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Passions

  • Dico belgo-français

    Emprunté il y a quelque temps à la bibliothèque, le Dictionnaire des belgicismes de Michel Francard & une équipe de l’UCLouvain m’a réservé de nombreuses découvertes, souvent amusantes. Aujourd’hui on ne bannit plus les belgicismes comme avant (Dites… Ne dites pas…), on s’attache à décrire la variété des usages pratiqués au quotidien par quelque quatre millions de Belges francophones.

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    Destiné a priori aux Français et aux autres curieux de l’usage du français en Belgique, basé sur une enquête menée à partir de 2000 en Wallonie et à Bruxelles, il comporte des régionalismes linguistiques (pour désigner des réalités non spécifiques à la Belgique, les francophones belges utilisent une dénomination différente du français de référence – par exemple « un essuie » pour « une serviette ») et des régionalismes encyclopédiques (pour des réalités propres à la Belgique sans dénomination équivalente en français de référence – par exemple « kern » pour « comité ministériel restreint »).

    Les francophones belges y apprennent aussi des mots ou des expressions qu’ils ignorent. Qu’une jolie « aubette » cache un « abribus », ou notre « chicon » (de préférence de pleine terre) une « endive » n’étonnera pas grand monde, j’imagine, mais quelle surprise pour moi de découvrir que « casserole » et « poêlon » désignent en France des ustensiles de cuisine différents de ce qu’ils sont ici – le saviez-vous ?

    Chaque entrée du dictionnaire est accompagnée de sa transcription phonétique, de sa catégorie grammaticale, d’éventuelles variantes graphiques, avant la définition et des exemples. Les usages sont situés géographiquement et les équivalents en français de référence bien indiqués, en plus de l’origine du mot. La « vitalité » des formes est indiquée : élevée (70 à 100% des locuteurs), moyenne (50 à 69%), peu élevée (30 à 49%), faible (moins de 30%).

    J’apprends que « baraqui » ou « baraki », (habitant d’une roulotte, personnage peu fréquentable), avec ou sans accent circonflexe sur le « i », possède un féminin, « baraqueresse » ; ce sont des emprunts au wallon peu utilisés à Bruxelles. Avoir un « boentje » ou « bountje » pour quelqu’un, cela se dit à Bruxelles surtout, c’est un emprunt au flamand « boentje » ou « boontje ». A présent, les jeunes le remplacent souvent par un « crush » venu de l’anglais. Ces mots appartiennent au registre familier, vous l’aurez deviné.

    Que notre « Bob » ou « Bobette » (personne qui ne consomme pas d’alcool et reconduit ses connaissances à leur domicile) s’appelle « Sam » en France et « Raoul » au grand-duché de Luxembourg, voilà qui est drôle, non ? Sait-on hors de Belgique ce que nous appelons un « boiler » ? une « bomme » ? un « caberdouche » ? une « chemisette » ? Si vous l’ignorez, je peux vous renseigner.

    Même les expressions peuvent différer : si on porte ici un pantalon trop court, on a « de l’eau dans les caves » ; en France, on « va aux fraises » ! Dites-vous « chou vert et vert chou » ou « bonnet blanc et blanc bonnet » ? « Faire la file » ou « faire la queue » ? Ici « on joue avec les pieds » de quelqu’un, là « on se paye sa tête », etc. En Belgique, on déconseille de « comparer des pommes et des poires » (également en Suisse romande et au Québec) ; en France, de « mélanger les torchons et les serviettes » (en outre, ces deux derniers noms ne désignant pas les mêmes objets de part et d’autre).

    Il y a matière à se familiariser avec les pratiques des Wallons pour les Bruxellois, et vice versa. J’ignorais l’existence de « grandiveux », comme on dit en Wallonie picarde pour une personne prétentieuse ou vaniteuse ; à Bruxelles, pour rester dans le langage familier, on dit plutôt « gros cou » ou « dikke nek », sa traduction littérale en néerlandais de Belgique popularisée par un film de 2006 avec Jean-Luc Couchard et François Damiens.

    Pour terminer, quelques devinettes. Pourrez-vous donner l’équivalent en français de référence des mots suivants : lichette, minouche, mouchette, navetteur, plasticine, rawette, rouf-rouf, stoemp, tute, vogelpik ? Bon amusement. Toutes les réponses sont dans ce Dictionnaire des belgicismes, qui compte 2000 entrées « pour mieux connaître la Belgique d’aujourd’hui, humer sa gastronomie, vibrer avec ses traditions et son histoire, s’immerger dans son quotidien » (Quatrième de couverture). Oufti !

  • Vous devriez écrire

    assouline,le paquebot,roman,littérature française,le georges philippar,croisière,histoire,1932,lecture,conversation,culture,extrait,ecriture« – Vous savez quoi, Bauer ? Vous devriez écrire, franchement, vous qui êtes toujours dans les livres.
    Ma force, c’est de ne pas me prendre pour ce que je ne suis pas : un artiste, ou l’égal d’un créateur. Même si mon commerce concerne intimement les choses de l’esprit, et qu’il s’exerce dans la sphère de la rareté et d’un certain luxe, le pacte que les libraires experts passent avec l’esprit ne les dispense pas d’être des commerçants. Un jour, le plus répandu d’entre nous, assurément le plus puissant, qui s’était laissé à publier quelques livres signés de son « nom à consonance », fut élu à l’Académie française, honneur qui n’était pas sans rapport avec sa situation mondaine. Le jour de sa réception sous la coupole, je dus aux aléas du placement de me retrouver assis parmi des invités du « parti des ducs ». Lorsque mon ami et confrère pénétra dans le bâtiment au son des roulements de tambour de la garde républicaine, j’entendis mes voisins se gausser à la remarque pleine de morgue de l’un d’eux : « Tiens, c’est bien la première fois à l’Académie qu’un fournisseur n’entre pas par la porte de service ! » Dans ce pays, si d’aventure vous oubliez qui vous êtes et d’où vous venez, ne vous inquiétez pas : il y aura toujours quelqu’un pour vous le rappeler. »

    Pierre Assouline, Le Paquebot

  • Marseille-Yokohama

    Pierre Assouline a publié en 1989 une biographie d’Albert Londres. Le grand reporter français est cité dès la première page du Paquebot (2022), chronique de la première traversée Marseille-Yokohama, aller et retour, du Georges Philippar en 1932 : « on passe par Marseille comme s’il s’agissait d’une porte, celle-là même qui figure sur le blason de la ville, j’avais lu cela un jour sous la plume d’Albert Londres et l’image m’avait plu. » Celui-ci embarquera à Shangaï.

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    Source : RTS

    Heureux de voyager sur le « grand bateau blanc et beau comme un cygne », bien que sujet au mal de mer, Jacques-Marie Bauer fait connaissance sur le pont avec Armin de Beaufort qu’il avait « entraperçu sur le quai avec une femme qui ne pouvait être que la sienne, tant ils ne paraissaient faire qu’un ». « Un cosmopolitisme du meilleur goût, fin, raffiné, discret. » L’homme a le bout de deux doigts enveloppé dans le coton, il s’est un peu brûlé en changeant une lampe de place dans sa cabine, un court-circuit probablement.

    « Si tout paquebot a partie liée avec le théâtre, le huis clos n’en est pas la seule raison. Le pont-promenade fait office de scène, et les cabines de coulisses. […] Passagers et équipage sont en représentation, chacun dans le rôle qui lui est assigné par la société ; mais, selon qu’il s’en échappe, le détourne, le travestit avec plus ou moins de réussite, et selon que l’homme maîtrise ou non les circonstances, la pièce que constitue toute croisière devient une comédie ou vire au tragique. »

    Partis pour quarante-trois jours de traversée, les gens « se reniflent et se devinent » dès le premier  jour. Bauer, pour éviter d’être dérangé, garde un roman entrouvert sur les genoux, « arme de dissuasion, douce mais efficace ». Idem le soir au dîner, seul à une petite table dans un coin, son livre posé devant lui : « Après, j’aurais tout le loisir de redevenir l’animal social que je savais être. Pour l’heure, je voulais juste voir sans être vu. » La salle à manger est un lieu d’observation idéal, révélant les manières, toute une panoplie de comportements.

    Et pourtant, d’un simple « Vous permettez ? », une jeune femme plante une chaise face à la sienne : son grand-père a préféré dîner dans sa cabine. Elle repère aussitôt La Montagne magique sur sa table – « mêmes initiales que les Messageries maritimes, MM ! Quel sens de la synchronisation ! Quel chic ! » Salomé Pressagny, vingt-quatre ans, porte un nom que Bauer connaît, celui d’un commandant de marine ; c’est son grand-père. Elle sera la première complice de cette traversée. Quand Bauer le rencontrera sur le pont, Pressagny n’hésitera pas à comparer le bateau à un piège semblable au Bazar de la Charité, vu ses matériaux hautement inflammables.

    Salomé se plonge elle aussi dans la lecture d’un gros volume : Stultifera navis mortalium, une adaptation latine de Das Narrenschiff de Sébastian Brant, l’original en allemand du XVe siècle – La Nef des fous. Elle travaille à une nouvelle traduction. Le thème du naufrage rôde sur le paquebot. Le voyage leur offrira le temps d’échanger sur la littérature, qui les passionne tous les deux.

    Cherchant à « organiser l’ennui, cette araignée silencieuse, et à dérouter la routine afin que notre petit monde ne sombrât pas dans l’apathie généralisée », Bauer propose aux passagers intéressés de se retrouver après le déjeuner au fumoir pour converser en français, ils seront une dizaine la première fois. Un petit homme, Hercule Martin, lance une question à propos de la sécurité sur le bateau, qui inquiète certains : problèmes techniques avant le départ, défauts de l’installation électrique, trop de boiseries pour le luxueux décor art Déco.

    Bauer prend mentalement des notes sur chacun des passagers observés – « Je pourrais vouer des journées entières à l’observation des gens qui passent, ici sur ce pont comme à Paris aux terrasses des cafés, sans jamais avoir l’impression de perdre mon temps. » A certains, il donne des surnoms : Oblomov, Buddenbrook, Mme Verdurin… Au fumoir, l’actualité inquiétante finit par entrer dans la conversation : « Le malheur absolu, pour moi, ce serait la victoire de l’idée nationaliste en Europe. » Des passagers allemands accusent ceux qui critiquent Hitler de noircir le tableau.

    Bauer faisant commerce de livres rares, il voyage pour acheter ou livrer des trésors de bibliophilie, on l’interroge souvent sur tel ou tel écrivain. Zweig, par exemple, qu’il juge bien loin du génie littéraire de Thomas Mann et dont il n’apprécie pas « l’éloge de la fuite et de la neutralité ». Ils ont le même âge et se sont rencontrés à la Bibliothèque nationale à Paris. S’il est sévère pour l’écrivain, Bauer admire sa grande collection de manuscrits et d’autographes littéraires.

    Mélange de faits et de fiction, Le Paquebot, récit d’une croisière historique jusqu’à sa fin dramatique, pourrait sembler monotone – lecture, piscine, repas, conversations… Mais Assouline sait camper des personnages et dépeindre les relations sociales durant le temps suspendu de la traversée, ici à l’époque de la montée des nationalismes en Europe.

    * * *

    Désolée pour la fermeture temporaire du blog ces derniers jours, liée aux failles de sécurité qui ont posé problème sur de nombreux sites.
    Il passe à un sujet par semaine pour un certain temps, merci pour votre fidélité.

    Tania

  • Dis-moi

    yves namur,les plis du mensonge,poésie,littérature française de belgique,arllfb,dis-moi quelque chose,poèmesDis-moi quelque chose
    Qui fasse venir en nous l’imprévu

    Qu’ainsi le temps s’ouvre
    Laissant tomber sur nos paupières
    Ailes de papillons d’abeilles noires

    Et toute la beauté de l’Ange déchu

    Liège, Cathédrale Saint-Paul

     

     

    Dis-moi quelque chose
    Et la mer s’accommodera peut-être

    De ce poème ordinaire
    Sans vagues sans embruns
    Sans fleurs d’algues ni états d’âme

    Un poème entièrement nu

     

    Yves Namur, Les plis du mensonge

    Illustration : Guillaume Geefs, Le Génie du Mal, 1848, marbre blanc,
    Liège, Cathédrale Saint-Paul

  • Les plis du mensonge

    Namur, une jolie ville de Wallonie dont je vous ai déjà parlé, a vu naître le poète et médecin Yves Namur en 1952. En 2003, il a été accueilli par Liliane Wouters à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (Arllfb). En empruntant son dernier recueil, Les plis du mensonge (2026) – « Le poème est peut-être un mensonge à célébrer », écrit-il en regard de la page de titre –, j’ignorais que la première phrase des poèmes qu’il rassemble reprenait le titre d’un recueil antérieur, Dis-moi quelque chose (2021).

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    Cette belle invitation figure en tête de chacun des poèmes, plus d’une centaine, répartis en cinq parties ouvertes chacune sur des vers d’un autre poète : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Roberto Juarroz. Dans sa maison d’édition, Le Taillis Pré, Yves Namur « fait la part belle aux auteurs du monde entier sans pour autant oublier les poètes belges. Il assume également la direction du Journal des poètes. » Ici tous ses poèmes comptent six vers, en trois temps : deux, trois – un pour terminer.

    Dis-moi quelque chose
    Et le silence posera son doigt

    Sur ces lèvres invisibles
    Trop assoiffées d’orages
    De fruits amers

    Et de mensonges pourpres

    Dis-moi quelque chose
    A écrire sur un bout de soie

    Fragile et transparente
    Et que cela emporte au loin la maison
    Qu’on s’efforçait tant bien que mal

    De bâtir dans un poème

    De l’art de nommer par la poésie, la parole, l’écriture, les mots, on glisse à l’évocation de tout ce qui vit : oiseaux, insectes, fleurs, nuages, choses de la terre et du ciel. Des désirs affleurent, de vivre, d’espérer.

    Dis-moi quelque chose
    A poser sur le rebord de la fenêtre

    Une offrande d’herbe
    Une mésange bleue une parole
    Apeurée et une leçon

    Une grande leçon de vie

    Dis-moi quelque chose
    Et nous irons tous deux pleurer

    Sur une montagne de chagrins
    Et d’herbes remuées
    Mais aussi sur ces mots de paille

    Qui se disent sans berger

    Yves Namur cite François Jacqmin : « N’achevons plus nos phrases. / Tenons-nous en aux fragments. » Ses vers vont dans ce sens, ils esquissent plus qu’ils ne disent, préfèrent l’incertain à l’affirmatif, la vie comme elle va, comme elle vient, de saison en saison, « dans les plis d’un réel illusoire ou du moins réinventé » (Le Carnet et les Instants) avec ses éléments les plus ordinaires. Un beau recueil.

    Dis-moi quelque chose
    Avant que le froid ne s’empare

    Du chant et du merle
    Du verger clair et des œufs
    Avant qu’il ne pousse au fossé

    Le bonheur d’être encore là

    Dis-moi quelque chose
    Qui nous sauve

    Quand la pluie noire n’a d’autres mots
    En bouche que désolation
    Ou pur désastre

    De quoi la maudire à jamais