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Littérature - Page 501

  • Ornements

    « Tout  ce qui orne la femme, tout ce qui sert à illustrer sa beauté, fait partie d’elle-même ; et les artistes qui se sont particulièrement appliqués à l’étude de cet être énigmatique raffolent autant de tout le mundus muliebris que de la femme elle-même. (…) Quel poète oserait dans la peinture du plaisir causé par l’apparition d’une beauté, séparer la femme de son costume ? »

    Baudelaire, Critique d’art (Le peintre de la vie moderne – La femme)

    Stevens Alfred Rêverie sur Wikimedia Commons.jpg
  • Récompense

    « En tout cas, il m’est arrivé quelquefois de faire un rêve : le jour du Jugement dernier, lorsque les conquérants, les hommes de loi et les hommes d’Etat viendront recevoir leur récompense – leurs couronnes, leurs lauriers, leur nom gravé à jamais dans un marbre impérissable – le Tout-puissant se tournera vers Pierre et lui dira, non sans une certaine envie, en nous voyant arriver avec nos livres sous le bras, « Regarde, ceux-là n’ont pas besoin de récompense. Nous n’avons rien à leur donner ici. Ils ont aimé lire. » »

    Virginia Woolf, Comment lire un livre

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  • Lire avec Virginia

    Comment lire un livre ? « Avant toute chose, je voudrais signaler la note interrogative à la fin de mon titre », déclare Virginia Woolf au début d’une conférence dans une école privée pour jeunes filles en 1926. « Même si je pouvais répondre à la question pour ce qui me concerne, la réponse ne s’appliquerait qu’à moi, et non à vous. Le seul conseil, à vrai dire, qu’on puisse donner sur la lecture est de ne pas suivre de conseils, de se fier à son instinct, de faire usage
    de sa raison et de tirer ses propres conclusions. »

     

    A Comment lire un livre (2008), second tome du Commun des lecteurs (The Common Reader) traduit par Céline Candiard pour L’Arche, il manque ce point d’interrogation. Les quatorze pages du texte éponyme, à la fin du recueil, sont un joyeux appel à la liberté du lecteur – « Partout ailleurs des lois et des conventions peuvent nous contraindre – mais pas ici. » Woolf y sème des balises : éviter les idées préconçues (« Ne donnez pas d’ordre à l’auteur ; efforcez-vous plutôt de vous mettre à sa place »), allier une « grande finesse de perception » à l’audace d’imaginer. Et après toutes les impressions recueillies, « attendons que la poussière de la lecture retombe, que les conflits et les interrogations disparaissent ; marchons, parlons, enlevons à une rose ses pétales mortes, ou dormons. »
    Alors seulement viendra le temps de juger et de comparer.
     

    Corcos Vittorio Matteo Conversation au parc du Luxembourg.jpg

     

    La géniale Anglaise est une sorcière des mots. Comment fait-elle pour m’amuser autant à lire ses études et ses articles sur des écrivains anglais que je n’ai pas lus pour la plupart, des romanciers, mémorialistes, femmes éprises d’indépendance, poètes ou penseurs ? Avec Virginia Woolf, l’esprit est à la fête grâce à une prose rythmée, dansante, parfois tranchante, à ce registre original qui transforme le sérieux d’une réflexion en conversation de bonne tenue, spirituelle, où les idées ne sont jamais loin des choses les plus concrètes, les plus charnelles, bref, de la vie.

     

    Les entrées en matière sont irrésistibles, les chutes souvent sublimes – « et quand nous disons qu’Harvey vécut, cela signifie qu’il eut des disputes, qu’il fut assommant, ridicule, qu’il lutta, qu’il échoua, qu’il eut un visage semblable au nôtre : un visage changeant, variable, humain. » (Les Elizabéthains, ces étrangers) La lecture est un combat solitaire, rappelle-t-elle après s’être intéressée à la biographie de Daniel Defoe. « Car il reste avant tout le livre lui-même. On aura beau se contorsionner dans tous les sens, s’attarder et tourner autour de lui, c’est une bataille solitaire qui nous attend au bout du compte. » (Robinson Crusoé)

     

    On apprend donc à lire avec les yeux mais aussi avec les oreilles, à découvrir la perspective choisie par un écrivain, à reconnaître un chef-d’œuvre, tout en faisant connaissance avec des Anglais plus ou moins illustres que Woolf excelle à portraiturer, nourrie par la lecture gourmande de leurs biographies ou de leurs correspondances. On comprend pourquoi « une fille portant un petit sac de satin vert » est plus importante pour Sterne qu’une cathédrale (Le Voyage sentimental), comment un graphomane « finit par disparaître comme dans un nuage de mots » (La soirée du Dr Burney), dans quelles circonstances Virginia W. aurait pu commettre quelque inconvenance dans « l’ardeur maladroite » de son admiration (« Je suis Christina Rossetti »). 

     

    « Derrière la fusillade fantasque de la presse », il existe une autre sorte de critique, « l’opinion de gens qui lisent par amour de la lecture, lentement et avec plaisir ». – « Puis soudain son récit lisse vole en éclats, de nouvelles perspectives s’ouvrent, et l’on a la vision soudaine de quelque chose qui ne cesse de s’envoler, de s’échapper, et le temps s’en trouve suspendu. » (L’Autobiographie de Thomas De Quincey). En refermant cet essai, je me dis qu'il fait partie de ces livres qui, écrit Virginia Woolf, ont sur nous « un effet similaire à celui de la musique »

  • Voix

    « Ce soir-là, dans la salle de bains de lumière, Mina m’a lu l’histoire de la boîte d’allumettes avec l’ange qui recousait ses ailes. (…) Il y a peut-être des gens qui disent n’avoir jamais reçu de message d’un ange, mais ils ne doivent pas s’inquiéter. C’est seulement qu’ils ne s’en sont pas rendu compte, car tout le monde en reçoit équitablement. Il arrive qu’on les entende par la voix de quelqu’un d’autre, ou encore qu’ils se fassent entendre par notre propre voix à l’intérieur de notre cœur. »

     

    Yoko Ogawa, La marche de Mina 

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  • Conte d'enfance

    Tomoko se souvient d’Ashiya, d’une maison occidentale de style hispanique dans la montagne, où elle a vécu quand elle avait douze ans. La marche de Mina (2006), de la romancière japonaise Yoko Agawa, a l’allure d’un conte d’enfance. Trente ans plus tard, Tomoko raconte comment elle est devenue la plus proche amie de sa cousine Mina, une petite fille asthmatique qui avait toujours un livre dans les mains. Après la mort de son père, Tomoko est confiée à sa tante pour un an, le temps que sa mère étudie à Tokyo. Dans le fameux Shinkansen tout neuf, elle fait seule le voyage jusqu’à la gare de Shin-Kobe, où son oncle, l’homme le plus élégant qu’elle ait jamais vu, vient la chercher en Mercedes.

     

    La « lointaine Allemagne » s’est déjà glissée dans la vie modeste de Tomoko : à sa naissance, un joli landau leur a été envoyé par cet oncle de mère allemande qui dirige une société de boissons. Dans la luxueuse maison d’Ashiya, Tomoko fait la connaissance de Grand-mère Rosa, de l’employée qui dirige la maisonnée, Mme Yoneda, âgée elle aussi de plus de quatre-vingts ans, du jardinier, et surtout de Mina, une fillette au visage ravissant et de constitution fragile sur laquelle tout le monde veille avec beaucoup d’attention. Tomoko dispose de la chambre du grand frère, étudiant en Suisse. 

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    D'emblée transportée par la beauté de la maison qui l’accueille, Tomoko n’est pas au bout de ses surprises. Le plus inattendu des habitants réside dans le jardin, un ancien parc zoologique dont il est le dernier témoin. C’est Pochiko, l’hippopotame nain, « un corps rond auquel on aurait ajouté une queue, des pattes et un visage », qui
    porte la petite Mina sur son dos, conduit par le jardinier, sur le chemin de l’école. Cet univers – un conte de fée pour Tomoko – connaît des imperfections. Le père de Mina est le plus souvent absent, la fillette est sujette aux crises d’asthme qui l’obligent à se rendre à l’hôpital et, chez elle, à prendre des « bains de lumière » sous une lampe spéciale.

     

    Par les yeux de Tomoko, nous découvrons la vie particulière que mènent Mina et sa famille. La grand-mère adore les cosmétiques de la série « des beautés jumelles » qu’elle range dans sa coiffeuse – le thème de la gémellité traverse tout le roman. La mère boit du whisky en cachette. Sur le bureau du père, on dépose les choses cassées, qu’il répare à son retour dans cette pièce où il passe aussi la nuit, sur un sofa. Quant à Mina, elle finit par montrer à sa cousine son secret : sous son lit, plein de boîtes qui contiennent chacune une boîte d’allumettes. A partir de leur image, Mina invente une histoire et l’écrit dans une boîte écrin. De temps en temps, elle en raconte une à Tomoko, révélant les coulisses de son imagination.

     

    Tout le monde se réjouit de la présence de la collégienne auprès de sa petite cousine dont elle devient la confidente et la compagne la plus dévouée qui soit. Bien que Mina vive dans une maison où l’on trouve des livres dans chaque pièce, elle charge Tomoko de lui emprunter d’autres ouvrages à la bibliothèque, ce qui lui donne bientôt une réputation flatteuse de la part du bibliothécaire à qui elle fait part des commentaires de Nina comme si c’étaient les siens. Un autre don de Mina, c’est l’art de « frotter joliment les allumettes », on lui confie l’allumage des bougies lors des repas aux chandelles. A chacun de ses passages, le garçon livreur du Freezy, la boisson rafraîchissante qui assure la prospérité de l’entreprise familiale, glisse discrètement dans la main de Mina une nouvelle boîte d’allumettes au dessin inédit.

     

    Après un séjour à l’hôpital, Mina rentre chez elle avec une passion soudaine pour le volley-ball. Tous les dimanches dorénavant, en cet été ’72, elle suit avec Tomoko l’émission « Le chemin vers Munich » et s’entiche du passeur de l’équipe japonaise. La saison des jeux olympiques, ternis par la prise d’otages israéliens, ouvre les yeux de Tomoko sur des réalités ignorées d’elle : les tensions internationales ; le peu de cas que fait de Mina son grand frère, décidé à passer l’été avec ses propres amis ; le passé de Grand-mère Rosa, dont la famille est morte à Auschwitz ; le pourquoi des absences prolongées de son oncle.

     

    La marche de Mina, dans un style très simple – trop lisse même – privilégie un point de vue poétique sur l’enfance. On a l’impression en lisant ce conte japonais de marcher sur un fil – un faux pas et ce serait la chute – tant la matière est délicate. Dans ce monde aux couleurs sans doute trop pastel, Yoko Ogawa, comme dans La formule préférée du professeur mais très loin de l'univers troublant d'Hôtel Iris, se révèle avant tout une observatrice des liens humains, qu’elle évoque avec tendresse.