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espagne - Page 3

  • La rose et le livre

    « Pour les Catalans d’aujourd’hui, la rose est encore un symbole de la conscience intellectuelle que l’homme a de la nature ; tous les 23 avril, le jour de la Saint-Georges, chacune de nos filles choisissait une rose au jardin, l’emballait dans de la cellophane ou du papier d’argent et l’apportait à l’école. C’était El Dia de la Rosa, la journée de la Rose, et, dans les salles de classe, c’était à qui apporterait la plus belle pour commémorer la victoire de Saint Georges sur le dragon qui retenait prisonnière la damoiselle éplorée, et la rose qu’elle lui avait offerte en gage de gratitude. C’était aussi El Dia del Llibre, la journée du Livre, et des foires aux livres se tenaient dans toute la Catalogne, et les amoureux de tous âges s’offraient des livres et des roses. Le jour de la Saint-Georges me fait toujours penser à Margarida. » 

    Lucia Graves, Une femme inconnue

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  • Retour en Espagne

    A Colo    

    « Une jeune Anglaise dans l’Espagne de Franco », annonce la quatrième de couverture : Une femme inconnue de Lucia Graves (A Woman Unknown, Voices from a Spanish Life, 1999), traduit de l’anglais par Béatrice Dunner, est une des bonnes surprises de la collection Anatolia aux Editions du Rocher. 

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    « Jeunes filles se promenant sur la Gran Via, Madrid, 1953 »
    Illustration de couverture © Català Roca
     

    La fille du poète Robert Graves a passé son enfance à Majorque où ses parents se sont installés quand elle avait trois ans. Elle revient en Espagne, des années plus tard, pour accompagner sa mère qui y vit toujours et doit subir à Barcelone une opération des yeux. Tant de choses lui parlent, dans cette langue catalane qui est la sienne, avec d’autres, que Lucia Graves, née en 1943, entrouvre les fenêtres de sa mémoire pour raconter sa vie en Espagne, le pays où elle a épousé un musicien barcelonais, où elle a élevé ses filles.
     

    « Je parlais le majorquin, une variante du catalan, avec tout le monde au village, l’espagnol avec ceux qui venaient du continent ou qui vivaient à Palma – où, par ordre du régime franquiste, le « dialecte » majorquin se trouvait quasiment relégué aux cuisines. » Lucia Graves rend hommage à Blanca, la sage-femme du village ; c’est le premier des portraits de femmes courageuses, généreuses, qu’elle a rencontrées sur son chemin. « C’était une île, et le village dans la montagne était une île dans l’île, sa vie réglée par les rythmes d’un habitat naturel, et par des rituels si anciens que nul ne se rappelait plus leur origine. » Son enfance se déroule au plus près de la nature : « Le temps était variable, et les choses ne restaient jamais longtemps les mêmes ; après la pluie, les oliviers viraient au vert sombre sur leurs troncs noirs ; ils étaient gris argenté dans le vent et les montagnes pouvaient soudain disparaître entièrement dans un banc de brouillard. »
     

    Ses parents s’installent à Palma pour qu’elle fréquente de meilleures écoles, la maison du village devient leur résidence secondaire. Si son école est « dirigée par un ordre français », elle n’échappe pas au système d’éducation national-catholique : « L’union de l’Eglise et de l’Etat était à la base même de l’idéologie fasciste de Franco. » Le cours d’histoire sert la propagande franquiste, les catholiques sont impitoyables envers la petite Anglaise protestante. Son salut devient pour Lucia « une source de permanente anxiété », jusqu’au jour où elle osera en parler avec son père, qui l’en guérira à jamais. Heureusement il y a Olga, son professeur de danse, son idole, une Lettonne de Riga. Et puis Jimena, qui est devenue pour les Graves « beaucoup plus qu’une femme de ménage, une amie, presque un membre de la famille ».
     

    A quatorze ans, après un an à la maison pour parfaire son anglais, ses parents l’expédient avec son petit frère à Genève, dans une école internationale. Lucia prend conscience de ses difficultés linguistiques, en anglais surtout : « être trilingue, cela voulait dire que je n’avais jamais pu me concentrer véritablement sur aucune de mes langues, que chacune ne couvrait qu’un champ d’expériences donné, et qu’aucune des trois ne me permettait de m’exprimer en toute plénitude. » Son métier de traductrice, Lucia Graves en voit la source dans cette navette incessante entre l’espagnol et l’anglais, cette « permanente dualité » de son existence. En Suisse, son mode de vie très libre – look américain et rock and roll, baignades dans le lac et bains de soleil en maillot – contraste terriblement avec les conditions des Majorquines de son âge – « otra vida » – et pourtant elle regrette son « chez-moi ». Toute sa vie, elle s’est sentie exilée, en Espagne comme en Angleterre.
     

    En 1960, elle rencontre Ramon, un batteur catalan : coup de foudre. Avant de l’épouser cinq ans plus tard, elle étudie les langues modernes à Oxford. Amoureuse, issue d’une famille libérale, elle s’attriste de ce qu’elle constate sur l’île quand elle y retourne : la liberté sexuelle des garçons alors que les filles n’en ont aucune, la « relation morne et sans joie » des couples officiellement fiancés, l’autoritarisme des maris, la soumission des épouses. « Au fil des années, j’ai vu les Espagnoles changer, je les ai vues lutter pour devenir des personnes à part entière, ce qu’elles auraient dû être naturellement si elles n’avaient pas été élevées dans une inconcevable pruderie, enfermées dans une longue répression qui leur avait coupé les ailes. »
     

    Une femme inconnue, livre de mémoire, est loin de se limiter à l’autobiographie et ne suit pas forcément l’ordre chronologique. Lucia Graves y décrit une région, la Catalogne, une époque, les mentalités, la vie quotidienne, et les personnes qui ont marqué sa vie. Discrète sur sa famille (de huit enfants), elle parle surtout de son père, ce poète admiré dont un jour elle traduira les œuvres. Mais les paysans, les pêcheurs, les commerçants, les voisins, les amis, nombreux sont les liens qu’elle a noués dans le pays où elle a grandi puis vécu une large part de sa vie. 
     

    Une amie qui enseigne à l’école de ses filles, Joana, lui a conseillé d’un jour visiter Gérone et le call, son vieux quartier juif. Elle s’intéresse au sort des Juifs d’Espagne, les sépharades qui, eux aussi, avaient « de puissantes attaches » dans deux pays ; ils inspirent son premier roman, La maison de la mémoire. Lucia Graves aborde également l’histoire et la culture de la Catalogne, le déclin puis la renaissance de la langue catalane : « Nos filles ont donc été parmi les premiers enfants de Catalogne, depuis la fin de la guerre d’Espagne, qui aient appris à écrire correctement le catalan, à connaître leurs tables de multiplication dans leur langue paternelle ». A travers la seconde moitié du XXe siècle, c’est le bilan de sa propre vie de femme que nous découvrons dans ce témoignage d’une Anglaise sur l’Espagne où elle a vécu tant de choses essentielles. 

  • La raison de l'amour

    L’été n’est pas fini / 5    

    dahlia 

    Quand on m’a demandé la raison de mon amour
    je n’ai jamais dit : Vous connaissez sa grande beauté.
    (Peut-être existe-t-il des visages plus beaux.)
    Pas plus n’ai-je décrit les qualités certaines de son esprit
    qui se manifestaient sans cesse dans ses manières,
    dans sa disposition au silence, au sourire
    suivant les exigences de ma nature secrète.
    C’étaient choses de l’âme, et je n’en ai rien dit.
    (Encore devrais-je ajouter que j’ai connu de plus belles âmes.)
     

    La vérité de mon amour, à présent je la sais :
    sa présence vainquait l’imperfection de l’homme,…

    Francisco Brines (Espagne)

     

    Les poètes de la Méditerranée, Anthologie, Poésie/Gallimard, Culturesfrance, 2010.

     

  • Chaque jour

    « C’est l’automne déjà. Et, après les dernières battues des gardes civils et le retour vers le sud des troupeaux transhumants, tout retrouve son ordre et son calme autour de nous : les provisions et le bois pour le feu accumulés tout au long de l’été, le cochon mis à fumer au fond de notre caverne – et de certaines cuisines anonymes de Pontedo et de La Llánava –, les sons de la vallée et des montagnes, la ronde monotone du soleil et de la lune, celle des relèves de la garde civile et notre interminable et ennuyeuse surveillance. Tout sauf nous, chaque jour plus seuls et plus désespérés, chaque jour plus hantés par l’hiver qui s’annonce, comme à l’accoutumée, interminable et féroce et qui, à nouveau, changera ce trou humide en une tanière infecte tout juste bonne pour des bêtes pestiférées. »

     

    Julio Llamazares, Lune de loups 

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  • Comme les loups

    De 1937 à 1946, Lune de loups (Luna de lobos, 1985, traduit de l’espagnol par Raphaël Carrasco et Claire Decaëns) nous fait revivre des années douloureuses pour l’Espagne sous Franco. Julio Llamazares raconte comment ceux qui avaient fui dans la montagne après la chute du front républicain des Asturies ont dû y rester pendant des années pour échapper à la traque des gardes civils, y survivre, s’en échapper parfois ou y mourir, à moins de réussir à passer la frontière et s’exiler. 

     

     

    Ils sont quatre à monter en automne vers le col d’Amarza : Ramiro et son frère Juan, Gildo et Ángel, le narrateur. Dans la vallée, au versant sud, une lumière s’allume dans une maison. « Bientôt il fera clair et pour lors il nous faudra être cachés. La lumière du soleil n’est pas bonne pour les morts. » Sous la menace de leurs armes, ils se font ouvrir la porte et donner à manger, ils n’ont plus rien avalé depuis cinq jours. « Le lait est chaud et épais. Il descend comme une flamme dans ma gorge. » Puis ils reprennent la marche à travers les montagnes, pour rejoindre leur contrée quittée un an plus tôt.

     

    Au-dessus des toitures de La Llánava, Ramiro signale une tache jaune sur un chemin : la sœur d’Ángel porte le foulard jaune offert par son frère pour mener les vaches au pré. Celui-ci descend lui annoncer leur arrivée cette nuit, mais cela l’effraie : « Ils vont te tuer. » Dans l’obscurité, ils s’introduisent dans la grange, apprennent que les gardes civils ont emmené le père. Même si sa sœur Juana le conjure de s’en aller, Ángel décide de rester, la grange a déjà été fouillée, mais les autres retournent dans la montagne. Quand son père revient, maigri, vieilli, il lui donne de l’argent pour passer dans l’autre zone, c’est trop dangereux par ici : « Ils recherchent tous ceux qui étaient aux Asturies »

     

    Le groupe décide alors de se cacher dans une mine abandonnée. Ramiro y a travaillé douze ans, de quinze à vingt-sept ans, avant la guerre civile. A la bergerie, ils emportent des fromages et une brebis, qu’Ángel paie au berger dont ils ont aussi pris la carabine. Gildo tue la bête, la vide, Juan sort les viscères puis donne l’alerte : quelqu’un là-haut l’a vu ! C’est un gamin de Vegavieja qui cherche une chèvre et les accuse de l’avoir volée avant de s’enfuir. Bientôt les gardes civils arrivent avec des soldats pour fouiller la mine, poussant deux prisonniers devant eux, qu’ils abattent. Les fuyards se sont réfugiés dans une grotte humide et glacée – « avant le printemps, nous ne pourrons pas nous échapper d’ici. »

     

    Deux ans plus tard, Ángel et ses compagnons arrêtent au col un autocar qui va au marché de León. A l’abri de leurs passe-montagnes, ils prennent l’argent des passagers sous la menace de leurs mitraillettes. Ángel passe deux jours et deux nuits chez son amie María ; de la fenêtre de sa chambre, il surveille un tablier à carreaux bleus pendu dans le jardin, qui signale la présence de gardes civils autour de la maison familiale. « Tu sens les bois, tu sens comme les loups », lui dit la jeune femme. A cinq heures du matin, le tablier a disparu, il peut se glisser chez lui. Sa sœur a été battue par les gardes civils, elle remet du sang. Ángel : « comment lui dire que je souffre davantage pour eux que pour moi. Sans savoir comment mettre un terme à ce cercle sanglant et interminable. »

     

    Son père lui avait dit un soir en rentrant chez eux : « Regarde, mon fils, regarde la lune ; c’est le soleil des morts. » Et c’est ainsi que se sentent les fugitifs, comme des morts, comme des loups. Toujours sur la défensive, toujours prêts à fuir ailleurs, à tuer pour ne pas être tués. Se déplaçant au clair de lune. La possibilité d’un retour s’éloigne chaque jour, y compris pour Gildo qu’attendent une femme et un fils. Des échappatoires se révèlent souvent des pièges meurtriers, et il faut beaucoup d’argent pour passer à l’étranger. Les villageois sont partagés entre la compassion – certains les aident – et « la peur, chaque jour plus grande, des représailles ». Connaîtront-ils tous les quatre, l’un après l’autre, le sort des loups traqués et abattus ?

    Nous suivons jusqu’en 1946 les pas d’Ángel, l’ex-instituteur de La Llera, qui d’année en année, à travers des hivers terribles, se sent devenir une véritable bête qui effraie les gens, et même les siens. Dans Lune de loups, Julio Llamazares décrit avec une intensité remarquable le destin de ces maquisards condamnés à épouser la montagne dans toute sa rigueur et toute sa beauté intransigeante. Toujours à deux doigts de la mort. Vivant comme des loups.