Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

habitants

  • S'exprimer

    anne nivat,la maison haute,des russes d'aujourd'hui,récit,moscou,2002,gratte-ciel stalinien,habitants,entretiens,politique,histoire,culture,architectureVassili V. : « Les intellectuels se taisent parce qu’ils savent eux aussi que cela ne sert plus à rien de s’exprimer, que c’est même redevenu dangereux parce qu’il n’y a toujours pas de société civile. Ici, s’exprimer est toujours revenu à risquer sa vie ; s’exprimer, c’est accomplir un acte héroïque, ce qui n’est pas du tout le cas à l’Ouest. Pour reprendre la plaisanterie bien connue, la Russie est un tramway à bord duquel une moitié des passagers est assise*, tandis que toute l’autre moitié tremble. Ce n’est certes pas la première fois que nos intellectuels se taisent, mais, cette fois, ils ont compris qu’ils ne pesaient rien face aux bandits, que ceux-ci soient hommes d’affaires ou oligarques.
    Sans compter que les intellectuels ne sont pas d’accord entre eux et n’ont jamais pu s’organiser en tant que… classe. Bon ! Voilà que ce sont les mots de Lénine qui me viennent à l’esprit… Par-dessus le marché, des milliers d’entre eux ont émigré. En Israël, on dénombre aujourd’hui** plus de Russes que de Juifs. Les politiques se réjouissent de cet ultime avatar de nos intellectuels, car ils n’ont nul besoin de société civile. Il n’y a plus aucun débat sur quoi que ce soit, c’est le règne de l’inertie totale. »

    Anne Nivat, La Maison haute (chapitre 17)

    *« Etre assis » a aussi, dans la langue russe, le sens de « être en prison ». (Note de bas de page)
    ** En 2002.

  • Moscou, 2002

    Lu deux ans après sa parution, en vue d’un voyage à Moscou, La Maison haute (2002) d’Anne Nivat« Des Russes d’aujourd’hui » en sous-titre – m’est revenu entre les mains et je l’ai relu d’un autre œil, forcément. La journaliste française était allée à la rencontre des habitants d’un des « géants » de la capitale russe, le premier-né de ses sept gratte-ciel fameux, « flamboyantes pyramides de pierre de style Empire (stalinien) », celui du quai des Chaudronniers.

    anne nivat,la maison haute,des russes d'aujourd'hui,récit,moscou,2002,gratte-ciel stalinien,habitants,entretiens,politique,histoire,culture,architecture
    Photo de la Maison haute (source)

    Surnommé « La Maison haute » ou « l’immeuble de la Iaouza », situé au confluent de la Iaouza et de la Moskova, à l’est du Kremlin, je vous en avais déjà parlé à propos du roman satirique de Vassili Axionov, Les hauts de Moscou. Anne Nivat nomme dans son introduction trois lauréats du prix Staline qui ont travaillé à cette architecture urbaine monumentale, dont Dimitri Tchetchouline, à qui l’on doit aussi l’énorme hôtel Rossia où nous avons logé en 2004 (démoli l’année suivante pour laisser place à un parc – à la satisfaction de certains habitants de la Maison haute à qui l’hôtel masquait la vue du Kremlin).

    Anne Nivat, alors correspondante à Moscou, s’est intéressée il y a plus de vingt ans aux habitants du gratte-ciel, « certains très célèbres, d’autres parfaitement inconnus ». La Maison haute relate en vingt-deux chapitres, un par rencontre, les visites qu’elle leur a rendues : elle décrit les habitants, les lieux, rend compte de ce qu’ils lui ont raconté. Dans les trois parties – « Le géant, Appartements-musées, Appartements design » –, chaque chapitre a pour titre la localisation du logement, suivie des noms des personnes rencontrées.

    Le premier, « Hall du corps central B », est consacré à « Deux gardiennes », Zoïa et Lida. A la table où elles sont assises, les listes des occupants avec leurs numéros de téléphone, un vieux combiné en plastique orange, des brochures déposées par des coursiers. Contre le mur, « présence incongrue dans ce hall immense et solennel, un grand divan, orange lui aussi, où s’assoient visiteurs ou résidents lorsqu’il leur faut attendre. » L’une connaît les noms de tous les enfants, l’autre ceux des chiens. Une des préposées aux ascenseurs qui travaille là depuis la mise en service en 1952 sort dépitée d’une réunion de présentation du tableau de commande par ordinateur. Allées et venues.

    La présidente de l’assemblée des copropriétaires, Sofia Perovskaïa, 77 ans, rappelle le bon entretien des parties techniques (robinets, ascenseurs, réseaux électriques) avant la perestroïka de Gorbatchev. En 2002, le gratte-ciel restait officiellement un logement municipal, mais sa rénovation avait pris du retard. La « privatisation » des appartements a permis aux locataires « de l’Etat » qui le désiraient de devenir propriétaires de leur logement.

    Vu le poids des charges, certains habitants voulaient créer un condominium, mais alors les dépenses pour l’entretien et l’exploitation de l’immeuble ne seraient plus à la charge de l’Etat, ce à quoi la majorité s’oppose. En plus, l’immeuble est classé. Beaucoup des personnes rencontrées par Anne Nivat lui parlent d’argent, de financement, des retraites insuffisantes pour vivre et qui obligent à travailler – ce qui a aussi de bons côtés –, des hommes d’affaires.

    Dans l’ancienne bibliothèque de l’immeuble, un piano, un portrait de Pouchkine. Quelques vieilles dames endimanchées viennent assister à un concert-récital pour l’anniversaire de sa disparition : discours, chants, poèmes, extrait de Boris Godounov chanté par la chorale... Valentina I. l’appelle sa « brigade » : celle-ci réunit d’anciens militants communistes et donne un concert par mois.

    Nostalgique de leur vie à l’époque soviétique – « Quelle communauté nous formions ! Les plus beaux meubles de nos appartements étaient les livres, nous n’en étions pas peu fiers ! » –, celle qui a été le numéro 2 du Parti dans l’immeuble, avant son interdiction en 1991, dit son horreur de Poutine et des « nouveaux Russes ». La Maison haute avait sa salle de cinéma (appelée « Illusion » comme toutes les autres au début du XXe siècle), des commerces qui ont dû évoluer, un supermarché, le « Gastronome des Chaudronniers ».

    Anne Nivat est accueillie à divers étages – les appartements les plus hauts sont convoités pour la vue, le prestige, notamment par des étrangers. Les entretiens révèlent des histoires inévitablement liées à l’évolution du régime politique. Certains espéraient y loger un jour, d’autres n’imaginaient pas d’emménager dans cet immeuble construit par des zeks. La Maison haute, ce sont des vies, des carrières, des ressentis.  « Comment vivent les Russes d’aujourd’hui ? A quoi rêvent-ils ? Que regrettent-ils ? De quoi ont-ils peur ? » Aux questions posées par Anne Nivat en 2002, on aimerait connaître les réponses des Russes en 2026.

  • L'aura des lieux

    lydia flem,paris fantasme,récit,essai,paris,rue férou,ville,habitants,histoire,autobiographie,personnalités,réflexion personnelle,archives,culture,habiter« J’arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes. La littérature m’abrite, m’exalte et m’apaise. A défaut de traverser l’espace avec aisance, la liberté m’est donnée de conduire une recherche sur l’aura des lieux. Si les murs parlent à voix feutrée, loin du brouhaha du monde , une oreille butineuse pourrait en capter quelques murmures, se laisser séduire par ses petites musiques.
    Presque à mon insu, cette ruelle parisienne est devenue l’espace de déambulations fictionnelles, de recherches dans les archives, bibliothèques réelles ou virtuelles. La tentation est grande de se perdre dans les pièges de l’érudition encyclopédique, le furieux désir de tout savoir, d’atteindre à une forme de totalité. Puis l’incomplétude reprend le dessus, le chantier demeure ouvert, inachevé.
    Entre vies romantiques et vies romancées, entre Histoire et intimité, la rue Férou invite à découvrir l’expérience des autres à partir de sa propre sensibilité, puis à se laisser modeler, tracasser, bousculer par leurs existences. »

    Lydia Flem, Paris Fantasme

  • Lydia Flem rue F.

    Emprunté avant de partir, Paris Fantasme de Lydia Flem, avec « Les larmes » de Man Ray en couverture, s’est révélé une excellente lecture de vacances, chaque chapitre proposant une nouvelle adresse ou un thème particulier. Cinq cents pages pour « une rue, dix maisons, cent romans ». En épigraphe, Virginia Woolf. En préambule, sous une citation de Freud – faut-il rappeler que Lydia Flem est aussi psychanalyste ? –, une question liminaire qu’elle se pose depuis toujours : « Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? »

    Flem Mur_peint_rue_Férou,_Paris,_France.jpeg
    Mur peint à la main du poème "Le bateau ivre" d'Arthur Rimbaud (cliquer pour agrandir)
    par Jan Willem Bruins (Paris, Rue Férou, 2012)

    Les vingt pages de « Sur le seuil » mettent en place les éléments personnels mêlés à ses recherches sur la rue Férou : les histoires que lui racontait son père, l’enfant « vive, joyeuse, espiègle » qu’elle était avant de devenir une adolescente craintive – à vingt et un ans, ne parvenant plus à traverser la rue, seule, elle entreprend une psychanalyse  –, l’admiration pour sa mère, Résistante française revenue d’Auschwitz, qui l’a élevée en français, « sa langue d’adoption, sa langue d’amour ».

    En 2012, Lydia Flem lit que Man Ray a vécu ses dernières années au 2 bis, rue Férou, non loin de sa propre « tanière parisienne » dans le VIe arrondissement. Née à Bruxelles, ayant vécu à Vienne, Venise, Paris, elle concède n’avoir comme seul territoire véritablement personnel que son « corps-maison-monde ». Le premier mai 2012, elle découvre, « peints à main levée par un calligraphe sur le long et haut mur d’enceinte de l’hôtel des finances du VIe arrondissement », les premiers vers du « Bateau ivre » d’Arthur Rimbaud.

    Ainsi a commencé la construction de ce livre « tout en courbes et en zigzags ». Tant de personnalités ont habité rue Férou, écrivains, artistes, tant de personnages littéraires aussi ! Elle qui « arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes » a trouvé une rue à explorer plus avant : une dizaine de maisons dans une rue en pente douce entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg.

    Paris donc, mais pourquoi « Fantasme » ? « Toutes les rues du monde ne sont-elles pas des fantasmes ? » interroge celle pour qui « Nos histoires singulières sont liées à toutes les autres histoires. » Les archives de la rue Férou font surgir des fantômes. Une première salve de notes datées va d’un contrat de mariage en 1635 à 1934, l’année où un célèbre affichiste, Cassandre, y ouvre une école d’art graphique – il est l’auteur des initiales « enchevêtrées » d’Yves Saint Laurent.

    Lydia Flem, qui expose et publie des photographies, s’arrête sur une photo de ses parents à Venise en 1952. Son livre traverse le temps et l’espace, passe des archives sur Etienne Férou, procureur au Parlement, décédé avant 1547 à une photo d’elle-même dans son berceau, « nouvelle-née » privée alors de sa mère atteinte de tuberculose. Plus loin, décrivant une photo d’elle à onze mois avec sa grand-mère au jardin des Tuileries, elle conclut : « Notre vie est d’abord une narration, un conte, un poème. »

    Et puis, voici les maisons, les habitants de la rue Férou : le numéro 1, disparu ; le numéro 2, où vivait le curé de Saint-Sulpice au XVIIe siècle ; elle raconte sa vocation, son parcours, la fondation d’un séminaire (détruit) dont subsiste le grand mur désormais dévolu aux cent vers déclamés par Rimbaud lors du dîner des « Vilains Bonshommes ». Le calligraphe Jan Willem Bruins (1946-2021) a commencé à calligraphier sur les murs à Leyde avec un poème de Marina Tsvetaïeva, pour fêter les cent cinquante ans du mouvement De Stijl.

    Certains chapitres de Paris Fantasme se terminent sur des recettes, familiales ou liées aux personnalités de la rue Férou. Les moins connues y côtoient les plus célèbres. Dans l’impasse disparue entre le 2 et le 4 ont vécu « Belle et bonne », la fille adoptive de Voltaire ; Anne Soria, factrice de pianos portatifs pour enfants. L’impasse s’est métamorphosée en atelier d’artiste, 115 m2 sous un toit de verre.

    Après un détour par la maison natale de Lydia Flem, une maison blanche moderniste des années 50 où ses parents vivaient au deuxième étage, voici le 2 bis de la rue Férou où vécut Man Ray, l’ami américain de Marcel Duchamp qui a choisi de vivre « ailleurs » pour « naître à soi-même, le choix de tout artiste ». Sa vie hors du commun racontée, Lydia Flem lui adresse une lettre : sa mère admirait que Man Ray ait su « être là où ça se passe », ce coin de Paris était « le pays de [sa] mère ». « Pourquoi suis-je toujours restée en transit, dans l’entre-deux, Paris-Bruxelles, sans rompre le sortilège du passage (…) ? »

    Chaque numéro de la rue Férou devient matière à conter, à raconter des vies dont on a gardé la trace, à faire revivre les siens et à ranimer des choses, comme ce mobile à la Calder fabriqué par son père Boris et qui se trouve à présent chez elle au-dessus d’une table. Pour se sentir au plus près de son sujet, Lydia Flem va y louer pendant quelques mois un lieu où écrire.

    Dumas a fait vivre ses mousquetaires dans le quartier. Mme de la Fayette a écrit La princesse de Clèves au 10, rue Férou. Le jeune Fantin-Latour y a vécu pauvrement, avant que Whistler ne lui procure une clientèle anglaise pour ses natures mortes de fleurs et de fruits. (Flem rappelle qu’Elstir, le nom donné par Proust au peintre de La Recherche, est l’anagramme des six dernières lettres de Whistler.)

    Ouvrez Paris-Fantasme : un formidable kaléidoscope de la vie parisienne en même temps qu’une réflexion personnelle sur l’art d’habiter. Certaines pages m’ont rappelé Chez soi, l’essai de Mona Chollet.  Si vous n’êtes pas sensible à la magie de « prononcer les noms » des archives de la rue Férou, écoutez les accents autobiographiques de Lydia Flem – un des fils du livre que j’ai retrouvé chaque fois avec plaisir. Enfin, son hommage à Eugène Atget, le photographe qui a immortalisé les anciens quartiers de Paris détruits par Haussmann est suivi d’une lettre : un beau portrait de celui qu’elle appelle « le Nadar de Paris ».