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Culture

  • Flammes et ombres

    Avec La forêt de flammes et d’ombres (2025), Akira Mizubayashi a écrit un nouvel opus romanesque où la guerre bouleverse le destin des personnages. Au Japon puis en France et en Suisse, l’art y joue à nouveau un rôle important : la musique (au centre de la trilogie d’Ame brisée) et surtout la peinture, à laquelle renvoie le titre.

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    A la fin de 1944, Ren Mizuki fait une longue promenade matinale avec Hanna, sa chienne shiba, avant de se présenter au centre de tri postal d’Ueno ; la poste fait appel aux étudiants pour aider au tri durant la période des vœux de Nouvel An. Ren, « assistant-étudiant aux Beaux-Arts dans la section de peinture à l’huile », se retrouve à trier le courrier avec un garçon de son âge, Bin Kurosawa, qui boîte un peu, et une lycéenne souriante, Yuki.

    A la pause de midi, ils font connaissance. Yuki fait de la peinture aussi, mais les autorités militaires ont fermé son école. Bin apprend le violon à l’Ecole nationale de musique. Quant à Ren, la découverte du peintre Yuzo Saeki qui avait séjourné à Paris lui avait donné le désir fou de faire de même. Après deux années à Paris, il est revenu à Tokyo en espérant y retourner après la guerre.

    Yuki leur apporte un jour des daïfuku confectionnés par ses parents, qui tiennent une pâtisserie. Le jeune peintre et le jeune musicien observent discrètement la jeune fille, tous deux sensibles à son charme. Après le travail, ils font un bout de chemin ensemble. Bin s’intéresse à la musique de chambre, aux quatuors à cordes en particulier, et rêve d’aller un jour en Europe, lui aussi. Il travaille le Deuxième Quatuor opus 13 de Mendelssohn, composé à l’âge de dix-sept ans !

    Ren a choisi pour nom d’artiste Mitsu, la lumière. Il a gardé un peu de son gâteau pour sa chienne, ce qui a intrigué Yuki, et elle accompagne Ren jusque devant la maison de son oncle et de sa tante où il vit à l’étage. Bien accueillie par Hanna, la jeune fille sort de sa veste kimono un mouchoir rose clair pour le nouer autour du cou de la chienne, en cadeau. Puis elle continue jusque chez sa tante, qui est souffrante. Les trois jeunes gens nouent alors des liens qui seront indéfectibles. Ren « voulait croire à l’amitié, à l’union des âmes aimantes, à la paix indispensable à l’éclosion des arts. »

    Mais en mai 1945, il reçoit un ordre de conscription. On l’envoie en Mandchourie en tant qu’artiste de guerre : on attend de lui de grandes scènes de bataille pour soutenir le moral des combattants, mais il est incapable de peindre autre chose que des ciels noirs au-dessus de soldats lourdement chargés. Horrifié par tant de violence et de douleur, il peint de terribles scènes de désolation. Le sous-officier est subjugué par la force de ses toiles, mais « ça ne va pas » : Ren est envoyé au combat avec les autres et l’enfer s’abat sur lui.

    Quand Bin se rend à l’hôpital militaire, il trouve Ren à demi mort : une explosion lui a ravagé la moitié du visage. Il n’a plus de mains. Le grand blessé ne veut pas « bousiller » la vie de Yuki et encourage Bin à prendre sa place auprès d’elle. Le 6 août, une bombe « de type inconnu » explose à Hiroshima. A Tokyo, les bombardements sont incessants. Le 15 août, la guerre prend fin.

    Aux faits rapportés par le narrateur s’ajoutent, tout au long de La forêt de flammes et d’ombres, des extraits du cahier de Ren, du journal de Bin, des chroniques de Yuki, donnant leur point de vue. Ren accepte de s’installer chez les parents de Yuki avec sa chienne ; Bin se prépare à partir pour l’Europe ; Yuki cherche une école où enseigner le dessin et les arts plastiques. En mars 1946, Ren et Yuki se marient, accompagnés par le violon de Bin. Lors de leur nuit de noces, Ren accède à la demande de sa femme : se remettre à peindre, le pinceau à la bouche – son corps lui servant de toile !

    Sans transition, nous retrouvons Yuki à la cérémonie funéraire pour Ren, dans son atelier, quelques années plus tard. Elle y résume le parcours du peintre, ses efforts pour repeindre avec son pied droit, la bouche et même le nez. Au mur, cinq de ses quinze tableaux inspirés par la guerre, une série intitulée « La forêt de flammes et d’ombres ». Bin a envoyé un télégramme de Genève. Une jeune marchande de tableaux rend hommage à l’œuvre « hors norme » de Ren.

    Aya, la fille de Yuki et Ren, joue du violon, encouragée par Bin. Après des études françaises à l’université de Tokyo, elle réalisera son rêve d’aller en France comme l’avait fait son père et y rencontrera un professeur de français. Yuki finira donc par quitter le Japon, elle aussi, pour retrouver sa fille à Paris. Le roman d’Akira Mizubayashi accorde une grande place à l’œuvre picturale de Ren, dont Yuki entretient la mémoire, en plus de peindre pour elle-même, et à l’exploration musicale au cœur de la vie de leur ami Bin.  Une fois de plus, l’écrivain répond par l’art à la tragédie, par la beauté et l’amour à la souffrance, tout en soulignant ce que peut l’amitié d’une chienne auprès des êtres humains.

  • Suavité

    A la terrasse d’un café, au cœur du parc d’Ueno, Amélie remarque une jeune femme élégante dans une « robe en soie vert jade », d’un vert « subtil » difficile à décrire.

    amélie nothomb,le livre des soeurs,l'impossible retour,roman,littérature française,famille,mots,japon,voyage,culture,couleur,extrait« Je connais peu de plaisirs aussi grands que de jouir d’une couleur. Etre en présence d’un coloris stupéfiant, abolir toute autre sensation, ne plus percevoir que cette vibration particulière de la lumière, puisque la couleur traduit le spectre en un langage intime que nous appelons bleu, rouge, en l’occurrence vert, je nommerai cette nuance le jade de cérémonie. 
    Je réagis comme si j’avais pris des champignons hallucinogènes, pourtant je n’ai bu que le plus ordinaire des thés. C’est le charme de ce vert pâle qui me vaut ce trouble exquis
    […].
    Qu’importe de ne plus avoir de souvenirs incarnés dans cette ville. Il fallait peut-être faire table rase pour que Tokyo devienne, dans ma mémoire, uniquement la suavité de ce vert.
    Je suis comme le personnage d’
    A rebours, lui qui consacre son énergie à débusquer la couleur parfaite et à s’y immerger – chez lui, l’orangé. Quand j’avais lu Huysmans pour la première fois, à dix-huit ans, je m’étais interrogée sur la possibilité de vivre la couleur de façon à ce point paroxystique. Aujourd’hui, je ne me pose plus la question mais je le vis. »

    Amélie Nothomb, L’impossible retour

    Parc d'Ueno, photo routard.com

  • Duos d'Amélie

    Une fois Le livre des sœurs (2022) d’Amélie Nothomb refermé, une seule phrase à lire sur la quatrième de couverture : « Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. » Heureusement Tristane, la sœur de Laetitia, leur en donne beaucoup, et cela la sauve de parents trop amoureux l’un de l’autre pour lui témoigner une véritable affection, et aussi le duo qu’elle forme avec sa petite sœur pour qui elle éprouve un amour inconditionnel.

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    L’impossible retour (2024) est d’une étoffe plus riche : un roman à la première personne et d’inspiration autobiographique. Il s’ouvre sur une allergie aux départs chez la narratrice qui a passé sa vie à partir. Déménagements successifs des parents diplomates avec « une progéniture plus traumatisée à chaque fois », installation à Kyoto à vingt-et-un ans – « une catastrophe » – puis à Bruxelles, puis à Paris, la seule ville où elle est restée « invraisemblablement longtemps ». Quelques voyages pour le travail, la découverte de l’Italie, de l’Amazonie, néanmoins un départ lui apparaît toujours « comme une violence ».

    Une amie photographe, Pep Beni, a gagné « un aller-retour long-courrier pour deux personnes » et choisi d’aller au Japon en sa compagnie, elle la veut pour guide. Depuis le dernier voyage d’Amélie là-bas en 2012, il y a eu la pandémie, la guerre d’Ukraine, la mort de son père. Guider quelqu’un au pays du Soleil-Levant l’effraye ; sa « langue fantôme », le japonais, parlé jusqu’à l’âge de cinq ans, réappris, lui reviendra-t-il comme lors de ses séjours précédents ?

    Mai 2023. Une fois dans l’avion, l’amie commence à angoisser : elle est asthmatique, allergique aux oreillers de plumes d’Air France. Amélie doit l’aider à éviter une crise d’angoisse – lui parler, l’inciter à regarder un film ensemble. A l’approche du Japon, aperçu par le hublot, celle qui répugnait à partir pleure de joie. D’Osaka, elles prennent le train pour Kyoto, où Pep a réservé des chambres dans une auberge traditionnelle.

    « Ivresse sèche : redécouvrir une ville fréquentée dans son enfance en s’interdisant la nostalgie. » Pep lui a fait promettre de ne pas céder à la mélancolie du souvenir. Elles sont enchantées du repas pris dans une taverne où « un héron attend sa pitance à la fenêtre ». Dans les chambres, Amélie apprécie « l’odeur du tatami frais », son amie veut savoir si le futon est bien « antiacarien » et l’oreiller sans plumes, ce qui semble froisser l’hôtelier.

    La visite des temples de Kyoto rappelle à Amélie celle qu’elle avait faite en 1989 avec son père dont l’émotion était visible, « comme si cette beauté le ravageait ». Au Ryōan-ji, devant le célèbre jardin de pierres, les deux amies partagent un émerveillement silencieux. « On pourrait en effet se dépouiller jusqu’à atteindre l’âpreté la plus rare, celle de l’esprit : ce vide, cette caisse de résonance idéale pour ressentir enfin le monde tel qu’il est, sans l’encombrer de notre tumulte intérieur dans lequel nous avons la vanité de voir de la pensée. Il faudrait ratisser notre vide comme ce jardin. »

    A Nara, autre bain de beauté. Pep Beni admire, photographie, remercie Amélie de si bien la guider. Celle-ci se félicite de ne pas lui avoir montré « les cimes de nostalgie » qu’elle a atteintes mais gardées pour elle-même. A Tokyo, ce sera une autre paire de manches. D’abord elle ne retrouve pas son billet de train dans le Shinkasen, indispensable pour passer le tourniquet de sortie à la gare.

    Ensuite, bien qu’elle ait vécu deux ans dans cette ville, Amélie a perdu ses repères. A l’hôtel prévu, Pep fait une réaction allergique dans la chambre. Heureusement « l’excellente Alice », leur contact sur place, qui vit à Tokyo avec son mari et son fils, propose de l’héberger. Amélie reprend le métro pour retourner seule à l’hôtel et se réjouit d’y commencer la relecture d’A rebours, le chef-d’œuvre de Huysmans qu’elle a emporté pour ce séjour à Tokyo.

    Alice propose aussi de leur faire découvrir la ville, Amélie est ravie, les voilà en de bonnes mains. Une excursion vers une plantation de thé « si près de Tokyo » la surprend – « Rien ne ressemble autant à l’idée du paradis qu’un jardin de thé. » Même sans voir le Fuji, dans les nuages, elle reconnaît les signes du kenshō, « son étreinte de divinité fraternelle » : « On est de plain-pied avec l’éternité, on ne se pose pas la question du devenir de sa transe. »

    Grâce à Alice, le séjour à Tokyo sera une réussite. L’impossible retour fait partie de ces livres où la voix profonde d’Amélie Nothomb se fait entendre, mêlée à l’intrigue. Leur voyage se déroule en quelque sorte sur deux strates : celle d’un séjour touristique avec ses péripéties et les réactions de Pep, au Japon pour la première fois, et celle d’une redécouverte imprégnée de souvenirs pour Amélie, un voyage intérieur où son père est particulièrement présent.

    Pep se sentira « métamorphosée » par ce pays. Amélie revivra l’épreuve de quitter le Japon, énième « arrachement » : « S’il est un art dans lequel je n’excelle pas, c’est celui du retour. »  Le livre refermé, on lit : « Tout retour est impossible, l’amour le plus absolu n’en donne pas la clef. »

  • Triomphe

    « L’ascension de Pozzi, du garçon de Bergerac au membre éminent de la haute société parisienne, fut un triomphe aux diverses causes : intelligence, caractère, ambition, professionnalisme et, oui, un charme séducteur qui opérait sur les hommes comme sur les femmes ; il avait, au chevet de ses patients, des manières aussi rassurantes pour le poilu mutilé que pour la comtesse hypocondriaque. Ce qui est surprenant, vu ce que l’époque avait de frénétique, rancunier et perfide, c’est la relative rareté des ennemis qu’il se fit dans la vie. Cela aidait, bien sûr, d’être médecin (qui sait quand il ou elle en aura besoin d’un) ; d’être accueillant, généreux, riche par son mariage, sociable, curieux de nature, cultivé et voyageur. […]

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    C’était un athée scientifique en un temps où l’Eglise s’opposait durement à l’Etat ; un dreyfusard affiché dans un pays que l’Affaire divisait ; un novateur en chirurgie dans une profession connue pour son conservatisme ; et un Don Juan dans une société où tous les maris n’étaient pas complaisants. »

    Julian Barnes, L’homme en rouge

  • Autour d'un portrait

    L’homme en  rouge de Julian Barnes (The Man in the Red Coat, 2019, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, 2020) est un titre et un sujet inspirés par un portrait peint par John Singer Sargent en 1881 : Le docteur Pozzi dans son intérieur. Il est un des trois Français arrivés à Londres en juin 1885 : « L’un d’eux était un prince, un autre était un comte, et le troisième était un roturier qui avait un patronyme italien. »

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    Détail du portrait de Pozzi par Sargent en couverture originale

    Barnes ajoute d’autres débuts possibles : les Wilde en voyage de noces l’été précédent, un revolver et une balle, une femme opérée d’un kyste… avant de revenir à la « robe de chambre » écarlate du portrait qu’il a admiré à la National Gallery en 2015, prêté par un musée américain. Que de nuances de rouge dans ce tableau très théâtral d’un bel homme de trente-cinq ans, l’air assuré, où ce qui ressort le plus, ce sont les mains : « Les doigts sont ce qu’il y a de plus expressif dans le portrait. » Les mains d’un médecin, chirurgien et gynécologue.

    Le prince Edmond de Polignac, le comte Robert de Montesquiou et le docteur Samuel Pozzi (1846-1918) étaient à Londres pour un « shopping intellectuel et décoratif » : festival Haendel au Crystal Palace, achats au grand magasin Liberty, visite à Henry James. Celui-ci trouva Montesquiou « curieux mais léger », Pozzi « charmant », et les invita « à dîner au Reform Club, où il les présenta à Whistler. Aucun des trois visiteurs n’était alors très connu « en dehors de son cercle d’amis et de proches. »

    Montesquiou, trente ans, se rendant à Londres, c’est le voyage que fait son double romanesque, des Esseintes, dans A rebours de Joris-Karl Huysmans publié un an plus tôt. Mallarmé avait renseigné l’écrivain à propos du comte et de ses « idées hardies » sur la décoration d’intérieur. Même si le personnage ne correspondait pas exactement à son modèle, l’association a perduré. (D’autres portraits et photos illustrent le récit, dont de nombreuses petites photos de la collection Félix Potin, des portraits de célébrités contemporaines offerts avec les tablettes de chocolat du même nom depuis 1898.)

    L’homme en rouge ne raconte pas seulement le parcours de Pozzi, c’est toute une époque que Julian Barnes déploie en érudit autour de ce trio : la Belle Epoque. Comment les aristocrates et les bourgeois se fréquentent, les duels, les écrivains et les artistes en vue, la corruption politique, l’affaire Dreyfus, le triomphe de l’art français et des arts décoratifs en Angleterre, l’évolution de la médecine, le sexe, la condition des femmes, des homosexuels, etc.

    « Pozzi était un rationaliste scientifique très intelligent et aux décisions rapides – d’où il résultait que la vie était pour lui compréhensible et la meilleure ligne de conduite évidente à ses yeux, dans tous les domaines excepté ceux de l’amour et de ses rapports avec épouse et enfants. » Sarah Bernhardt, après une liaison avec lui, fut son amie durant un demi-siècle ; la « divine Sarah » l’appelait son « docteur Dieu ». Ce chirurgien séduisant et toujours bien habillé – « presque un dandy » – a considérablement amélioré l’hygiène pendant les opérations et la manière de traiter les maux des femmes. Dans l’introduction de son Traité de gynécologie, Pozzi écrit : « Le chauvinisme est une des formes de l’ignorance. »

    Julian Barnes relate les faits et gestes du trio Polignac-Montesquiou-Pozzi et les rapports qu’ils entretenaient avec les personnalités de leur époque, ceux qui sont confirmés et ceux que leur prêtait la rumeur, qu’il commente d’un « On ne peut savoir. » Pour le biographe, cette phrase « rappelle que la suave histoire-d’une-vie qu’on lit, malgré tous ses détails, sa longueur et ses notes en bas de page, malgré toutes ses certitudes factuelles et ses solides hypothèses, ne peut être qu’une version publique d’une vie publique, et une version subjective d’une vie privée. » La critique de L’homme en rouge par Camille Laurens pour Le Monde commence par cette phrase très juste : « Imaginez un livre qui soit un cabinet de curiosités. » Formidable !