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Belgique - Page 112

  • Peintresses belges

    Quelle bonne surprise de retrouver à Namur, à l’entrée de Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914),  la grande toile (160 x 225 cm) de Dagmar De Furuhjelm, dont le titre exact est L’Atelier du peintre Blanc-Garin, découverte lors de la visite de l’Hôtel communal de Schaerbeek ! Elle fait aussi la couverture du catalogue qui complète heureusement la petite exposition du musée Rops qui contient quelques pépites, même si j’en espérais davantage.

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    Dagmar De Furuhjelm, L'Atelier du peintre Blanc-Garin, c.1890, huile sur toile, 160 x 225 cm.
    Commune de Schaerbeek, Bruxelles, inv. N264. © Atelier de l’imagier

    A côté de « femme artiste », « femme peintre », au lieu de « peintre » tout court, ce terme de « peintresse » était péjoratif. Des féministes revendiquent à présent ce suffixe explicite pour marquer le genre, on se souvient des peintresses présentées par Euterpe sur son blog, mis en veilleuse mais toujours en ligne. Dans l’introduction « Naître femme, devenir artiste », Véronique Carpiaux et Denis Laoureux parlent d’un usage « explicitement sarcastique » du nom « peintresse » à la fin du XIXe siècle.

    Quelles tactiques, quels choix de vie, quelles transgressions déploient alors ces femmes pour étudier et exercer leur art, exposer, se faire connaître, et sans se limiter pour autant aux genres dits féminins, c’est le sujet de cette exposition, approfondi dans le catalogue. Sur un beau buste en marbre par Juliette Blum (épouse du sculpteur Charles Samuel), Anna Boch esquisse un doux sourire : elle est sans doute la plus exemplaire des femmes artistes de cette époque, une vie consacrée à la peinture grâce à sa fortune personnelle et au célibat, en plus de son talent indéniable. Son cousin Octave Maus l’a introduite dans le milieu de l’art.

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    Juliette Samuel-Blum, Anna Boch, peintre, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

    Les couples et familles d’artistes sont nombreux dans cette exposition, c’était une voie favorable pour une femme qui voulait continuer à créer après le mariage, mais pour certaines, cela marquait le point d’arrêt ou presque, comme pour Marthe Massin, l’épouse de Verhaeren. Un chef-d’œuvre d’Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder m’a fait découvrir ce couple : L’Automne, une broderie aux fils de soie (200 x 260 cm) prêtée par le Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles (ci-dessous). Sous l’œil d’un paon qui déploie ses couleurs, une jeune femme rousse, vêtue d’une robe aux motifs de feuillages, allaite son bébé, une fillette près d’elle. Une nature morte de raisin, de fruits et de gibier sur une table et d’autres emblèmes évoquent la saison des feuilles mortes – j’aimerais voir les trois autres. L’un peignant, l’autre brodant, c’est éblouissant de finesse et de nuances mordorées. 

    Un autoportrait d’Emma De Vigne (fille de sculpteur, épouse de peintre), un Portrait de femme par Marguerite Holeman sont de belle facture. Toutes les artistes portent ici leur nom de jeune fille ; ainsi Henriette Ronner, connue pour son art de peindre les chats, figure ici sous le nom de Henriette Knip. Sa fille, Alice Ronner, est également représentée à l’exposition, entre autres avec une grande nature morte originale, Harpe avec fleurs.

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    Hélène Du Ménil et Isidore De Rudder, L'Automne, 1905, broderie aux fils de soie, 200 x 260 cm.
    Musée du Costume et de la Dentelle de la Ville de Bruxelles

    Il ne manque pas de citations, affichées tout au long de l’exposition, pour rappeler le mépris dont on faisait preuve à l’égard de ces peintres même dans la revue L’Art Moderne (« Les femmes ne peuvent peindre que des choses qui n’exigent ni pensée profonde, ni grand sentiment, ni large virtuosité »). J’ai aimé plusieurs passages de la correspondance de Louise Héger avec son père : « Pour moi, qui n’ai ni frère, ni cousin, ni oncle, ni Père qui soit peintre […] il faut bien que je m’arrange comme je puis et que je m’arme de courage. » « Etre traitée d'égale à égale avec respect et affection par des peintres sérieux et de grand talent, me rehausse à mes propres yeux et me ravive. »

    Intérieur d’Anna Boch montre un grand bouquet champêtre dans son salon, au mur on reconnaît une de ses toiles, sur la table un livre, et partout la lumière qui pénètre par la fenêtre. Maurice Jean Lefèbvre a peint un charmant petit portrait d’elle peignant dans son jardin. Quelques signatures masculines sur le parcours, sous des photos ou portraits de ces peintres-peintresses. Celui de Berthe Art par Roger Parent, aux couleurs fauves, côtoie certains écrits d’une misogynie incroyable, prêtant aux artistes femmes tantôt une allure hommasse, tantôt des mœurs douteuses ! 

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    Anna Boch, Intérieur, 1891, Musées de Verviers

    A l’affiche, Dans l’eau ! de Virginie Breton, fille de Jules Breton, deux peintres français que j’avais remarqués au musée des Beaux-Arts de Lille : une très grande toile où elle a peint une jeune femme près de la mer, qui emmène deux enfants nus au bord de l’eau. Elle en tient un sur le bras et de l’autre, tire un petit garçon qui préférerait aussi être porté et vers qui son visage se tourne. C’est une œuvre vigoureuse, pleine de mouvement, dans la gamme des bruns et des gris chers aux peintres réalistes. (Je me suis interrogée sur ce choix pour annoncer une exposition sur des artistes belges : la mère de Virginie Breton était belge, son père ayant épousé Elodie De Vigne, fille du peintre gantois Felix De Vigne, d’où ses liens avec la Belgique. Un renseignement trouvé sur le site du Matrimoine, Wikipedia ne citant pas le nom de sa mère. De plus, Virginie Demont-Breton s’est engagée résolument pour la reconnaissance des femmes artistes.)

    Mane Becube, d’Yvonne Serruys, n’est pas daté non plus ; c’est souvent le cas pour les toiles de ces peintres trop méconnues. Ici, une femme plus âgée porte une fillette aux pieds nus sur le dos. Toutes deux portent un bonnet de dentelle blanche. A l’arrière-plan, une haie conduit le regard vers un groupe de maisons. Une œuvre néo-impressionniste très lumineuse. On verra plus loin un joli bronze de cette artiste, Echo.

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    Virginie Breton, Dans l’eau !, s.d., huile, 182,1 x 122,5 cm. Musée des Beaux-Arts, Anvers.
    KMSKA © www.lukasweb.be - Art in Flanders vzw, photo Hugo Maertens

    Intérieurs, jardins, portraits sont des sujets plus accessibles aux peintres qui, d’une part, aiment à représenter la vie quotidienne, et d’autre part, ne peuvent pas toujours se déplacer à la recherche de nouveaux paysages. Cécile Douard innove en se tournant vers les ouvrières des charbonnages, comme cette Hiercheuse au repos ; Louise De Hem, en peignant Indigence.

    A l’étage, près d’un portrait de Verhaeren écrivant par Marthe Massin, son épouse, on a placé un buste du poète, en métal coulé, de Jenny Lorrain. Revoici Euphrosine Beernaert (autre prêt schaerbeekois) et d’autres beaux paysages : Vue des dunes (Louise Héger), Rosée (Marie Collart), Marais en Hollande – Matin (Anna Boch), plus impressionniste, un des prêts du musée d’Ixelles. 

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    Louise De Hem,
    Le Chat noir, c. 1902, pastel sur papier collé sur toile, 60 x 74,5 cm.
    Stedelijk museum Ieper, Ypres

    Je pensais ne pas connaître Anna Cogen dont on montre de belles toiles comme Mon vieux jardinier et Le bel automne : elle n’est autre qu’Anna De Weert, dont les toiles sont bien cotées en salle de ventes. Avec Jenny Montigny (La récréation à l’école de Deurle, Le goûter), elle a été l’élève d’Emile Claus et membre du cercle Vie et Lumière, de ces peintres belges appelés luministes. Un coup de cœur encore : Le Chat noir, un pastel de Louise De Hem, félinophilie aidant.

    Il faut ensuite monter aux salles permanentes du musée Rops pour découvrir d’autres domaines où les femmes artistes ont réalisé de belles choses au tournant du XXe siècle : la gravure, l’illustration, la reliure (notamment de Juliette Trullemans, soit Juliette Wytsman – une peinture de Richir la montre servant le thé à son mari Rodolphe Wytsman – j’aurais préféré les voir à l’atelier.)

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    Elisabeth Wesmael, Paysage, s. d., eau-forte, Bibliothèque royale de Belgique
    (détail, désolée pour les reflets)

    De belles eaux-fortes d’Elisabeth Wesmael, de Louise et Marie Danse précèdent une série d’œuvres de Claire Duluc (techniques diverses, un beau coup de crayon) qui a publié sous divers pseudonymes masculins pour éviter les préjugés sexistes. C’est là qu’on peut admirer le fameux portrait pointilliste de Claude Demolder-Duluc par Van Rysselberghe : l’épouse d’Eugène Demolder était la fille illégitime de Rops et d’Aurélie Duluc (représentée avec sa sœur Léontine au bord de la mer dans une toile connue de Rops, avec qui elles faisaient ménage à trois).

    Voilà tout de même, malgré mon goût de trop peu, de bonnes raisons d’aller saluer ces « peintresses » belges, non ? Vous y verrez d’autres noms encore – j’aurais dû citer celui de Ketty Gilsoul-Hoppe dont on voit de belles œuvres – comme ceux de « dames artistes », appellation réservée aux dames de la noblesse belge pour qui la peinture était un loisir, parfois avec grand talent. 

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    Berthe Art, Chrysanthèmes blancs, s.d., huile sur toile, 102,5 x 65 cm. Stedelijke Musea Kortrijk, Courtrai

    Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914) : le musée Rops à Namur propose cette exposition jusqu’au 8 janvier 2017. Si vous vous intéressez à la place des femmes dans l’histoire de l’art, si vous aimez vous promener dans le vieux Namur, si vous admirez l’art de Félicien Rops, si vous allez à Antica-Namur, quel que soit le prétexte, je vous conseille le détour par la rue Fumal.

    P.-S. Prolongation 29/01/2017

  • L'Espérance

    bxl art déco l'espérance.jpg« Une halte dans cette brasserie, une des ultimes réalisations de l’architecte, est indispensable ! Elle conserve sa devanture revêtue de marbre et dont l’imposte est garnie d’une composition géométrique de vitrages imprimés. L’intérieur a conservé la plus grande partie de son mobilier d’origine : lambris, banquettes, poufs, tables basses, bar-comptoir, vitraux, jardinières...

    L’établissement se double d’un hôtel dont les chambres étaient autrefois décorées dans le même style. Pendant longtemps, le lieu, caché entre l’église du Finistère et les boulevards, avec son atmosphère feutrée, a accueilli des couples désireux d’un peu de discrétion... »

    Cécile Dubois, Bruxelles Art Déco

    L’Espérance, Léon Jean Joseph Govaerts, 1930 (Photo Café L’Espérance, 2014 © Jean-Charles)

     

  • Bruxelles Art Déco

    A la lecture de leur Bruxelles Art nouveau, j’ai eu envie de découvrir aussi le premier guide de Cécile Dubois et Sophie Voituron : Bruxelles Art Déco. Même format et même présentation pratique pour ces promenades à travers différents quartiers, « un aperçu de l’architecture des années 20 et 30 ». L’Art nouveau, éphémère, ne survit pas à la première guerre mondiale. L’Art Déco et le Modernisme prennent le relais, de manière plus durable. Aujourd’hui encore, l’Art Déco inspire les architectes et les décorateurs.

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    (Vue arrière de la Villa Empain / Entrée du musée Van Buuren)

    Malgré les nombreux problèmes économiques et sociaux de l’entre-deux-guerres, rappelle Cécile Dubois dans l’introduction, la population bruxelloise voit son niveau de vie s’améliorer globalement, les loisirs se font plus accessibles et plus nombreux : jazz et musiques populaires, nouvelles salles de cinéma, constructions sportives… Les habitations deviennent plus confortables, pas seulement pour les privilégiés qui font appel à des « ensembliers pour la décoration de leur intérieur », mais aussi dans les logements ouvriers.

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    Villa Dirickz, Marcel Leborgne, 1933

    La construction du Palais Stoclet (1905-1911), par laquelle Josef Hoffmann révèle à Bruxelles la Sécession viennoise, « variation autrichienne de l’Art nouveau », a marqué les architectes belges et annoncé l’Art Déco. Celui-ci prolonge la veine décorative de l’Art nouveau géométrique : lignes épurées, motifs répétés et stylisés, mise en œuvre de matériaux traditionnels et modernes. « Le Modernisme, par contre, cherchait à bannir le recours à l’ornement et toute référence à des styles plus anciens. » Les deux styles se mélangent parfois. L’influence vient aussi des Pays-Bas avec l’Ecole d’Amsterdam et De Stijl. 

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    Ancien INR, place Flagey, Joseph Diongre, 1935-1938

    De nombreux bâtiments phares ont leur place dans ce guide bruxellois. Par exemple, au cours de la première promenade – « Les étangs d’Ixelles et l’avenue Roosevelt, de La Loge à la Villa Empain » – le Flagey, comme on appelle aujourd’hui l’Institut national de la Radiodiffusion (INR). Joseph Diongre, l’architecte gagnant du concours, construit de 1935 à 1938 ce bâtiment immense de style paquebot sur la place Flagey : brique de parement jaune, « fenestrages en bandeau », tourelle d’angle, aménagement intérieur très soigné. La RTB quitte les lieux en 1974, le bâtiment vivote et décline pendant une vingtaine d’années jusqu’à ce qu’un groupe de personnalités décide de le sauver et de le restaurer. Flagey a rouvert ses portes en 2002, ses studios accueillent à présent des activités culturelles et le café Belga un public nombreux.

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    Palais de la Folle Chanson, Antoine Courtens, 1928 © MRBC-DMS 

    La loi du 8 juillet 1924 a rendu légal le principe de copropriété, d’où l’essor de la construction d’immeubles à appartements destinés à la bourgeoisie. D’abord de style Beaux-Arts, pour rassurer la clientèle traditionaliste, ils se font de plus en plus modernes, avec une structure et des fondations en béton armé, et proposent sur un seul niveau toutes les commodités réservées avant cela aux hôtels de maître : « ascenseurs, cuisines équipées, salles de bain, concierge, garages, vide-ordures, chauffage central, buanderie, placards, téléphone… »

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    Habitation personnelle et appartements, Adrien Blomme, 1928 © MRBC-DMS

    Adrien Blomme construit à l’angle de la prestigieuse avenue Franklin Roosevelt et de l’avenue Antoine Depage, en 1928, une habitation personnelle pour sa famille de six enfants et intègre dans son projet « trois petits appartements et deux plus spacieux réservés à des locataires et tout à fait indépendants de son habitation à lui et de ses bureaux », par souci d’économie. La Ville le rejette d’abord pour des motifs d’esthétique et de gabarit, puis l’accepte à la suite de l’abondant courrier de ses confrères, dont Victor Horta, pour le soutenir – « un plaidoyer pour l’architecture moderne » – et critiquer la pratique du pastiche pour le bâtiment A de l’ULB (Université Libre de Bruxelles) de style néo-Renaissance flamande (1924-1928).

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    Etablissements Citroën, Alexis Dumont et Marcel Van Goethem, 1933-1934

    Bruxelles Art Déco propose aussi de se promener du côté du canal, « du Saillant de l’Yser à l’Archiduc » (piano-bar), en passant par les Etablissements Citroën dont on a beaucoup parlé ces dernières années à Bruxelles : l’ancienne concession automobile a été rachetée par la Ville de Bruxelles en vue d’y créer un musée d’art moderne et contemporain. Depuis la fermeture du Musée d’Art moderne, les collections nationales belges du XXe d’après 1918 n’ont plus de musée ad hoc (musée sans musée) et on a appris récemment un accord passé entre la Ville et le Centre Pompidou pour y présenter d’autres collections que celles des MRBAB*.

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    L'Archiduc, Franz Van Ruyskensvelde, 1937

    L’Art Déco n’est pas réservé aux maisons, villas et immeubles, il caractérise aussi des habitations sociales, des entrepôts, des bâtiments industriels, des commerces, des bureaux, des écoles et même des hôpitaux comme Saint-Pierre ou Bordet (promenade dans le centre-ville). Quant au Palais des Beaux-Arts (photo ci-dessous) où je vous invite régulièrement, rue Ravenstein et rue Royale, certains ignorent peut-être qu’il a été conçu par Victor Horta, le maître belge de l’Art nouveau, qui a su évoluer avec le temps. Art Déco « d’une veine sobre d’inspiration classique », ce magnifique complexe rebaptisé Bozar a été récemment restauré, pour le bonheur des visiteurs de ses expositions et du public mélomane (la salle Henry Le Bœuf est réputée pour son acoustique excellente).

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    Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (Bozar)

    Le quartier Coghen « de l’Altitude Cent à l’Hôtel Haerens » abrite de nombreuses maisons particulières intéressantes pour cette période de l’architecture du XXe siècle et aussi l’église Saint-Augustin (béton armé). Les lecteurs de Bruxelles Art Déco pourront découvrir les quartiers Molière et Brugmann à Uccle, Ixelles et Forest, et enfin l’ouest de Bruxelles, « de l’église Saint-Jean-Baptiste à Tour et Taxis ».

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    Basilique nationale du Sacré-Coeur, Albert Van Huffel, Paul Rome, 1926-1971

    Sur ce dernier parcours se dresse une silhouette incontournable dans le paysage urbain bruxellois : la Basilique nationale du Sacré-Cœur (1926-1971), plus communément appelée Basilique de Koekelberg, une rivale du Sacré-Cœur de Paris et, à l’époque de sa construction, « le deuxième plus grand édifice religieux au monde. »

    * 2/11/2016 : Lire à ce sujet l’article de Muriel de Crayencour, Pompidou aurait adoré (Mu in the City)

  • Cavalier

    21 max-liebermann-reiter-am-strand.jpg« L’un des plus grands peintres impressionnistes allemands, Max Liebermann, naît en 1847 à Berlin. Il sera le peintre par excellence de la transition entre les anciens et les modernes. (...) Les nazis hésitent avant de qualifier ses œuvres « d’art dégénéré ». En effet, celles-ci restent figuratives et, en dépit de leur facture impressionniste, relèvent d’un certain classicisme. Mais le fait que Liebermann soit juif et libéral, défauts majeurs aux yeux des nazis, décide de leur sort ; elles sont finalement qualifiées « d’art dégénéré ». Pourtant seules six toiles sont retirées des musées allemands.
    Parmi elles, Reiter am Strand, saisie à la Bayerisches Staatsgemälde-Sammlung de Munich en 1937 et vendue en 1939 par la galerie Fischer au Musée des Beaux-Arts de Liège pour 3200 CHF. Liebermann est rapidement réhabilité après la guerre en Allemagne. »

    Catalogue 21 rue La Boétie, La Boverie / Tempora, Liège, 2016.

    Max Liebermann, Reiter am Strand (Le Cavalier sur la plage), 1904, Musée des Beaux-Arts, Liège.

  • Galerie P. Rosenberg

    21 rue La Boétie : le titre du récit d’Anne Sinclair (pas encore lu) est celui de la belle exposition que je viens de visiter à Liège, au musée de la Boverie (jusqu’au 29 janvier 2017). L’histoire d’un grand-père juif, Paul Rosenberg (1881-1959), et de sa galerie d’art parisienne emportée dans la tourmente du nazisme. S’il n’y a aucune commune mesure entre la « solution finale » et le pillage des œuvres d’art pendant la seconde guerre mondiale, c’est néanmoins une très intéressante période de l’histoire de l’art et de l’histoire tout court qui se déroule là.

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    La galerie Paul Rosenberg s’ouvre à Paris en 1910, quand les galeries marchandes se multiplient dans la capitale française et inventent une autre façon de présenter les œuvres d’art que celle des « salons » traditionnels. La reproduction en grand de l’enseigne publicitaire peinte par Watteau pour Gersaint, marchand d’art, forme un beau portail au seuil de l’exposition. De nombreux textes (en français, néerlandais, allemand, anglais) jalonnent ce parcours très didactique dans l’histoire de la galerie Paul Rosenberg.

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    Watteau, L'Enseigne de Gersaint (1720)

    On y découvre une affaire de famille, du commerce d’art et d’antiquités d’Alexandre Rosenberg avenue de l’Opéra (le père venu de Slovaquie en 1878) aux galeries fondées par ses fils. Léonce Rosenberg, l’aîné, défend les cubistes à L’Effort moderne, puis son frère ouvre au 21, rue La Boétie la galerie Paul Rosenberg, avant Londres (1936) et New-York (1941). Une vidéo sur écran panoramique raconte cet essor des galeries d’art à Paris et « le système Rosenberg », à savoir les méthodes qui ont permis au galeriste un tel succès.

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    Paul Rosenberg en 1914, au 21 rue La Boétie © Archives Paul Rosenberg.

    En plus des expositions périodiques de qualité qu’il organise et fait connaître par le biais d’affiches, de catalogues, d’annonces dans la presse, Paul Rosenberg présente chez lui des ensembles décoratifs mêlant œuvres d’art et meubles d’antiquaires : ainsi, il donne à ses clients une idée de l’effet d’un tableau dans un intérieur. En accrochant à l’étage des toiles de maîtres du XIXe siècle, il rassure ceux qui hésitent encore devant la peinture moderne.

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    Picasso, Etudes pour du papier à lettres pour la galerie Paul Rosenberg

    A la demande du galeriste, Picasso dessine une vue pour son papier à lettres : on peut voir dans une vitrine diverses études d’une vue sur mer par une fenêtre ouverte où les lettres « P » et « R » s’arrondissent dans le fer forgé du balcon. Puis un portrait de Paul Rosenberg qu’il a dessiné à la mine d’un plomb, près d’une grande photographie. « Picasso, Matisse, Braque, Léger… » annonce l’affiche de « 21 rue La Boétie » ; il manque à cette liste des artistes phares de la galerie le nom de Marie Laurencin, la première artiste vivante à être promue par Paul Rosenberg, dès 1913. 

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    Marie Laurencin, Les deux Espagnoles, 1915, collection particulière

    Il est vrai qu’avec Picasso, le plus célèbre, qui le rejoint en 1918, se noue une véritable complicité : Paul Rosenberg l’installe dans un atelier confortable au 23, rue La Boétie, à côté de chez lui. Cette année-là, Picasso, en pleine période cubiste, peint dans une facture classique le portrait de Mme Rosenberg et de sa fille Micheline (grand-mère et mère d’Anne Sinclair) en voisin et ami de la famille – la petite l’appelait « Casso ».

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    Fernand Léger, Le déjeuner (Le grand déjeuner), 1921-1922, MOMA, New York

    Magnifique grand Déjeuner de Fernand Léger (1921-1922), un prêt du MOMA, où le peintre installe trois femmes « post-cubistes » aux longs cheveux noirs rassemblés d’un côté du visage, un livre, du thé, un chat, dans un décor tout en rythme géométrique, droites et courbes : du rouge, du jaune, des aplats de couleurs pures animent cette composition qui évoque à la fois la vie moderne et le quotidien. Près d’une grande photo de la cage d’escalier du 21, rue La Boétie dans les années 30, une visionneuse permet de voir d’autres photos N/B de la galerie et de de la manière d’y présenter les œuvres.

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    Corot, La liseuse, ca. 1845-1850, Collection Fondation E.G. Bürhle, Zurich

    Des documents d’époque rendent compte des activités de la galerie Paul Rosenberg : feuillets d’expositions, lettres, et c’est un formidable inventaire de peintres qui ont marqué l’histoire de l’art au XIXe siècle et dans la première partie du XXe. Si La route de Versailles de Sisley est un prêt du musée d’Orsay, Sur la route de Versailles à Louveciennes (La Conversation) par Pissarro, Avant le départ (sur un champ de courses) et un portrait du vicomte Lepic par Degas viennent de la Fondation Bührle à Zurich. De même, une belle Liseuse de Corot : en montrant des peintres dont la réputation ne laisse aucun doute, Paul Rosenberg rassurait sa clientèle fortunée sur la valeur des peintres contemporains.

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    Georges Braque, Femme à la mandoline, 1937, MOMA, New York

    Que les admirateurs de Georges Braque ne manquent pas cette exposition, notamment pour Femme à la mandoline et Le Duo, deux superbes compositions. De Braque, on découvre une nature morte en mosaïque de marbre dans une table basse, une des quatre tables où Paul Rosenberg, avant de vendre sa maison parisienne après la guerre, a fait poser les mosaïques qui ornaient les murs de sa salle à manger (le « Quartet Rosenberg »). Une très belle nature morte de Picasso, toute en nuances de gris avec un accent rouge, Pichet et coupe de fruits (1931), est restée longtemps dans la famille Rosenberg. J’ai aussi aimé sa Nature morte à la tête antique (1925, Centre Pompidou), un des dons de P. Rosenberg à la France en 1946.

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    Picasso, Pichet et coupe de fruits, 1931, Collection David Nahmad, Monaco

    De Marie Laurencin, on expose de belles toiles comme Les deux Espagnoles (1915, collection particulière) et La Répétition, un groupe de jeunes femmes avec un chien, entre autres. Mariée à un baron allemand, elle avait dû s’exiler en Espagne durant la Grande Guerre. Matisse, qui a longtemps vendu ses œuvres en toute indépendance, rejoint Paul Rosenberg en 1936. Leçon de piano, Robe rayée, de beaux Matisse figurent à l’exposition. On y montre aussi le côté souvent méconnu ou caché du marché de l’art : Paul Rosenberg était connu pour bien payer les artistes et on affiche le barème qu’il utilisait en 1936 pour fixer la valeur des toiles qu’on lui confiait, selon leur format et leur sujet (figure, paysage, marine).

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    Matisse, La Leçon de piano, 1923, Collection particulière

    Si l’entre-deux-guerres est une période féconde, les années 1940 voient s’effondrer tout un univers. De façon très pertinente, l’exposition de Liège montre la rupture idéologique créée par les nazis entre l’art « allemand » et l’art « dégénéré » : une large section de 21, rue La Boétie explique et illustre cet épisode de notre histoire de façon très intéressante, avec des films d’archives, des photos, des affiches des expositions organisées à ce sujet en Allemagne. Et des tableaux deux par deux, un même sujet peint tantôt de façon réaliste ou académique, tantôt de façon moderne. Ainsi peut-on apprécier à quel point par exemple Gauguin, avec Le sorcier d’Hiva Da (1902), ou Picasso, avec La famille Soler (1903, acquis par la ville de Liège à la vente « de Lucerne » en 1939), créaient au début du XXe siècle un art absolument nouveau.

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    Entrée de l'exposition "Art dégénéré"
    https://www.welt.de/kultur/gallery1020894/Die-Diffamierungs-Ausstellung-der-Nazis.html

    On peut même y écouter de la musique « dégénérée ». Tout ce qui touchait de près ou de loin à ce que les nazis appelaient la « juiverie » était visé par ces odieuses campagnes de propagande. J’ai été frappée, en regardant un film, par les visages impassibles des gens qui se pressaient à l’exposition d’art dit « Entartete kunst », comme s’ils évitaient à tout prix de manifester leur sentiment. Le comble, c’est que cette exposition tournante montrée dans les grandes villes allemandes a été vue par plus de trois millions de visiteurs, le record pour une exposition d’art moderne à cette époque !

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    Galerie Paul Rosenberg, New York

    Ce sont des années fatidiques pour la galerie Paul Rosenberg à Paris. C’est même dans sa propre maison, au 21, rue La Boétie, que s’installe en 1941 « l’infâmant Institut d’Etude des Questions Juives ». Heureusement Rosenberg avait des œuvres à l’étranger, à New York ; les nazis ont fini par s’emparer de celles qui avaient été cachées à Bordeaux ou dans un coffre à la banque. Le pillage des œuvres d’art par l’occupant allemand, aidé de collaborateurs – près de 22000 objets d’art, dans plus de 200 collections privées ! – est un autre chapitre très bien montré à l’exposition, ainsi que tout le travail d’après-guerre pour faire restituer les œuvres à leur propriétaire légal. L’organisation impeccable de Paul Rosenberg a été très précieuse pour permettre cette récupération : chaque œuvre qui passait par sa galerie était photographiée et soigneusement fichée, on peut en voir des exemples à l’exposition. L’itinéraire d’un tableau de Matisse, Profil bleu devant la cheminée, est raconté, étape par étape, depuis sa création à Nice en 1937 jusqu’à son retour dans la famille Rosenberg en 2014 !

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    Anne Sinclair près de son portrait (1952) par Marie Laurencin 

    Anne Sinclair, au début du catalogue, remercie tous ceux qui ont réussi à rendre compte de ce destin de galeriste dans « l’aventure que fut l’art moderne » en rassemblant quelque 60 toiles passées par la galerie de son grand-père, et en particulier Benoît Remiche et Elie Barnavi, commissaires de cette exposition originale et très bien montée, alliant l’art et l’histoire. Celle-ci se termine sur un joli petit portrait d’Anne Sinclair à quatre ans par Marie Laurencin.