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Culture

  • Illusoire fiction

    Avec Rien de plus illusoire (2025, traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon), son premier roman, Marta Pérez-Carbonell balade ses lecteurs entre réalité et fiction. Née en 1982, elle enseigne la littérature espagnole contemporaine aux Etats-Unis.

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    En préambule, la narratrice – Alicia, comme on l’apprendra plus tard – introduit « l’histoire d’une longue nuit » dans un train. Elle travaille surtout à Londres, au siège de la société qui l’emploie, et une semaine par mois à Edimbourg, en Ecosse, d’où de multiples trajets. « Tout cela est sans doute survenu parce que j’avais oublié de prendre un livre. » De retour du wagon-restaurant, elle trouve dans son compartiment où elle était seule au départ « deux hommes qui voyageaient ensemble », deux Américains, un étudiant et son maître, un homme dans la soixantaine, à l’air triste, qui se rendent aussi à Edimbourg.

    Elle les entend discuter du scandale provoqué par un article dans le New Yorker à propos du roman que vient de publier le plus âgé. L’auteur regrette qu’on réduise son livre à ces « ragots » du journaliste. Comme elle a levé les yeux de son magazine, il se présente à elle : « Terence Milton », « Terry ». Puis l’étudiant : « Mick Boulder, mais tout le monde dit Bou. » Terry explique le thème de Rocco, « l’influence exercée par une personne sur une autre ». Certains y ont vu « des vérités sur un jeune homme appelé Hans Haig ». Celui-ci lui avait été présenté lors d’une soirée.

    Au chapitre I, le romancier raconte sa vie à New York et, en particulier, une après-midi de juillet où il était entré dans une cave de SoHo pour se rafraîchir. Il avait remarqué au bar « un jeune homme aux yeux très clairs » qui le regardait et s’était ensuite rapproché de lui, pensant reconnaître quelqu’un qu’il avait connu autrefois. Il avait invité Rocco à s’asseoir.

    Le récit dans le train d’Edimbourg reprend, on est un peu dérouté avant de découvrir que les chapitres non numérotés relatent l’histoire d’Alicia et de cette rencontre dans un compartiment de train, en alternance avec des chapitres numérotés pour l’histoire de Rocco racontée par Terry. Alicia plonge elle aussi dans sa mémoire et se souvient de son directeur de mémoire à Madrid, à qui elle avait rendu visite à l’hôpital après un accident, et de sa rencontre avec Daniel, l’ami intime du professeur. Ce botaniste argentin l’avait rapidement séduite et elle l’avait suivi sur l’île de Socotra (Yémen) où il allait étudier deux espèces d’arbres endémiques – l’aventure avait mal tourné.

    Les ingrédients du roman de Marta Pérez-Carbonell – rencontres, récits, reproches qu’on fait aux autres ou à soi-même – s’étoffent au fur et à mesure de la progression de l’intrigue. Il y est question de villes (Londres, Edimbourg, New York, Madrid…) et d’îles (Socotra, Majorque…), accompagnées de références littéraires.

    Alicia apprend peu à peu l’histoire de Rocco, qui est et n’est pas l’histoire de Hans, à travers les questions de Bou à Terry. Cette nuit à se parler dans un train fait apparaître que l’écrivain américain n’est pas forcément accusé à tort par les médias. Lui-même se sent coupable et déçoit son étudiant à travers certains aveux. Alicia voudra finalement découvrir par elle-même le fin mot de l’histoire de Hans Haig. Rien de plus illusoire interroge les zones troubles entre réalité et fiction et pose la délicate question des limites quand un écrivain s’empare de la vie d’un autre pour écrire un roman.

  • Edmond

    « Il rayonne d’une grâce stupéfiante tempérée par un regard légèrement fuyant, comme si la conscience de sa beauté l’intimidait face au photographe. Lequel a dû être payé par un autre que lui, à en juger par la dédicace manuscrite en bas du passe-partout : « Gratiniano Obando a su querido amigo concolega E.H., como recuerdo de amistad. Freiberg 2.XII.1856. » Dès lors, à qui s’adresse ce regard indéchiffrable sinon au commanditaire de la photo qui l’offre à son « cher ami et condisciple comme souvenir d’amitié » ? Et qui est ce Gratiniano Obando ?

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    Edmond, ici, est glabre, la lèvre supérieure à peine ombrée. Son attitude est détendue, presque nonchalante. Assis sur un socle bas, jambes écartées, les avant-bras sur les cuisses, il est vêtu d’un costume coupé dans une matière sombre et légèrement brillante. La veste, proche du corps, est allégée par un grand col à rabats et des manches froncées aux poignets. Son élégance mélancolique me fait penser à Gaspard Ulliel, comédien et égérie de la maison Dior, mort prématurément lui aussi. Même grâce dépourvue d’arrogance, même regard rêveur. »

    Caroline Lamarche, Le Bel Obscur

  • Le Bel Obscur

    Dernier roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur (2025) est le récit d’une enquête familiale – qui est cet Edmond (l’homme sur la photo du bandeau) découvert dans les archives du père après sa mort  – doublé du récit d’un grand amour douloureux, celui pour un bel homme épousé sans connaître son secret.

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    Le roman (en lice pour le Goncourt 2025) s’ouvre sur l’arrachage d’un buddleia dans « ce qui fut autrefois notre jardin, à Vincent et à moi ». Puis sur la lecture d’un livre, Les Alchimistes grecs, « sorte de traité des arts et métiers datant de l’antiquité ». Les archives de ses ancêtres métallurgistes (à Liège) ont rendu la narratrice curieuse d’ouvrages sur la transformation des métaux, entre autres lectures « dans l’espoir d’éclaircir pour moi-même mes trente ans d’amour comme rêve durable ».

    « Quand j’ai découvert l’existence d’Edmond, je me suis précipitée sur cette voie de traverse dans l’espoir de faciliter le chemin vers l’élucidation de mon propre destin. » Sa sœur avait retrouvé un coffre de bois qui contenait une enveloppe orange où son père avait écrit « Un diplôme, deux photos et deux lettres d’ « Edmond ». Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ? »

    Thomas est « le dernier représentant de sexe masculin » dans la famille maternelle sur laquelle il écrivait alors un ouvrage généalogique. Une photo d’Edmond le montrait en uniforme, l’autre manquait. Une lettre de lui était destinée à son « cher et bon papa », datée de mai 1856 à Freiberg. Un diplôme de la Ville de Liège honorait son dévouement après le sauvetage de « deux jeunes gens qui se noyaient dans la Meuse ». Sur un papier gris, quelques lignes au crayon, un brouillon ? Un texte lyrique adressé par un fils à sa mère, d’une écriture chaotique. Edmond était né à Liège en 1834, mort à Orléans en 1865.

    « L’Histoire est pleine de morts obscurs : s’ils n’ont pas de descendance, les voilà privés de récits. » Chez Thomas, au bord de la Vesdre où sa femme et lui vivent à l’étage, six mois après les terribles inondations de juillet 2021, son grand-cousin âgé sort d’un carton « un portrait photographique ovale disposé dans un élégant passe-partout d’époque » d’Edmond en « costume de mineur » : « Un bel obscur ». Pour en savoir plus, elle tentera tout : graphologue pour examiner les deux lettres, recherches sur internet, medium même.

    Dès le premier chapitre, on lit que Vincent et la narratrice, d’abord deux, sont maintenant trois. L’homme « d’une beauté rare », le père de leurs deux filles, aime les hommes. Nikolaï, vingt-huit ans de moins, est le dernier en date sur la liste de ses amants. Sa vie à elle est devenue « une serre froide » – « L’amour comme rêve durable s’est éteint dans mon ciel. » Pour tenir le coup, elle écrit, note ses rêves symboliques, comme celui de « la maison qui vole », plonge dans ses archives personnelles, un Journal, des agendas.

    Sept ans après leur mariage, Brian a fait irruption dans leur vie, confirmant pour elle des signes avant-coureurs. Fallait-il annuler leur union ? Leur entente, les filles, la maison : elle a préféré garder ce lien, passer un pacte de curiosité, accepter Brian en vacances avec eux, quitte à en souffrir, moins jalouse d’un homme que d’une femme. Rencontrer d’autres couples homo, les observer, jouer au « couple le plus étonnant » par la liberté accordée de l’un et de l’une à l’autre. Vincent est un mari, un père attentif, gentil, responsable.

    « Lorsque je lui faisais part de ma frustration en lui disant « Nous ne sommes pas un couple », Vincent me répondait invariablement : « Nous sommes une famille ». Parfois un fantasme suicidaire, mais aussi une « formidable propension au déni ». Ce qui l’a sauvée ? Le désir d’écrire (comme pour Virginia Woolf, régulièrement évoquée). La nage – à la piscine, elle rencontre un homme qu’elle appellera Lomdelo. La lecture, mais peu de livres sur ces « femmes de convenance » que sont les épouses d’homosexuels.

    « Année après année, mon homme préféré ajoutait, tel un arbre en pleine santé, un cercle à sa croissance de gay. » L’année où Nikolaï est élu Mister Bear Belgium, celui-ci confie à la presse : « Leur maison est devenue notre maison, à lui et à moi. » Alors vient pour la femme de Vincent le temps d’une décision.

    L’interrogation sur Edmond, sur sa courte vie, ne l’a pas quittée pour autant. Elle entre en résonance avec les questions qu’elle se pose sur leur vie. « Si je m’interroge sur la finalité de l’écriture de ces pages, il me semble que j’ai cherché à décrire la marche de deux êtres qui défrichent un champ commun à la manière des bœufs ou des chevaux reliés par le front. Sauf qu’il n’est pas besoin de joug taillé dans le bois pour des époux dont chacun a son propre territoire. »

    L’extrait d’un Poème tenu secret de Caroline Lamarche lu par Laurence Vielle (2023) est un condensé du Bel Obscur, roman d’une rare intensité, « écrit avec une forme de légèreté dans la gravité » (LLB) Sur son site, on peut lire ceci : « On me demande souvent si mes histoires sont « purement imaginaires ». Plutôt que de m’empêtrer dans ces justifications bizarres que le public ne réclame qu’aux auteurs féminins, j’affirme qu’elles sont un « résultat », à savoir : Tout ce qui arrive, commence à exister à la suite et comme effet de quelque chose, avec un caractère durable. (Le Petit Robert) ».

  • Vanessa à Virginia

    5 fév. [1927]
    Villa Corsica, Cassis
    Bouches-du-Rhône

    Vanessa Bell Cassis TGA-9020-11-1858-1_9.jpg« Duncan et moi jouons avec l’idée d’acheter une maison ici, mais ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes allés voir un jour une ferme charmante avec un immense puits dont on pouvait voir le fond et des champs de narcisses tout autour et des vignes, et nous nous sommes demandé s’il serait possible d’y ajouter un atelier, mais elle n’est pas à vendre. Nous envisageons sérieusement en revanche de prendre des chambres ou des ateliers, ou un endroit où chacun pourrait venir de temps en temps, car il nous semblerait trop absurde de nous en priver. Peindre ici l’hiver est très différent de ce que ça peut être en Angleterre. Il ne fait jamais sombre, même quand le ciel est gris. La lumière dans l’atelier de Penrose* est parfaite, et même à cette période il est souvent possible de travailler dehors si on en a envie. Cela change tout d’avoir la certitude qu’on ne sera pas interrompu dans sa tâche par le brouillard ou l’obscurité. Et puis la beauté est un délice sans fin. Les gens sont très sympathiques et serviables et la vie est très peu chère. »

    Virginia Woolf & Vanessa Bell, Baisers du singe. Correspondance 1904-1941

    *A Cassis, la villa des Mimosas appartenait à Roland et Valentine Penrose, tous les deux poètes.

    Négatif noir et blanc de Vanessa Bell assise sur le balcon de la Villa Corsica
    à Cassis, près de Marseille, France, 1927  (Archives Tate)

  • Baisers du Singe / 2

    Continuons Baisers du singe, la correspondance entre deux sœurs, l’une qui écrit, l’autre qui peint : Virginia Woolf et Vanessa Bell. Après la première guerre mondiale, quand elle n’est pas accablée par les maux de tête, Virginia, inséparable de sa machine à écrire, rédige des articles, aide à la Hogarth Press, retape des pages peu lisibles en vue de la publication de Nuit et jour, tandis que les ateliers Omega où exposait sa sœur ferment pour raisons financières. En 1919, Vanessa rejoint le London Group, des artistes influencés par les postimpressionnistes, les cubistes et les futuristes.

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    Une des 50 assiettes décorées à la main par Vanessa Bell et Duncan Grant,
    célébrant des femmes remarquables à travers l’histoire.
    Commandées par l’historien de l’art Kenneth Clark en 1932.

    Virginia et Leonard Woolf achètent Monk’s House, à Rodmell, à moins d’une heure à vélo de Charleston où se sont installés Vanessa avec son ami et amant Duncan Grant – bien qu’encore mariés, Clive et elle se sont séparés juste avant la grande guerre – ainsi que David Garnett, ami de Duncan et comme lui objecteur de conscience. Les relations amoureuses en tous genres sont un des motifs qui reviennent dans leurs lettres, les leurs et celles des autres – les fameux potins dont les deux sœurs sont friandes.

    Un exemple : le trio formé par Ralph Partridge, l’étudiant qui travaille à la Hogarth Press, amoureux de la peintre Dora Carrington, elle-même amoureuse de leur ami Lytton Strachey, homosexuel. Carrington épouse Ralph sans renoncer à Lytton – ils achètent Ham Spray et y vivent tous les trois. C’est le sujet du beau film de Christopher Hampton, Carrington (1995).

    Les Woolf restent davantage à la campagne quand Virginia est souffrante. Vanessa lui écrit, à la demande de Leonard : « C’est malheureux que tu n’aies pas une sœur littéraire. J’ai le plus grand mal tu le sais à prendre la plume. » Vanessa est très attirée par la France, Paris et surtout le Midi où elle prie souvent sa sœur de les rejoindre. Virginia estime qu’elle ne lui écrit pas assez de là-bas : « souviens-toi, les lettres ont peu d’intérêt si on ne les poste pas. » Vanessa lui réclame des échos de Bloomsbury et du grand monde.

    A quarante ans, Virginia Woolf n’est pas en grande forme (grippe, migraines, souffle au cœur), ce qui l’oblige régulièrement à garder le lit. Mais elle travaille à La chambre de Jacob, lit Proust avec enthousiasme. La Hogarth Press imprime une nouvelle de Vita Sackville-West, autre amour de Virginia (et autre belle correspondance). Vanessa est la première à lire et féliciter sa sœur quand ses nouveaux livres paraissent, et Virginia ne manque pas de lui dire ses impressions et son admiration lorsqu’elle visite ses expositions de peinture. Vanessa et Duncan travaillent aussi comme décorateurs d’intérieurs.

    Virginia : « Au fait, il y a un sujet que je comptais aborder avec toi ; trouves-tu vraiment que j’ai mauvais caractère ? Quelques corbeaux de Bloomsbury, coqs des ténèbres, l’affirment ; ce à quoi je réponds : vaniteuse, égocentrique, égoïste, peut-être – mais mon tempérament (comme pourra en attester mon mari) est angélique. » (2/6/1926)

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    The Famous Women Dinner Service, Charleston

    Au sud de la France, c’est à Cassis, où la lumière l’enchante, que Vanessa reste de plus en plus longtemps avec Duncan (Villa Corsica), tout en s’inquiétant pour Clive Bell qui va d’aventure en aventure et se dit « désespéré ». « Mon Dieu, mon Dieu, comme tu me manques ! » lui écrit Virginia, « Il n’y a plus personne avec qui bavarder. » Dans son Journal : « Nessa m’est nécessaire – comme je ne lui suis pas ? Je cours vers elle comme le petit kangourou vers sa mère. » Vanessa : « Tu le sais mieux que personne, les lettres ne sont intéressantes que quand elles parlent d’êtres humains, alors n’en attends pas trop de moi. »

    Ravie de découvrir leurs échanges, demandes, remarques, projets, déclarations, notamment à propos des enfants de sa sœur que Virginia aime tant, Angelica Bell en particulier, je lis leurs lettres des années trente avec le cœur qui se serre déjà un peu. Les Woolf se préoccupent des Juifs en Allemagne, de la montée du nazisme. La guerre d’Espagne leur enlève Julian Bell (29 ans), le fils de Vanessa, qui y a rejoint les Brigades internationales, est revenu puis reparti comme ambulancier. Vanessa en est brisée : « Je retrouverai ma gaieté, mais je ne serai plus jamais heureuse. » Après un long passage à vide, elle arrive à reprendre le cours de sa vie, repart à Cassis où « on devient purement animal ». Elle écrit à sa sœur : « Sans toi, je ne pourrais tout simplement pas survivre. »

    Les préparatifs de guerre les inquiètent : elles décrivent la situation de panique à Londres (sacs de sable, tranchées, distribution de masques à gaz), l’afflux des Anglais dans le Midi. En 1940, leurs appartements londoniens sont bombardés, les ateliers et tableaux réduits en cendres. Après avoir terminé Entre les actes, Virginia tombe très malade : maux de tête, insomnies, elle entend des voix et se sent au bord de la folie. Le 28 mars 1941, elle se noie.

    La « correspondance drôle et insolemment moderne » entre Virginia et Vanessa (Télérama, 23/4/2026), le Dauphin et le Singe adoré, est non seulement l’expression de leur amour indéfectible, la chronique de leur vie sociale, mais aussi le dialogue intéressant entre deux artistes vouées à la littérature et la peinture. Sister Arts : le titre est bien choisi par Marc Porée pour sa recension de Baisers du Singe (En attendant Nadeau, 13/6/2026). A offrir et à s’offrir.