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société - Page 16

  • Tout le monde sait

    Que vous dire de Todos lo saben (Everybody Knows), le dernier film d’Asghar Farhadi dont les médias, la presse ont déjà tant parlé ? C’est « son second film hors d’Iran après Le Passé » (Wikipedia) qui a fait l’ouverture du Festival de Cannes 2018. Un film à voir pour ses acteurs, l’excellent trio formé par Penélope Cruz, Javier Bardem (ci-dessous) et Ricardo Darín – un bon moment de cinéma.

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    Penélope Cruz joue Laura, la mère qui arrive avec son fils et sa fille Irene, au début du film, dans le village où sa jeune sœur va se marier. Toute la famille se rassemble dans la grande maison en partie hôtel, tenu par la sœur aînée. Le mari de Laura, resté en Argentine pour affaires, n’a pas pu l’accompagner. (L’acteur argentin Ricardo Darín qui apparaîtra plus tard dans le film est le mari de Penélope Cruz). Javier Bardem incarne un fascinant Paco, son amour de jeunesse, marié lui aussi.

    On admire le rythme et les cadrages pour filmer ces préparatifs de mariage puis la cérémonie et la fiesta sans temps mort, tout en mouvement. Irene, adolescente rebelle, a tôt fait d’improviser une virée en moto avec son amoureux du village ou de grimper avec lui dans le clocher de l’église pour y tirer les cloches. C’est là qu’on entend pour la première fois le titre, quand son ami lui montre les initiales de Paco et de Laura, une histoire qu’elle ignorait – au village, « tout le monde le savait ». Mais sur quoi repose ce qu’on sait des autres, en réalité ? 

    La disparition d’Irene, le soir même du mariage, est le ressort principal de ce « thriller intimiste » (Le Soir). Des coupures de journaux laissées sur son lit, bientôt une demande de rançon et la menace du pire au cas où on avertirait la police, rappellent un autre enlèvement dans ce village, qui s’était mal terminé, ce qui redouble la tension. Très vite, il semble que les ravisseurs aient dû avoir un complice parmi les proches de Laura. L’absence de son mari, qu’on dit riche – il a versé de l’argent pour restaurer une partie de l’église –, alimente les rumeurs au sein de la famille.

    Tout en veillant à garder la disparition d’Irene secrète, pour sa sécurité, la famille et les amis les plus proches envisagent toutes sortes d’hypothèses. Paco, l’ancien amoureux de Laura, viticulteur sur des terres qu’il lui a rachetées, est si bouleversé que sa femme en est jalouse, irritée de le voir se mêler de près aux recherches, tout faire pour soutenir celle qui l’a quittée un jour sans explications. Visiblement, il ne supporte pas de la voir tant souffrir.

    Autour des protagonistes du drame, le réalisateur étoffe chacun des personnages secondaires. Une famille est comme un microcosme de la société, avec des réussites différentes, des rivalités, des rancœurs. La propriété, l’argent, le travail, l’alcool, les classes sociales, les générations, la générosité, l’envie, de nombreux thèmes s’invitent dans cette histoire où les apparences sont parfois trompeuses.


    Ce film franco-iranien a été tourné à Torrelaguna, près de Madrid. Les paysages, certaines lumières sont superbes. En racontant à la manière d’un thriller cette histoire mélodramatique, Todos lo saben (Everybody Knows) exprime à l’écran la force des sentiments, le besoin de relations vraies et la manière singulière dont chacun réagit aux épreuves de la vie – « les personnages si humains d’Asghar Farhadi ne sont jamais d’un bloc » (Samuel Douhaire, Télérama).

    Désolée de ne pouvoir répondre à vos commentaires pour l'instant, mais je les lirai avec plaisir. A bientôt.

    Tania

  • A l'abri

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    « Tu pensais aller voir Vera à l’hôpital et partager ta découverte avec elle, mais il s’était mis à pleuvoir et, de toute façon, tu t’étais dégonflé. La porte de derrière était ouverte, tu le savais, tu savais l’effet que cela produisait de s’introduire dans sa maison, à l’abri de la pluie. »

    Karl Geary, Vera

  • Chez Vera

    Acteur d’origine irlandaise, Karl Geary a publié l’an dernier un beau premier roman, Vera (Montpelier Parade, traduit de l’anglais (Irlande) par Céline Leroy). Une fois habituée à la deuxième personne pour désigner Sonny, le garçon dont il raconte l’histoire, je me suis attachée à ce portrait d’un adolescent mal dans sa peau et à son amour fou pour Vera, une Anglaise qui lui révèle un autre milieu que le sien.

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    Sonny travaille après l’école chez un boucher pour économiser un peu d’argent, les deux commis l’y asticotent. Un jour, un de leurs vieux clients se fait renverser par une voiture en sortant, Sonny en est si choqué qu’il n’en parle pas en rentrant. Chez lui, on ne se dit pas grand-chose en général, sa mère veille surtout à nourrir son père, dont chacun évite les colères, et il ne lui reste plus grand-chose pour ses enfants.

    Le père, un homme de la campagne arrivé à Dublin quand il était jeune, est maçon. Il emmène Sonny avec lui pour un travail à faire dans Montpelier Parade, « un ensemble majestueux de demeures géorgiennes » : un mur effondré à reconstruire dans un jardin. La femme qui habite là leur apporte un peu de thé : « Elle n’était pas du tout vieille, pas comme tu l’avais imaginé – cela te surprit – mais elle n’était pas jeune non plus. Elle était belle. »

    Cette femme a « des yeux verts et lointains » et quand il lui ramène le plateau « en bois, lisse et agréable au toucher », il demande à aller aux toilettes et en profite pour découvrir un peu la maison, sa belle hauteur sous plafond, son décor, un dessin de femme nue à l’encre… Il ose même entrer dans le salon où elle est assise sans bouger, le regard fixe, pour lui demander si elle va bien – ils échangent quelques mots, elle lui dit qu’il a « un très beau visage ».

    Le père de Sonny dépense presque tout dans les paris, il ne lui donne pas grand-chose. Le garçon de seize ans sort le soir pour retrouver Sharon, une copine, il n’hésite pas à s’adresser aux passants pour qu’on lui achète une bouteille à boire avec ses amis. C’est ainsi qu’il tombe sur la femme, qui le reconnaît et exige son petit discours de circonstance avant d’aller lui chercher une bouteille de vin rouge. Plus jeune, elle a fait pareil.

    A l’Antre des Chats, entre des rochers près de la mer d’Irlande, il retrouve Sharon et lui raconte ce qui est arrivé au vieux client devant la boucherie. Celle-ci refuse et de boire avec lui et de l’accompagner pour voir un film « du genre où faut lire des trucs en bas de l’écran ». Il y va seul, se saoule, puis décide de retourner chez cette femme pour la remercier – il n’arrête pas de penser à elle. Elle le menace d’appeler la police pour l’avoir réveillée en pleine nuit et le renvoie chez lui.

    A l’école, Sonny se fait pincer par un surveillant qui le voit voler un dérailleur sur un vélo : pièce par pièce trouvée ou dérobée, il essaie de s’en fabriquer un. Mais il arrive à le repousser et à s’enfuir. Il sera sans doute appelé chez le proviseur, tant pis. Puis la femme de Montpelier Parade débarque à la boucherie pour demander après lui, pour quelques bricoles à faire dans sa maison, elle laisse son numéro de téléphone.

    C’est ainsi que Sonny se rapproche de Vera Hatton, il fait des petits travaux pour elle et un jour, la voit s’écrouler dans sa cuisine et appelle l’ambulance – ce n’est pas sa première tentative de suicide. Il emporte le livre qu’elle lisait, des poèmes de T. S. Eliot, que sa mère envoie par terre quand elle le voit, puis aussi Sharon quand il le lui montre – « Ça sert à rien. » Alors il le prend pour rendre visite à Vera à l’hôpital et lui faire la lecture.

    La relation improbable entre la belle Anglaise et le jeune Irlandais n’a rien d’idyllique. Ils souffrent tous les deux, elle d’un mal dont il ne sait rien, lui du malaise de vivre dans un milieu où il ne se sent pas bien, sans savoir à quoi il aspire, mais convaincu de le découvrir en fréquentant cette femme au mode de vie si différent.

    Vera est un roman d’apprentissage, un roman d’amour, ancré dans une réalité sociale difficile. Je me suis attachée à ces deux personnages que leur mal de vivre rapproche d’une certaine façon, même si l’on sent que ça finira mal. Un premier roman très réussi de Karl Geary, né en 1972. Comme l’écrit Marine Landrot dans Télérama, « chaque phrase du récit subjugue, chaque détail est parole ».

  • Bien sûr

    Coe Nr 11.jpg« Rachel se prenait d’amitié pour Livia. Elle était musicienne de formation et jouait dans un quatuor à cordes qui donnait parfois des récitals à Londres, ce qui, bien sûr, ne lui rapportait rien. C’était son activité de promeneuse de chiens qui lui garantissait un maigre revenu. Elle jouait du violoncelle, et sa voix évoquait cet instrument par sa profondeur sonore et sa richesse mélancolique. Elle parlait lentement et avec soin ; son accent roumain très prononcé la rendait parfois difficile à comprendre. »

    Jonathan Coe, Numéro 11

  • La folie des temps

    C’est en avançant dans Numéro 11, le dernier roman de Jonathan Coe (2015, traduit de l’anglais par Josée Kamoun) que l’on prend la mesure de son sous-titre – « Quelques contes sur la folie des temps » – et de l’autocitation en épigraphe, tirée de Testament à l’anglaise, dont j’extrais cette phrase : « il arrive un moment où la rapacité et la folie deviennent impossibles à distinguer ».

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    Rachel et son frère Nicholas sont à la campagne chez leurs grands-parents. Juste avant le crépuscule, en se dirigeant vers la grande église de Beverley qu’ils voudraient visiter, ils aperçoivent deux personnes étranges, l’une en fauteuil roulant, l’autre un faucon sur le bras, et suivent leur jeu avec l’oiseau qui pique et repique vers un leurre, avant d’être chassés par celle qu’ils appelleront « la Folle à l’oiseau », aux impressionnants tatouages bleu vert dans le cou.

    « Tel est le paradoxe : pour ne pas perdre la raison, j’en suis réduite à me dire que je deviens folle. » Ce sont les mots de Rachel, des années plus tard, quand elle se met à écrire pour éviter l’ennui et surtout échapper à ses chimères. Une amie lui a conseillé de commencer par le commencement, et Rachel raconte d’abord le séjour qu’elle a fait à Beverley avec Alison, durant l’été 2003.

    Alison et elle ne se connaissaient pas tellement, c’étaient leurs mères qui étaient amies ; elles s’amusaient à grimper dans un prunier. Rachel avait alors dix ans et ne comprenait pas grand-chose aux commentaires de ses grands-parents sur la mort du Dr David Kelly, ancien inspecteur de l’ONU en Irak. On avait découvert son cadavre dans un bois voisin et conclu à un suicide.

    Quand Alison ramène du bois une drôle de carte à jouer ornée d’une horrible araignée, qu’elle a ramassée près d’un cadavre, prétend-elle, elles décident d’y retourner : aucun cadavre, mais bien une autre carte que quelqu’un attrape avant que Rachel puisse s’en emparer – c’est la Folle, qui leur intime de dégager. La grand-mère de Rachel dit que cette femme a hérité de la maison de la vieille dame. Alison, qui ne manque ni d’audace ni d’imagination, persuade Rachel d’aller y jeter un coup d’œil. Ce sera l’occasion de nouvelles frayeurs et de découvertes inattendues.

    On découvrira plus tard la mère de Rachel, le malentendu qui brise l’amitié entre Rachel et Alison – celle-ci a choisi des cours d’art, Rachel va étudier à Oxford – et comment une émission de téléréalité entre dans leurs vies. C’est à Oxford que Rachel fait la connaissance de Laura, un professeur qui s’intéresse au monstre du Loch Ness et à la commercialisation de la peur.

    « Le jardin de cristal », « Le prix Winshaw », Jonathan Coe ouvre de nouvelles pistes dans les récits qui composent Numéro 11 et attise la curiosité des lecteurs en reliant ce qu’on prend d’abord pour une digression à l’intrigue principale, ou plutôt à sa protagoniste, Rachel Wells, et sa famille, ses amies, sa vie. Il y mêle une enquête policière où l’on s’amuse à suivre un duo bien connu, le chef qui plastronne et le policier discret dont « l’analyse des contextes » porte ses fruits.

    Engagée grâce à Laura par une famille richissime qui cherche une préceptrice pour ses enfants, Rachel va découvrir le confort et les dérives de l’hyperluxe dans un quartier chic où les résidences s’agrandissent par le sous-sol. Un monde où certains prennent l’avion comme d’autres l’autobus. Tandis qu’elle essaie de donner de temps à autre à ses élèves une idée du monde réel en les sortant de leur cocon, c’est elle-même qui glisse peu à peu dans une réalité étrange et menaçante.

    Numéro 11 – au titre polyvalent – est une formidable extrapolation de la société anglaise contemporaine (la nôtre) : clandestins, minorités, esclavage moderne, médecine à deux vitesses, coupes dans les services publics, réseaux sociaux, médiatisation, communication politique, estimation financière des émotions, optimisation fiscale… « C’est l’argent lui-même qui s’est mis à vampiriser cette belle ville. » Même si le recours au fantastique pour régler des comptes m’a semblé frustrant, le roman de Jonathan Coe divertit et passionne, avec beaucoup d’intelligence.