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  • Destins

    Train World SNCB (37) Musique.jpgParmi les destins personnels illustrés à l’exposition sur « La SNCB occupée » à Train World, le musée du train à Schaerbeek, en voici quelques-uns parmi d’autres qui ont retenu mon attention.

    Deux instruments de musique dans une vitrine : une trompette du résistant Henri Erlich, le violon et l’archet du résistant François Cambien.

    Tous deux ont été des prisonniers politiques de Mauthausen.

     

    Train World SNCB (43) Nussbaum.jpg

    Les reproductions de deux peintures de Félix Nussbaum (1904-1944) : Le Triomphe de la mort (sa dernière œuvre connue, ci-contre) et un Autoportrait.

    Réfugié en Belgique en 1935, à Ostende puis à Bruxelles, Félix Nussbaum fut l’ami d’Ensor.

    Son vœu : « Si je meurs, ne laissez pas mes tableaux me suivre, mais montrez-les aux hommes. »

     

    Train World SNCB (46) Moshé Flinker.jpgUn jeune juif néerlandais, Moshé Flinker, « assassiné à 19 ans » à Bergen-Belsen en 1945. Il s’était caché sous une fausse identité avec sa famille près de la gare de Schaerbeek. Ils ont été déportés à Auschwitz via le 25e convoi.

    Cinq pavés de mémoire pour la famille Flinker ont été apposés devant le numéro 1 de l’avenue Colonel Picquart. Un article lui est consacré dans le Jmag-magazine (site de la Maison de la culture juive). 

    Extrait traduit d'une page manuscrite de son journal, rédigé en hébreu :
    "Aujourd'hui, pour le jour de ma Bar Mitsva, j'ai reçu une lettre du comité à la maison.
    J'espère que Dieu nous aidera et nous fera sortir des ténèbres vers la lumière.
    A Lui appartiennent toute la terre et tout ce qu'elle contient."

    Exposition La SNCB occupée, Train World, Schaerbeek > 28.06.2026

  • La SNCB occupée

    L’exposition en cours à Train World, « La SNCB occupée », permet de mieux se rendre compte du rôle de la Société nationale des Chemins de fer Belges sous l’Occupation allemande. L’expo inscrite « dans le cadre du travail de mémoire de la SNCB » a bien sa place dans l’ancienne gare de Schaerbeek devenue Train World, musée du train. L’entrée est gratuite pour les jeunes et les groupes scolaires.

    Train World SNCB (69).jpg
    Train World (ancienne gare de Schaerbeek), place Princesse Elisabeth

    La présentation du sujet sur le site en montre bien les enjeux : « L’histoire de la SNCB pendant cette période complexe est pleine de contradictions, entre collaboration et résistance. » On n’en a pas beaucoup parlé avant la publication au début de ce XXIe siècle de deux livres : La Belgique docile (sous la direction de Rudi Van Doorslaer), puis Le rail belge sous l’Occupation (Nico Wouters).

    Train W Le rail sous l'Occupation.jpg

    L’exposition se déploie dans tout le musée : un parcours chronologique avec des affiches d’époque, des photos en noir & blanc et des panneaux explicatifs qui suivent des moments clés de l’histoire de la SNCB dans la guerre. De 1919 à 1939 dans la salle des guichets, qui présente le contexte international, puis durant la deuxième guerre mondiale, de 1940 à 1945, dans le hall d’exposition des trains. Le plan reçu à l’entrée indique clairement la succession des thèmes abordés.

    Train W affiche.jpg
    Affiche de l'exposition

    1922, marche sur Rome qui facilitera l’accès de Mussolini au pouvoir.
    1923, Occupation de la Ruhr par 60 000 soldats français et belges, « qui entend s’opposer par la force au défaut de paiement des indemnités de guerre par l’Allemagne ».
    1932, conférence internationale de Lausanne et accord pour suspendre le paiement des réparations de guerre de l’Allemagne (un huitième a été remboursé par les Allemands à cette époque).
    1934, couverture du Charivari avec une caricature sanglante du « boucher de Berlin », deux mois après la Nuit des longs couteaux.

    Le Charivari 1934.jpeg
    Source : Geo

    Ces exemples d’informations souvent concises sur l’évolution de la situation en Europe portent sur des événements qu’on ne connaît pas forcément si l’on n’est pas historien. Quand j’étais jeune, le cours d’histoire s’arrêtait à la guerre 1914-1918. Une grande photo de Chaplin dans « Le Dictateur » orne un mur de l’ancienne gare juste avant la sortie vers la « promenade ferroviaire » et l’accès au grand hall d’exposition pour la suite et le cœur du sujet : 1940-1945.

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    Derrière une maquette de la locomotive à vapeur Le Belge, image du film Le Dictateur avec Charlie Chaplin

    Avant la guerre, la SNCB « est gérée comme une entreprise privée, mais l’Etat en reste l’actionnaire majoritaire. » Narcisse Rulot en est le directeur général. La crise économique des années 1930 l’a obligé à licencier d’importants effectifs, ce qui l’a rendu impopulaire auprès des syndicats. Une photo d’octobre 1940 montre un train chargé de matériel roulant belge réquisitionné et destiné à l’Allemagne. A la fin de ce mois, les premières mesures antijuives sont prises en Belgique ; on montre une affiche de la ville de Boom enjoignant les Juifs à s’inscrire dans un registre communal (14 décembre 1940).

    Train World SNCB (12) Déportés politiques.jpg
    23 juillet 1941 Départ du premier train de déportés politiques
    depuis la Belgique vers le camp de concentration de Sachsenhausen

    Novembre 1941, un groupe de résistance (« CF ») est créé au sein de la SNCB.
    11 mars 1942, ordonnance sur le travail obligatoire des juifs en Belgique.
    Juin 1942, départ des premiers trains de juifs pour le travail obligatoire dans le Nord de la France et les Ardennes françaises.
    4 août 1942, départ du premier train de juifs vers le centre d’extermination Auschwitz-Birkenau (photo de juifs hongrois embarqués dans un wagon de marchandises de la SNCB en juin 1944)
    Novembre 1942, refus de la direction de collaborer au travail obligatoire du personnel de la SNCB en Allemagne, suite à l’arrestation d’un chef d’atelier opposé à l’enrôlement des ouvriers.

    Train World SNCB (15) Travail forcé 1943.jpg
    Photo de la famille Löwenwirth.
    Le père a été déporté à Saint-Omer comme travailleur forcé pour l'organisation Todt.

    Le directeur des Chemins de fer belges justifiait la nécessité de collaborer avec les Allemands pour trois raisons surtout : assurer l’approvisionnement alimentaire, permettre à l’économie belge de continuer à fonctionner et à près de cent mille employés de ne pas se retrouver sans ressources.
    On montre des photos de propagande qui font l’éloge du « 300 000e » travailleur volontaire en Allemagne (on les estime à environ 200 000) ou des colonies de vacances et camps pour la jeunesse. Au moins 15 000 enfants (généralement des enfants de collaborateurs) ont été envoyés en Allemagne entre 1941 et 1944.

    Train World SNCB (33) projet Ianchelevici.jpg
    Ianchelevici, Le Souffle, plâtre, Musée Ianchelevici, La Louvière
    projet pour le monument de la Résistance nationale à Liège

    On présente aussi à l’exposition les trains de déportation, le « train fantôme », un projet de monument (ci-dessus) sculpté par Ianchelevici (Le Souffle), le décompte des « persécutés politiques » (opposants, résistants, otages, ouvriers et employés sanctionnés) déportés dans les camps de concentration [dont faisait partie mon grand-père, détenu du 15 juillet 1944 au 13 avril 1945, dates précises retrouvées sur le site de la Résistance belge où l’on peut chercher des résistants par leur nom]. Comment ne pas penser aussi à ses enfants dont ma mère, ma tante et leur frère Hilaire en regardant cette vidéo d’archives où l’on voit entre autres des résistants traverser les voies ? 

    « La SNCB occupée » est une exposition intéressante sur la Seconde guerre mondiale vécue en Belgique, montrée sous un angle particulier et inédit. 200 archives et objets. Elle se visite à Train World jusqu’au 28 juin 2026.

  • Passé

    Proust Les 75 feuillets.jpg« Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie aussitôt morte s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. A travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons et elle est délivrée. L’objet où elle se cache – ou la sensation puisque tout objet par rapport à nous est sensation – nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressusciteront jamais. C’est que cet objet est si petit, si perdu dans le monde, il y a si peu de chances qu’il se trouve sur notre chemin. »

    Marcel Proust, Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits (VII)

  • Inédits de Proust

    75 feuillets ? J’ignorais tout de ces précieuses archives proustiennes, Les soixante-quinze feuillets et autres manuscrits inédits de Marcel Proust, récemment publiées chez Gallimard. Dans cette édition établie par Nathalie Mauriac Dyer (arrière-petite-nièce de Proust et petite-fille de François Mauriac), celle-ci les fait suivre d’une notice, d’une chronologie et de notes qui éclairent ce qui constitue « le socle d’A la recherche du temps perdu », des feuillets écrits en 1908 et soigneusement conservés par Proust.

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    Source : Aux origines de “La Recherche” de Marcel Proust - YouTube (Gallimard)

    La préface de Jean-Yves Tadié s’intitule « Le moment sacré ». Le biographe et spécialiste de Proust y raconte comment, avant d’arriver à la BNF, ce manuscrit légendaire, le plus ancien de la Recherche, est resté chez l’éditeur Bernard de Fallois (décédé en 2018), à qui Suzy Mante-Proust, la fille du Dr Robert Proust, frère de l’écrivain, avait remis le fonds manuscrit dont elle avait hérité. Ces pages sans titre sur des souvenirs d’enfance et de deuil contiennent les vrais prénoms de la grand-mère, Adèle, de la mère, Jeanne, et du narrateur, Marcel : « Un petit enfant pleure à Combray, et il en sort un chef-d’œuvre. » (J.-Y. Tadié)

    Par commodité, les 76 pages écrites à l’encre, sans pagination, sont présentées sous des titres indicatifs : « Soirée à la campagne », « Le côté de Villebon et le côté de Meséglise », « Séjour au bord de la mer », « Jeunes filles », « Noms nobles » et « Venise ». Dès la première page, la grand-mère se fait remarquer par son excentricité : quand il commence à pleuvoir, elle continue à se promener dans les allées du jardin – à la campagne, il faut prendre l’air. Ce sera pareil au bord de la mer où elle pratique et fait pratiquer à son petit-fils la même hygiène du grand air sain. Ses proches se moquent d’elle mais elle n’est pas rancunière, elle se dévoue à sa famille.

    Le petit Marcel a horreur d’être séparé de sa mère et l’angoisse précédant le coucher commence pour lui dès qu’on allume les lampes et ferme les rideaux, avant même qu’il doive monter dans sa chambre. De nombreuses variations préparent la fameuse scène du « baiser du soir » qui ouvre Du côté de chez Swann (appellation plus tardive).

    Proust évoque les fleurs qu’il adore dans le jardin de son oncle et celles qu’il n’aime pas. L’aubépine rose est, écrit-il, l’arbuste qu’il a « le plus aimé ». Décrivant la promenade sur la route de Villebon, il note d’emblée ceci : « Et à voir que toute ma vie s’épuise à essayer de voir ces choses, je pense que là est peut-être le secret caché de la Vie. »

    Au bord de la mer, outre les manies de la grand-mère – le grand air l’obsède, elle rouvre les fenêtres de la salle à manger du restaurant de l’hôtel quand on les referme à cause du vent, sans souci des plaintes ; il faut passer sur la plage le plus de temps possible –, Marcel Proust observe une vieille dame installée à l’hôtel avec sa gouvernante, sa femme de chambre, son chauffeur, et qui s’y déplace « sans regarder personne ». Sa grand-mère aussi ignore les autres estivants, qu’elle les connaisse ou pas, elle évite soigneusement toute obligation mondaine.

    Son petit-fils, lui, aimerait bien qu’elle le présente à l’une ou l’autre de ses connaissances de bonne situation, afin d’être apprécié, ou du moins remarqué des jeunes filles qui se promènent en bande sans lui prêter d’attention, bien qu’il les observe. Il fera tout pour l’être. Pour lui, les noms nobles, noms de lieux ou de châteaux, sont des invitations au voyage, au rêve, à la poésie.

    Les « autres manuscrits de Marcel Proust » qui suivent les 75 feuillets contiennent des antécédents ou des reprises de ces motifs. L’un d’eux évoque une légende bretonne selon laquelle les âmes des morts passent dans quelque chose, un objet familier. Un autre, des visages de femmes qui éveillent le désir – « l’histoire des amours que je n’aurais pas vécues ».

    « Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions passées, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. » Plus loin : « Et cette infériorité de l’intelligence, c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir. Car si l’intelligence ne mérite pas la couronne suprême c’est elle seule qui est capable de la décerner. »

    La lecture de ces inédits de Proust est passionnante. On est surpris de reconnaître si bien ce qu’ils annoncent de la Recherche et on prend conscience de l’énorme travail de transformation : un personnage remplace un autre, une fusion en fait apparaître un nouveau (Swann, par exemple), les noms changent et aussi les arbres, une couleur de cheveux… Surtout, les prénoms réels disparaissent : les souvenirs autobiographiques deviennent peu à peu des scènes romanesques. Troublant accès à « la crypte proustienne primitive » (quatrième de couverture).

  • L'aura des lieux

    lydia flem,paris fantasme,récit,essai,paris,rue férou,ville,habitants,histoire,autobiographie,personnalités,réflexion personnelle,archives,culture,habiter« J’arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes. La littérature m’abrite, m’exalte et m’apaise. A défaut de traverser l’espace avec aisance, la liberté m’est donnée de conduire une recherche sur l’aura des lieux. Si les murs parlent à voix feutrée, loin du brouhaha du monde , une oreille butineuse pourrait en capter quelques murmures, se laisser séduire par ses petites musiques.
    Presque à mon insu, cette ruelle parisienne est devenue l’espace de déambulations fictionnelles, de recherches dans les archives, bibliothèques réelles ou virtuelles. La tentation est grande de se perdre dans les pièges de l’érudition encyclopédique, le furieux désir de tout savoir, d’atteindre à une forme de totalité. Puis l’incomplétude reprend le dessus, le chantier demeure ouvert, inachevé.
    Entre vies romantiques et vies romancées, entre Histoire et intimité, la rue Férou invite à découvrir l’expérience des autres à partir de sa propre sensibilité, puis à se laisser modeler, tracasser, bousculer par leurs existences. »

    Lydia Flem, Paris Fantasme