleurs cette année et lancé la gamme chromatique du rose. Quelle fête !

    « Relever le défi des choses au langage. Par exemple ces œillets défient le langage. Je n’aurai de cesse avant d’avoir assemblé quelques mots à la lecture ou l’audition desquels l’on doive s’écrier nécessairement : c’est de quelque chose comme d’un œillet qu’il s’agit. » (Francis Ponge)

  • Gamme chromatique

    En musique, la gamme chromatique « procède par demi-tons successifs, soit en montant, soit en descendant » (TLF). Ce jeudi de l’Ascension, c’est mon jardin suspendu entre averses et éclaircies qui m’inspire. Quelques plantes en pot y jouent en ce printemps la gamme du rose, auquel Pastoureau a consacré sa dernière « Histoire d’une couleur » parue. Une aimable lectrice m’avait offert à cette occasion trois roses : rose Schiaparelli, Cuisse de nymphe et Cuisse de nymphe émue. Aucun rosier n’a réussi à survivre sur la terrasse exposée au sud-ouest ; j’ai renoncé aux essais, mais pas au rose.

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    Partons du plus clair : le rose pâle d’un anthémis m’a séduite alors que j’en cherchais d’un ton plus vif. Il a parfaitement trouvé sa place entre une scabieuse, une nouveauté ici, et un petit pot d’œillets de rocaille à cœur rose entouré de blanc, cadeau d’une tante attentionnée, grande amie des fleurs. L’anthémis rayonne ; les fines fleurs roses-mauves du géranium vivace qui passent la tête au-dessus de la verdure sous les arbustes en bac sont plus discrètes, les premières fleurs de lavande les accompagnent.

    Rose tendre aussi, avec ses pétales très clairs, presque blancs, veinés de rose, le gaura me fait le plaisir de refleurir cette année. Ici, c’est la première fois que cette réputée vivace a bien résisté aux rigueurs de l’hiver. Le pot a changé de place et quand une plante apprécie son nouvel emplacement, on le lui laisse.

    Autre belle variation de ton sur les pétales d’un « géranium français » à grandes fleurs (ci-dessus), plus exactement un pelargonium grandiflorum, qui traditionnellement (chez moi) monte la garde à l’angle de la terrasse près du toit voisin : leur bord blanc se fond dans un magenta clair puis un rose rouge plus foncé à l’intérieur. Je le trouve très élégant, pas vous ?

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    Sous un saule marsault où j’ai dû couper une branche morte, j’ai accroché un petit fuchsia (ci-dessus). Rien de tel que de placer cette plante en hauteur, leçon apprise en visitant les serres royales de Laeken. Ses premières clochettes viennent de s’ouvrir : sous leur haut d’un rose vif quasi rouge, comme les étamines, la jupe des pétales est d’un parme très délicat.

    Des pois de senteur dont j’ai dû éparpiller les graines l’an dernier au-dessus du pot de la clématite vieillissante ouvrent leurs premières fleurs. Celles de la clématite ont eu bien du mal à s’épanouir sous cette grimpante sauvage. Comme chaque année, après le printemps, la clématite s’étiole, nous verrons si ces pois de senteur entre rose et violet supporteront mieux qu’elle la chaleur de l’été.

    Deux pélargoniums d'un rose quasi fluo font vibrer la note rose à la fenêtre de la salle à manger. On peut compter sur ces plantes faciles et solides pour fleurir jusqu’à l’automne. En face de mon bureau, la nouvelle vedette de l’année (ci-dessous) est un somptueux dahlia tropical, si je me souviens bien de l’appellation affichée aux pépinières. Sa fleur : un cœur jaune couronné de rose – spectaculaire ! Je devrai lui trouver bientôt un plus grand pot, ce dahlia solaire le mérite !

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    Et voilà la grêle qui sautille à l’instant sur la terrasse : les saints de glace ne sont pas une légende. Dans l’air très froid de ce 14 mai, les fleurs du jardin suspendu vont perdre des pétales sous les averses orageuses, leur couleur virer un peu, mais de nouvelles éclosions de rose prendront le relais. Chez vous aussi ?