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désir - Page 2

  • Tanizaki, un conteur

    « Romans, Nouvelles », les mille pages du Quarto Gallimard consacré à Junichirô Tanizaki reprennent treize récits de l’écrivain japonais, dont Le chat, son maître et ses deux maîtresses. « Tanizaki, ou l’avidité romanesque » : Anne Bayard-Sakai, dans la préface, rappelle que ses Œuvres complètes publiées au Japon en 1983 comptent trente volumes. 

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    Tanizaki, premier Japonais publié dans La Pléiade, a écrit de 1910 à 1965. Connu pour ses romans et nouvelles, il est aussi l’auteur de pièces de théâtre, de scénarios, d’essais (Eloge de l’ombre), de poèmes, sans compter son travail de traducteur, y compris sa transcription en japonais moderne du Roman du Genji. En français, il est difficile de se rendre compte de l’inventivité littéraire de Tanizaki, qui n’est pas moins constante que sa thématique.

    La première nouvelle, Le tatouage (1910), se situe « en un temps où les gens possédaient encore la vertu précieuse de faire, comme on dit, « des folies » – suffisamment du moins pour que les rouages du monde, à la différence d’aujourd’hui, ne grincent pas trop fort – (…) ». « C’était à qui serait le plus beau. Tous en venaient à se faire instiller l’encre du tatouage dans ce corps qui pourtant est un don du Ciel ; et somptueuses, voire puissamment odoriférantes, lignes et couleurs dansaient alors sur la peau des gens. » 

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    © Yamamoto Takato

    Seikichi, un jeune tatoueur « orfèvre en la matière », rêve de trouver une femme en qui « instiller toute son âme », n’en trouve aucune correspondant à son idéal lorsqu’un jour, « passant devant le restaurant Hirasei, à Fukagawa, il avisa soudain, dépassant du store en tiges de bambou d’un palanquin arrêté devant la porte, un pied nu de femme d’une blancheur de neige. »

    Le secret (1911) raconte le goût d’un homme pour les déambulations en ville. Il se promène le soir en changeant souvent de vêtements, « pour éviter le plus possible d’être remarqué », et quand il aperçoit chez un fripier « un kimono de femme à fond indigo tacheté de petites lunes blanches », il ne résiste pas au désir de l’acheter et, plus tard, de se maquiller, de le revêtir, et de se mêler ainsi aux passants, certain que personne ne le reconnaîtra sous son déguisement féminin.  

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    A la suite de Nostalgie de ma mère (1919), un récit de rêve publié par Tanizaki deux ans après l’avoir perdue, vient Un amour insensé (1924-1925), son premier roman important. Le terrible séisme qui a dévasté Tôkyô et Yokohama le premier septembre 1923 a effacé les quartiers et même le style de vie dépeints dans ce récit.

    « Je me propose de raconter le plus honnêtement possible, sans rien déguiser, dans sa vérité nue, notre vie conjugale, dont le monde apparemment n’offre pas beaucoup d’exemples. » A vingt-huit ans, l’ingénieur Kawai, quelqu’un de sérieux et de travailleur, remarque pour la première fois une apprentie serveuse dans un café. La gamine de quinze ans s’appelle Naomi, prénom qui sonne occidental à ses oreilles, et il lui trouve une ressemblance avec l’actrice Mary Pickford. 

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    Même si elle n’est pas la plus belle fille du monde, il lui vient alors l’idée de la prendre en charge, de lui fournir une éducation et, si les choses se passent bien, de l’épouser plus tard. Il en a assez de loger dans des pensions de famille mais il n’est pas encore prêt à se marier, aussi le projet lui paraît séduisant de s’installer avec Naomi dans une maison « à l’occidentale » et d’y vivre librement, autant que faire se peut. 

    Vous pensez à L’Ecole des femmes ? Ce sera plutôt La femme et le pantin. L’attirance physique de Jôji pour la jeune femme l’aveugle ; quand elle se sentira assez sûre d’elle, Naomi le mènera par le bout du nez. Leur mode de vie hors des sentiers battus se révèle dispendieux – mais jusqu’où n’irait-il pas pour la fierté de s’afficher avec une telle beauté ? de la contempler dans l’intimité ? 

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    Vêtements, repas, soirées, excursions, amis de Naomi de plus en plus envahissants, peu à peu l’ingénue va se muer en femme fatale. Devenue l’icône « d’une culture citadine joyeuse, occidentalisée et moderne », la Naomi de Tanizaki incarne le « tropisme occidental » de l’auteur, projeté ici sur Jôji, le narrateur, Pygmalion dépassé par sa création. 

    « Conteur subtil, Tanizaki explora tout au long de sa vie d’écrivain l’empire des sens, les zones voluptueuses et troubles du désir humain, l’inextricable lien de la jouissance et de la souffrance. Il a conjugué une attirance pour la modernité occidentale et une fidélité au charme profond de la culture et de la tradition du Japon. » (Revue Europe) Dans un style à la fois visuel et sensuel, Un amour insensé donne véritablement vie aux personnages, à leur psychologie, leurs manières, leur langage, et illustre avec force le désir qu’ont les deux héros de s’émanciper des mœurs traditionnelles, quels qu’en soient les risques.

  • Je me haïssais

    Irving A moi seul Folio.jpg« Je me haïssais de chialer comme ça, mais je ne me maîtrisais plus. Le Dr Harlow nous avait dit que, chez les garçons, les torrents de larmes dénotaient une tendance homosexuelle à proscrire absolument. Inutile de préciser que cet abruti s’était bien gardé de nous expliquer comment ! En outre, j’avais entendu ma mère dire à Muriel : « Honnêtement, je ne sais plus quoi faire quand Billy se met à pleurer comme une fille ! »
    Et voilà que je pleurais comme une fille entre les bras musclés de Miss Frost – après lui avoir avoué que j’avais pour elle un béguin plus fort que pour Jacques Kittredge. Elle allait me prendre pour une sacrée chochotte !
    – Mon cher enfant, tu ne me connais pas. Tu ne sais pas qui je suis… Tu ne sais
    rien de moi, n’est-ce pas ? William ? N’est-ce pas ?
    – Je ne sais pas
    quoi ? bafouillai-je. Je ne connais pas votre prénom, admis-je à travers mes sanglots. »

    John Irving, A moi seul bien des personnages

  • Billy en tous genres

    A moi seul bien des personnages : en emportant en vacances le dernier roman de John Irving (In One Person, 2013, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun et Olivier Grenot), j’espérais retrouver le rythme endiablé de ses premiers romans – les péripéties inattendues n’y manquent pas – et je ne me doutais pas de tout ce qui se cachait derrière ce titre emprunté à Shakespeare repris en épigraphe : « Je joue à moi seul bien des personnages /  Dont nul n’est satisfait » (Richard II). 

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    Débutant par le portrait de Miss Frost, qui s’occupe de la Bibliothèque municipale, à qui le narrateur (à présent sexagénaire) doit et son premier émoi sexuel et son éveil littéraire (en relisant aussitôt après l’avoir lu pour la première fois De grandes espérances de Dickens, il décide de devenir écrivain), ce gros roman de près de six cents pages est l’histoire d’une vie sur ces deux registres : la magie des mots, le trouble des attirances physiques.

    Dans la troupe de théâtre amateur de First Sister (Vermont), la mère de Billy était souffleuse, son beau-père Richard Abbott acteur (ses parents avaient divorcé avant qu’il ait deux ans) et son grand-père qui adorait s’habiller en femme interprétait avec talent des rôles féminins. L’amour du théâtre, le besoin de jouer, la distribution des rôles, c’est l’univers familier dans lequel le garçon grandit en observant et en s’interrogeant sur bien des choses.

    Avant d’avoir le béguin pour Miss Frost, Billy se sentait déjà attiré par son beau-père, et ces béguins « soudains, inexplicables » qui l’envahissent à l’âge de treize ans lui donnent envie de lire des romans où des jeunes gens ressentent ce genre de choses. En découvrant, dans l’ordre, Tom Jones, Les Hauts de Hurlevent et Jane Eyre, Billy comprend qu’en littérature, « pour faire un voyage captivant, il suffisait d’une histoire d’amour à la fois crédible et terrible ».

    A quinze ans, l’arrivée d’une nouvelle famille d’enseignants, les Hadley, rapproche Billy de leur fille Elaine, qui a un an de moins que lui. Elle possède une voix étonnamment forte, une diction parfaite, et c’est elle qui fait remarquer à la mère de Billy qu’il n’arrive pas à prononcer correctement certains mots. Mais lorsqu’il entre à la Favorite River Academy, au contact de garçons de son âge, il se découvre « des penchants inavouables » qu’il garde pour lui, comme son admiration éperdue pour Kittredge, « le lutteur au corps superbe entre tous », dont Elaine aussi tombe amoureuse, bien qu’elle et Billy s’affichent par commodité comme un couple.

    A moi seul bien des personnages est donc d’abord une quête de soi. John Irving montre comment son jeune héros peine à se situer par rapport à la question du genre : ni homo ni hétéro, Billy se découvrira peu à peu, maladroitement, bisexuel – ce qui déplaît dans les deux camps. L’explosion des désirs, la recherche de l’âme sœur, les déguisements sociaux, sans compter les mises en scène successives auxquelles Billy prend part d’une manière ou d’une autre (ce qui nous vaut aussi d’intéressants commentaires sur les pièces), c’est une matière très romanesque et Irving excelle à y semer les rebondissements et les coups de théâtre.

    Mais l’accumulation des cas de figure – travestis, transsexuels, transgenres – et la description crue des pratiques sexuelles font dériver le roman vers une approche presque sociologique de l’évolution des mœurs dans la seconde moitié du XXe siècle, avec leur lot de souffrances tant morales que physiques, le sida, etc. « Avec l’âge, Bill, la vie devient une longue suite d’épilogues. » Ce trop-plein finit par étouffer la part sensible du récit, une fiction qui emprunte largement à la vie d’Irving lui-même. 

    « Quand j’ai commencé à penser à ce roman, je savais que j’allais écrire à propos d'un bisexuel de ma génération, à la première personne du singulier, je savais quels allaient être les autres personnages. Et que je devrais être sexuellement explicite comme l’étaient et le sont tous les écrivains gays que j’ai lus et admirés au fil des ans » a confié l’auteur (M.-Ch. Blais, John Irving : le monde selon Billy, La Presse).

  • En même temps

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    Michael Cunningham, Crépuscule

     

     

  • Mizzy entre eux

    Michael Cunningham qui nous avait tant impressionnés avec Les Heures, inspiré par Virginia Woolf, cite Rilke en épigraphe à Crépuscule (By Nigtfall, 2010), son dernier roman qui vient d’être traduit en français : « Car le beau n’est que le commencement du terrible. »

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    Rodin, L’âge d’airain (Musée d’Orsay)

    Une réception, c’est une présence obligée pour Peter et Rebecca Harris, la quarantaine, tous deux actifs dans le milieu de l’art new-yorkais. Peter dirige une galerie, Rebecca une revue. Bloqués dans un taxi au milieu des embouteillages, ils parlent de Mizzy, Ethan de son vrai nom, aussi appelé « The Mistake » dans la famille de Rebecca. Le petit frère, grand sujet de préoccupation de ses trois soeurs, s’est annoncé, il ne touche plus à la drogue depuis un an et voudrait faire « Quelque Chose dans le Domaine Artistique ».

    Après la soirée chez Elena Petrova, brillante et vulgaire, qui sert à ses invités de la vodka spécialement importée de Russie, Peter et Rebecca, mariés depuis vingt et un ans, retrouvent leurs habitudes du soir : un peu de télévision au lit, puis l’amour à la mode de l’un ou de l’autre. Ils habitent un loft à Soho, meublé et décoré avec raffinement mais sans excès, de bon ton. A trois heures du matin, comme d’habitude aussi, Peter, insomniaque, se réveille, se lève et regarde par la fenêtre. Comment sortir de cette routine, repartir à zéro ?

     

    L’appel de son amie Bette Rice, soixante-cinq ans, un dimanche matin, est de mauvais augure : elle voudrait déjeuner avec lui, n’en dit pas plus, mais cela suffit à inquiéter Peter et Rebecca. Ils se souviennent de sa mère morte d’un cancer du sein, évoquent le frère de Peter, mort du sida, en viennent à se confier leurs préférences musicales pour une crémation. Et, en effet, Bette est très malade, elle va fermer sa galerie et propose à Peter de s’occuper d’un jeune artiste très prometteur, le sculpteur Rupert Groff. Ensemble ils vont au Met, où Peter s’arrête, sous le charme, près de L’âge d’airain de Rodin, avant d’aller observer avec son amie le fameux requin de Damien Hirst, la gueule ouverte, dans son aquarium de formol.

     

    Mizzy est arrivé chez eux entretemps. Quand Peter rentre et croit trouver Rebecca sous la douche, plus jeune tout à coup, c’est son frère qui se retourne, pas du tout gêné de se montrer nu. Il n’avait que quatre ans lorsque Rebecca a emmené Peter pour la première fois chez les Taylor à Richmond – une maison, une famille d'intellectuels, un rêve pour Peter originaire de Milwaukee. Chez lui, c’était « ordre, sobriété et culte de la propreté qui décape l’âme ». Son frère (Matthew était gay) s’était d'ailleurs enfui deux jours après le bac pour vivre sa vie à New-York.

     

    Mizzy, l’incorrigible beau garçon, rentre d’un séjour au Japon où il s’est exercé à la contemplation dans un monastère shintoïste. Il voudrait étudier pour devenir conservateur. Sa jeunesse réveille en Peter une autre préoccupation : il s’en fait pour leur fille Bea qui s’est terriblement éloignée de lui ; elle a abandonné ses études et travaille comme employée de bar dans un hôtel de Boston.

     

    Même à la galerie, Peter Harris traverse une sorte de crise existentielle. Il aime son travail, mais d’accrochage en accrochage, doute de plus en plus – « mon Dieu, envoyez-moi quelque chose à adorer. » Une riche cliente lui téléphone : elle ne s’habitue pas à la sculpture installée dans son jardin, voudrait qu’il la reprenne et lui trouve autre chose. Il ne faudra pas la faire attendre trop longtemps, une œuvre de Groff, peut-être ?

     

    A l’appartement, Peter trouve son jeune beau-frère endormi dans un canapé, torse nu, et revoilà l’émotion de l’autre jour devant le Rodin, devant le corps de Mizzy si semblable à Rebecca jeune. Peter, quarante-trois ans, ne sait plus trop où il en est. Le charme troublant de Mizzy se mêle aux souvenirs de son frère aîné, Matthew, dont la beauté l’éblouissait tant, à jamais inaccessible. Lorsque Mizzy réalise que Peter sait qu’il se drogue à nouveau et qu’il va sans doute le dire à Rebecca, ce qui lui mettra toute la famille sur le dos, il l'implore de ne pas le trahir, de lui laisser deux mois pour revenir « à la normale ». Peter, subjugué, cède.

     

    Crépuscule raconte l’histoire d’un couple qu’un trublion vient perturber lors d’un passage à vide. La jeunesse, la beauté, la liberté hors normes de Mizzy fascinent ses proches, quoiqu’ils en pressentent les dangers. Cunningham le montre à travers le désarroi et le désir de Peter, inquiet de son attirance pour Mizzy mais obsédé par lui. Jusqu’où ira-t-il ? Et quand parlera-t-il vraiment à Rebecca ?

     

    Bien que l’homosexualité ne soit pas forcément une clé pour lire son œuvre, on ne peut s’empêcher de penser que Michael Cunningham, en mettant Mizzy entre eux, questionne ses personnages aussi sur ce plan, un révélateur. Dommage que l’intrigue soit trop prévisible et les situations fort conventionnelles. Reste une évocation de l’art (surtout du marché de l’art) et de la littérature – loin des subtilités de Thomas Mann dans La Mort à Venise, entre autres citations – par un écrivain qui aurait aimé peindre et dessine ici des états d’âme, des émotions, les non-dits des rapports humains. Il s’en dégage une romance plutôt qu’un roman.