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Belgique

  • Une enfance à Anvers

    Côté rue, côté jardin (2025) de Philippe Brandes a pour sous-titre « Une enfance anversoise ». C’est le deuxième récit publié par cet « architecte, urbaniste, enseignant et galeriste » qui a fondé en 2021 Accro Éditions. D’inspiration autobiographique, semble-t-il, bien que son narrateur s’appelle Alexandre, comme le héros de son premier récit, En ce qui concerne Alexandre.

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    Brabo, statue de Jeff Lambeaux au centre de la Grand-Place d'Anvers

    Au retour de l’étranger (« un pays de soleil »), il quitte l’aéroport les oreilles encore bouchées par l’atterrissage et prend le train pour Anvers, puis un taxi pour revoir la maison « au 203 de la rue Lamorinière » : « notre maison m’attendait, la façade bien droite comme par le passé, digne et sobre, avec ses hautes fenêtres et sa double porte en chêne – repeinte à neuf de la même couleur vert sombre, tel un présent de bienvenue à ma seule intention. »

    La plaque de son père, neuropsychiatre, n’y est plus, mais dans « un délicieux sentiment de bonheur et de reconnaissance », il se sent « visité » par le garçon qu’il était à douze ans, rentrant avec un petit hamster dans la poche de son anorak, qu’il comptait cacher au grenier, ses parents ne voulant pas d’animaux à la maison. Il refait le tour du bloc comme il le faisait alors, en un quart d’heure.

    Le chapitre un décrit cette « bâtisse entre cave et grenier, étroite, mitoyenne, tout en verticale, avec un rectangle de jardin oblong à l’arrière. » Trois pièces en enfilade au rez-de-chaussée (il se souvient des meubles, des papiers peints), le cabinet médical au premier avec un balcon en façade et la chambre des parents derrière, plus haut les chambres des enfants et de la servante flamande. « Depuis plus d’un demi-siècle s’est écoulé durant lequel j’ai toujours vécu en ville, tandis que mes sœurs ont passé le plus clair de leur vie à la campagne. »

    Ses grands-parents paternels leur avaient laissé cette maison pour emménager dans un appartement de l’autre côté du bloc. Il revoit son grand-père (général-médecin) remplissant la grille des mots croisés de La Libre Belgique, lisant un roman policier ou l’indicateur des chemins de fer – il adorait les gares. Sa grand-mère faisait des travaux d’aiguille ou lisait des magazines. Sur le même trottoir que leur immeuble se trouvait la maison des Steinfeld, la famille de sa mère, une famille juive de Cracovie réfugiée à Anvers dans les années 1920.

    Pierre Moreau, 19 ans, avait rencontré Esther Steinfeld, 17 ans, chez le glacier à l’angle de la rue Lamorinière en janvier 1938. Un coup de foudre. Le 10 mai 1940,  Pierre, mobilisé, traverse la France pour rejoindre son unité aux Sables d’Olonne. La famille Steinfeld est refoulée à la frontière. L’armée belge ayant capitulé, Pierre rentre à Anvers, mais pas question de sonner chez les Steinfeld durant l’Occupation, qui vont bientôt se réfugier à Genval chez une vieille demoiselle infirmière. Seule Esther ose sortir pour rejoindre Pierre au bord du lac. Ils se marient en juillet 1946.

    Après l’histoire de ce mariage mixte et de ses parents, le narrateur raconte sa jeunesse, et c’est un plaisir de découvrir des lectures (de Bob Morane à Proust, en passant par Michel Quoist), des spectacles et des chansons, des tabous, des émotions, des rituels familiaux assez proches des nôtres à cette époque, sauf en ce qui concerne l’école. Après l’école élémentaire privée en français, le lycéen anversois doit fréquenter un collège où tous les cours sont donnés en flamand et il y sera l’élève « le plus puni » de l’établissement. « Francophone de Flandre », il a des amis issus comme lui de la bourgeoisie catholique alors méprisante à l’égard de la langue flamande.

    C’est l’amour de sa mère, écrit-il, qui le rendait invincible. Il se sentait libre malgré tout, et peu à peu s’éloignait de la religion de son père. Quand ses parents étaient de sortie, il aimait se plonger en secret dans les rapports psychiatriques du docteur Moreau, curieux de leur contenu et en particulier des affaires de sexe. Avec la sœur d’un camarade, il connaît ses premiers émois et la pratique du « petting » (flirter jusqu’à l’orgasme sans se dévêtir), puis les « boums » et l’alcool, avant de rencontrer la femme de sa vie.

    En une centaine de pages écrites dans un style clair et soigné, très fluide, Philippe Brandes restitue cette « enfance anversoise » de la seconde moitié du vingtième siècle. Dans un entretien (avec Bernard Meeus dans Soirmag), l’auteur confie avoir écrit ses souvenirs il y a longtemps et avoir retravaillé son texte pour le publier, encouragé par ses amis. J’ai lu avec plaisir ce « Portrait d’un jeune homme et de son époque » (Estelle Piraux dans Le Carnet et les Instants).

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles

  • Strange

    Geneviève Damas a choisi pour son roman Strange (2023) un titre anglais, cité dans l’épigraphe : « The World Is Strange / Beautiful / And Strange / Like me » (Nora). Comme dans son premier roman (Si tu passes la rivière), elle raconte une quête personnelle, ici celle de Raphaël. Son œuvre donne vie à celles ou ceux qui ont du mal à trouver leur place dans la société (Jacky).

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    Raphaël a des choses à dire à son père, qu’il n’a jamais eu le courage de lui dire. Celui-ci va débarquer à Bruxelles pour le voir et il ignore tout de sa vraie vie. Le récit est une lettre adressée à son père tant aimé pour arrêter cette comédie des apparences. « Dès le début, je ne suis pas un garçon comme les autres. Je ne marche pas, je ne respire pas, je ne ris pas comme eux. Je déteste leurs jeux, leurs rites. » A l’école, au football, on lui crie « La fille ! La fille ! »

    Le fils ne veut pas faire honte à son père qui n’a pas eu la vie facile et qui a surmonté la mort de son épouse en prenant soin de lui. Gardien de prison, il s’est inventé un garçon idéal, premier de classe, dur et brave. Corinne, son institutrice en troisième primaire, « sauve » l’enfant : avec sa guitare, elle fait chanter ses élèves. La mère de Raphaël faisait partie d’une chorale. Il adore « chanter dans la lumière » avec sa voix aiguë, s’entraîne pour l’audition chez sa grand-mère.

    Pour interpréter l’air de la Marquise, il a enfilé une robe à crinoline, une perruque, s’est maquillé. Sur scène, l’angoisse disparaît, tout le monde l’applaudit. « Mes camarades me regardent, ce ne sont plus des airs moqueurs comme au cours de gym […], mais d’étonnement et de plaisir. » Son père accepte qu’il abandonne le foot pour la chorale.

    Il ignore que son fils adore porter des vêtements féminins en secret et devenir Nora – « le nom que vous aviez arrêté si j’avais été une fille. » Dans le meilleur collège de la ville, où il a d’abord de bonnes notes, « chaque journée se transforme en cauchemar ». Il cache le harcèlement à son père, finit par boire de l’alcool pour tout supporter, jusqu’à s’écrouler et se retrouver à l’hôpital, d’où il contacte sa grand-mère et l’adjure de ne rien en dire à son père.

    A quatorze ans, son corps se transforme, il perd sa voix d’avant. Corinne chez qui il chante encore en privé le félicite pour son timbre de ténor. Il s’inscrit à l’académie pour apprendre le solfège. Son prof, un homosexuel, lui trouve une « très belle voix » et lui recommande d’entrer au Conservatoire de Bruxelles après le collège. Raphaël n’a « pas de mots pour nommer » ce qu’il est. Il sait qu’il doit quitter Arlon pour ne pas mourir « de l’intérieur ». Avec l’aide de sa grand-mère, il finit par persuader son père de le laisser étudier le chant classique à Bruxelles.

    Sur son parcours, Raphaël ou Nora rencontrera des personnes qui vont le soutenir vraiment, l’aider à trouver sa voie personnelle et à se réaliser à travers le chant. Strange est le récit de son parcours, « l’histoire douloureuse d’un jeune garçon, Raphaël, qui peu à peu se sent femme dans un corps d’homme. »

    Ce roman m’a rappelé le beau film de Lukas Dhont, Girl : le rôle du père, très bienveillant, y est à l’opposé de celui-ci, aimant mais borné, et la transition du fils est abordée là sous l’angle physique, alors qu’ici Geneviève Damas est à l’écoute d’un malaise intérieur, des émotions et d’une passion pour le chant. « Comme dans ses autres livres, l’autrice traite ce sujet sans pathos mais avec une grande vérité humaine » (Guy Duplat dans La Libre Belgique). Strange est « l’histoire d’une transition, de Raphaël à Nora », racontée « avec pudeur et sensibilité » (Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir).

  • Duplicité

    amélie nothomb,tant mieux,roman,littérature française,belgique,famille,enfance,mère,amour,culture,extrait« Tant mieux : elle avait eu raison de l’invoquer. Elle plaçait son existence entière sous la bannière de cette formule.
    D’avoir réussi à utiliser cette clef dans une serrure qui ne lui était pas destinée força le cerveau d’Adrienne. A son insu, ses méninges en subirent un dommage étrange.
    Ce que l’enfant avait découvert au sujet de sa mère portait un nom qu’elle ignorait : la duplicité. Maman était double, une part d’elle lui échappait. »

    Amélie Nothomb, Tant mieux

    Source de l'illustration (détail) : La Croix

     

  • D'Adrienne à Amélie

    Avec son roman Tant mieux (2025), Amélie Nothomb donne une place dans son œuvre à sa mère, décédée en février 2024, d’une manière très différente par rapport au livre écrit après la mort de son père, Premier sang (2021).

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    Elle conte l’histoire d’Adrienne, une petite fille de quatre ans confiée pour les vacances durant l’occupation allemande à sa « mal nommée Bonne-maman ». Réveil brutal, assiette de harengs au vinaigre avec un bol de café au lait pour le petit déjeuner, interdiction d’aller jouer dehors... La grand-mère maternelle est une sorcière et l’enfant, confrontée à sa méchanceté, trouve un recours dans ces deux mots souvent dits par sa mère : « tant mieux ». Un mantra qu’elle reprend à son compte. « Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid. » (4e de couverture)

    La petite Bruxelloise a dû s’incliner devant la décision de ses parents d’envoyer sa sœur aînée Jacqueline chez « Bonne-maman de Bruges » et Adrienne à Gand pour les deux mois d’été. Elle découvre pour la première fois la « masure sombre et vétuste », à l’opposé de la maison « somptueuse » de l’autre grand-mère. La mauvaise réputation de celle de Gand se confirme dès l’arrivée : « C’est ton sosie, dit la grand-mère à sa fille. Grosse, grasse et stupide. »

    Issue d’une famille noble, Bonne-maman de Gand avait épousé un riche industriel de Tournai qui a perdu toute sa fortune quand la mère d’Adrienne avait dix ans ; ils avaient dû déménager dans une maison d’ouvrier. Enfermée au salon, la petite s’occupe comme elle peut, et si elle ne peut pas sortir, elle aimerait tout de même « avoir un jouet ». La vieille ne lui donne qu’une cuiller en bois. Adrienne s’en accommode et la baptise « Maïzena ».

    Tout est à l’avenant dans cette maison sordide, où seul le chat de la grand-mère confiné dans sa chambre à coucher va devenir un sujet d’entente. Quand sa Bonne-maman lui dit le nom de l’animal, « Pneu », sa petite-fille futée rétorque « Quel joli nom ! » C’est dans cette chambre où se trouve le portrait d’une belle jeune fille en robe de bal – sa grand-mère dans sa jeunesse – qu’elle obtient d’elle son prénom : Alberte avec A comme Albert son mari, Astrid sa fille, Adrienne sa petite-fille.

    A la fin du mois d’août 1942, la maman d’Adrienne vient la chercher en train et découvre pendant le retour ce que la petite a vécu et la raison de son chagrin : elle n’a pas pu emporter sa chère Maïzena avec elle. Quand elle parle du chat à sa mère, celle-ci est furieuse : elle « exècre » les chats que ses sœurs et elle ont vus dorlotés par leur mère durant leur enfance, tandis qu’elle ne leur montrait aucune affection, comme pour les punir de sa déchéance sociale.

    A la maison, ses parents se disputent. Adrienne découvre que son père fréquente une belle dame et sa mère un beau monsieur et, quand de plus en plus de chats disparaissent dans le voisinage, que sa mère y est pour quelque chose. Si les parents donnent le change à l’extérieur, la nuit, leurs filles entendent des bruits et des cris ; Jacqueline, l’aînée, estime qu’ils devraient divorcer. L’été suivant, elles le passent chez Bonne-maman de Bruges où chacune a sa chambre. Elle leur fait visiter la ville et les musées.

    Année après année, Adrienne comprend de plus en plus de choses en observant ses proches. Enchantée de la naissance d’une petite sœur dont elle aime s’occuper, elle ne s’intéresse plus à l’école, même quand Charlotte est confiée à leur grand-mère brugeoise. A douze ans, Adrienne devient « indépendante » : « Elle réussit son année scolaire avec des notes dont il n’y avait pas lieu de se vanter, mais sans l’aide de personne. Elle continua d’aimer sa petite sœur à la folie et de lui consacrer le plus de temps possible, sans s’effondrer quand celle-ci repartait le dimanche. »

    A la manière d’un conte, dans un récit d’une simplicité étourdissante dont elle a le secret, Amélie Nothomb nous surprend par sa manière de rendre des sentiments profonds. Au bout de l’histoire d’Adrienne, la romancière parle ouvertement de ses propres parents, de la mort de son père puis du déclin de sa mère, atteinte de démence sénile. Elle explique pourquoi elle a parlé aussitôt de lui aussitôt après sa mort, ce qui ne fut pas le cas pour sa mère, et la différence entre l’amour qu’elle portait à l’un et à l’autre. L’histoire d’Adrienne, en fait, c’est celle de sa mère.

    « Depuis une trentaine d’années, de nombreux lecteurs m’ont dit qu’à lire mes livres on sentait mon amour pour mon père et mes préventions contre ma mère. La première impression est aussi juste que la seconde est fausse. » On a envie de lui dire : tant mieux. « Je vis le lot commun, me voici orpheline. Il m’est donné, chaque jour et chaque nuit, de sentir ce que je dois à mes parents et de leur en rendre grâce. »

    Dans une série d’été de La Libre Belgique, sur « le livre qui a changé ma vie », Amélie Nothomb a confié l’importance qu’a eue pour elle, à dix-sept ans, la lecture de Lettres à un jeune poète de R.M. Rilke : « Je n’aurais jamais pensé envisager la vie comme je l’ai fait si je n’avais pas lu ce très beau livre. » (LLB, 1/8/2026)