Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

sentiments

  • Mon, ma, mes

    Tolstoï à cheval.jpg« C’est beaucoup plus tard seulement, après avoir entretenu avec les hommes les rapports les plus divers, que je compris la signification qu’attachent les hommes à ces mots. Voici quelle est cette signification : ce n’est pas d’après les actes mais d’après les paroles que les hommes se dirigent dans la vie. Ce qu’ils apprécient, ce n’est pas tant la possibilité de faire ou de ne pas faire quelque chose que la possibilité de prononcer certains mots dont ils sont convenus entre eux. Ces mots qu’ils considèrent comme très importants sont mon, ma, mes. Ils les appliquent aux êtres, aux objets, même à la terre, aux hommes, aux chevaux. Et ils sont convenus entre eux qu’un même objet ne pouvait être appelé « mon » que par une seule personne. Et celui qui conformément à ce jeu dit « mon » du plus grand nombre d’objets possible est considéré comme le plus heureux. »

    Tolstoï, Le cheval

    Le comte Tolstoï à cheval (Wikimedia), à quatre-vingts ans (1908)

  • Le Cheval / Albert

    Le Cheval et Albert sont deux nouvelles de Tolstoï publiées ensemble dans un autre petit Folio (extraites de La Tempête de neige et autres récits, traduites du russe par Boris de Schlœzer et Michel Aucouturier). Le cheval est un hongre (cheval castré) ; Albert, un musicien qu’on dit « un peu dérangé ». Tous deux remarquables dans leur genre, tous deux confrontés à la déchéance.

    tolstoï,nouvelles,littérature russe,le cheval,albert,vieillesse,sentiments,culture

    Au lever du jour, Nester, le vieux gardien, s’occupe des chevaux réunis dans la cour – « celui qui montrait le moins d’impatience était un hongre pie qui seul sous un auvent, les yeux mi-clos, était en train de lécher la porte de chêne de la grange. » C’est lui que Nester monte pour suivre le troupeau vers la prairie où ils doivent paître, et si le cheval lui est reconnaissant de le gratter un peu sous le cou, il doit aussi encaisser les coups, ce qui le peine, mais il en a l’habitude.

    Dès le début, Tolstoï exprime les sentiments du hongre, dont la vieillesse est « à la fois laide et majestueuse ». Les trois taches devenues brunes de son pelage noir-pie ne sont qu’un des nombreux signes de décrépitude de ce cheval de haute taille, « pareil à une ruine vivante », qui garde « l’attitude calme et assurée d’un animal conscient de sa force et de sa beauté. » La vieille jument grise Jouldyba marche toujours en tête du troupeau où de jeunes cavales, des poulains et des pouliches, se montrent plus espiègles.

    « Il était vieux et ils étaient jeunes ; il était maigre et eux étaient bien en chair ; il était morne et eux toujours gais. » Le hongre les observe avec tristesse, même s’il sait que tous perdront un jour leur jeunesse. Les jeunes chevaux descendant de « la célèbre Crème » sont fiers de leur ascendance aristocratique, alors que lui est « un étranger », « d’origine inconnue ». Certains chevaux sont cruels avec lui, le frappent, le dérangent, aussi est-il heureux lorsque le gardien remonte sur son dos puis laisse le troupeau dans l’enclos du village pour aller retrouver ses amis.

    Durant cinq nuits, quelque chose d’extraordinaire se produit : la jument la plus âgée s’approche du hongre, rétablit le calme autour de lui, et « le fils d’Aimable Ier et de Baba », nommé Moujik Ier, surnommé l’Arpenteur pour sa foulée large et rapide, leur raconte sa vie, la manière dont les hommes l’ont considéré ou déconsidéré, les périodes heureuses et les malheureuses, d’un maître à l’autre. La fin de la nouvelle, qui est aussi celle du cheval, réserve une surprise.

    La nouvelle Albert commence « après deux heures du matin dans un petit bal de Saint-Pétersbourg » : jeunes messieurs, jolies demoiselles, piano et violon jouant « polka sur polka ». Un des jeunes gens, Délessov, fuit cette « gaieté affectée », « encore pire que l’ennui ». Dans l’antichambre, il entend des voix, une dispute, puis une porte s’ouvre sur « une étrange silhouette masculine ». Très maigre, les cheveux en désordre, mal vêtu, c’est « un musicien un peu dérangé, de l’orchestre du théâtre » qui veut entrer dans la salle de bal, titube et tombe. La maîtresse de maison a pitié de lui et lui permet de « musiquer » avec son violon.

    Une fois annoncée une Mélancolie en  majeur, « un son pur et plein traversa la pièce, et le silence se fit. » Le jeu du musicien les transporte, il n’a plus rien de grotesque ni d’étrange, « un flot exquis de poésie » s’empare de tous. Délessov, que les traits du musicien fascinent, est ému et séduit par sa prestation. On fait la quête pour le remercier. Albert demande surtout à boire. Alors Délessov le ramène chez lui, espérant lui être utile. Dans la calèche où le musicien s’endort, il admire son beau visage : « En cet instant, il aimait Albert d’un amour sincère et chaleureux, et avait fermement décidé de lui faire du bien. » Y arrivera-t-il ?

    On peut lire intégralement l’histoire du cheval Kholstomer (l’Arpenteur, en russe) sur le blog de M. Tessier, « traducteur très amateur de littérature russe », précédée d’une notice sur Tolstoï qui chevauchait « de l’aube au coucher du soleil ». Albert est aussi disponible en ligne, Wikisource propose cette nouvelle dans une traduction de J.-Wladimir Bienstock. Deux récits poignants à découvrir, où la voix et les préoccupations sociales et morales de Tolstoï se font entendre.

  • Romanesque Bowen

    Parfois comparée à Jane Austen, ce qui me paraît excessif, la romancière irlandaise Elizabeth Bowen (1899 – 1973) est rééditée chez Phébus libretto. To the North (1932) a perdu son titre original pour Emmeline, dans une traduction de Georges Globa. Sur la couverture, Deux jeunes femmes assises, aux lèvres très roses, peintes par W.H. Margetson, donnent le ton du roman. Cecilia s’est retrouvée veuve moins d’un an après son mariage, et depuis elle s’est installée dans la banlieue de Londres avec Emmeline, sa belle-sœur célibataire un peu plus jeune. Lady Waters, tante de Cecilia par son premier mariage, cousine d’Emmeline par le second, ne voit pas cela d’un bon œil : « Deux femmes ne sauraient vivre ensemble, deux belles-sœurs surtout. »

     

    Dans le train qui la ramène d’Italie, Cecilia a rencontré au wagon-restaurant un avocat qui lui a semblé arrogant, Mark Linkwater, de retour de Rome. De son côté, Emmeline a fait connaissance lors d’une soirée avec un ami de Cecilia, Julian Town, qu’elle a trouvé sympathique. Et voici que ce célibataire doit accueillir quelque temps chez lui sa nièce Pauline, orpheline dont il est le tuteur. « Ses frères et sœurs sentaient tous qu’il se faisait dans la vie, à former trop peu de liens et à acheter trop de tableaux, un chemin trop aisé. » Cela l’ennuie, et il en parle à Cecilia, qu’il aime voir de temps en temps, sans s'engager davantage, « comme un livre attrayant, à portée de la main sur une étagère, mais vers lequel on ne tend pas le bras. »

     

    Courbet-Jo-l-Irlandaise.jpg
    Gustave Courbet, Jo, la belle Irlandaise (Nationalmuseum, Stockholm)

     

    Invitée à passer le week-end à la campagne chez les Waters, Emmeline y reçoit une lettre de Linkwater, signée « Markie ». Ils se sont rencontrés lors d’un dîner organisé par Cecilia, et se revoient depuis, alors que Cecilia ne le fréquente plus. Lady Waters, qui se considère comme une amie intime des jeunes femmes plutôt que comme une parente, est très attentive aux relations qui se nouent dans son entourage, et n’hésite pas à s’en mêler. Selon elle, Cecilia devrait se remarier. Quant à Linkwater, sa réputation n’en fait pas un candidat possible pour des jeunes femmes de la bonne société.

     

    Elizabeth Bowen attrape ainsi tous ses personnages dans une toile sentimentale. Emmeline, dont tout le monde se préoccupe, est-elle la plus fragile ou la plus forte ? Qui épousera qui ? La romancière peint leurs chassés-croisés, et tout autour, l’atmosphère des réceptions, les promenades dans Londres et à la campagne. Son style est tantôt charmant – « c’était un dimanche boudeur et gai de Maupassant, drames derrière les feuilles » -, tantôt tarabiscoté – « Et maintenant, tel un cumulus entassant ses souples rochers étincelants de blancheur, un plaisir unique, concentré sur une identité, celle de Markie, régnait dans la sérénité de son ciel. »

     

    Mais peut-on se fier au style d’une traduction ? Prenons Les Petites Filles, (The Little Girls, 1964), traduit par Amelia Audiberti. Environ trente ans séparent les deux œuvres. A nouveau, l’écrivaine propose une analyse psychologique, mais beaucoup plus vive, mordante, sans mièvrerie. Dinah (Diceyà, Clare (Mumbo) et Sheila (Sheikie) formaient un trio inséparable à la pension Ste-Agatha, en 1914. Les fillettes ont vieilli et se sont perdues de vue. Dinah, qui mène le jeu, montre à son ami Frank ses dernières trouvailles qu’elle rassemble dans une grotte sur sa propriété : pour que les archéologues du futur puissent se faire une idée plus juste de ce qui comptait vraiment au XXe siècle, elle a demandé à ses amis de bien vouloir lui confier une douzaine d’objets auxquels ils tiennent, et dont ils acceptent de se séparer pour ce grand projet.

     

    Tout à coup lui revient le souvenir d’un coffre qu’elle a enterré sous terre avec ses camarades il y a une cinquantaine d’années. Elle veut absolument les retrouver pour en discuter et, ne connaissant pas leur adresse, place des annonces dans plusieurs journaux. Les deux autres sont plutôt furieuses de ce genre de publicité, hésitent, mais se rendent finalement à son invitation. Leurs retrouvailles conflictuelles, les réflexions sur l’âge et la condition sociale, voire les règlements de compte sont savoureux. Ici, Bowen nous touche vraiment avec ses personnages qui se défendent autant contre eux-mêmes que contre les autres, jusqu’à ce qu’ils se rendent, ou pas.