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Belgique

  • Dis-moi

    yves namur,les plis du mensonge,poésie,littérature française de belgique,arllfb,dis-moi quelque chose,poèmesDis-moi quelque chose
    Qui fasse venir en nous l’imprévu

    Qu’ainsi le temps s’ouvre
    Laissant tomber sur nos paupières
    Ailes de papillons d’abeilles noires

    Et toute la beauté de l’Ange déchu

    Liège, Cathédrale Saint-Paul

     

     

    Dis-moi quelque chose
    Et la mer s’accommodera peut-être

    De ce poème ordinaire
    Sans vagues sans embruns
    Sans fleurs d’algues ni états d’âme

    Un poème entièrement nu

     

    Yves Namur, Les plis du mensonge

    Illustration : Guillaume Geefs, Le Génie du Mal, 1848, marbre blanc,
    Liège, Cathédrale Saint-Paul

  • Les plis du mensonge

    Namur, une jolie ville de Wallonie dont je vous ai déjà parlé, a vu naître le poète et médecin Yves Namur en 1952. En 2003, il a été accueilli par Liliane Wouters à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (Arllfb). En empruntant son dernier recueil, Les plis du mensonge (2026) – « Le poème est peut-être un mensonge à célébrer », écrit-il en regard de la page de titre –, j’ignorais que la première phrase des poèmes qu’il rassemble reprenait le titre d’un recueil antérieur, Dis-moi quelque chose (2021).

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    Cette belle invitation figure en tête de chacun des poèmes, plus d’une centaine, répartis en cinq parties ouvertes chacune sur des vers d’un autre poète : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Roberto Juarroz. Dans sa maison d’édition, Le Taillis Pré, Yves Namur « fait la part belle aux auteurs du monde entier sans pour autant oublier les poètes belges. Il assume également la direction du Journal des poètes. » Ici tous ses poèmes comptent six vers, en trois temps : deux, trois – un pour terminer.

    Dis-moi quelque chose
    Et le silence posera son doigt

    Sur ces lèvres invisibles
    Trop assoiffées d’orages
    De fruits amers

    Et de mensonges pourpres

    Dis-moi quelque chose
    A écrire sur un bout de soie

    Fragile et transparente
    Et que cela emporte au loin la maison
    Qu’on s’efforçait tant bien que mal

    De bâtir dans un poème

    De l’art de nommer par la poésie, la parole, l’écriture, les mots, on glisse à l’évocation de tout ce qui vit : oiseaux, insectes, fleurs, nuages, choses de la terre et du ciel. Des désirs affleurent, de vivre, d’espérer.

    Dis-moi quelque chose
    A poser sur le rebord de la fenêtre

    Une offrande d’herbe
    Une mésange bleue une parole
    Apeurée et une leçon

    Une grande leçon de vie

    Dis-moi quelque chose
    Et nous irons tous deux pleurer

    Sur une montagne de chagrins
    Et d’herbes remuées
    Mais aussi sur ces mots de paille

    Qui se disent sans berger

    Yves Namur cite François Jacqmin : « N’achevons plus nos phrases. / Tenons-nous en aux fragments. » Ses vers vont dans ce sens, ils esquissent plus qu’ils ne disent, préfèrent l’incertain à l’affirmatif, la vie comme elle va, comme elle vient, de saison en saison, « dans les plis d’un réel illusoire ou du moins réinventé » (Le Carnet et les Instants) avec ses éléments les plus ordinaires. Un beau recueil.

    Dis-moi quelque chose
    Avant que le froid ne s’empare

    Du chant et du merle
    Du verger clair et des œufs
    Avant qu’il ne pousse au fossé

    Le bonheur d’être encore là

    Dis-moi quelque chose
    Qui nous sauve

    Quand la pluie noire n’a d’autres mots
    En bouche que désolation
    Ou pur désastre

    De quoi la maudire à jamais

  • Tabou

    « Le second sujet tabou était l’argent. Comme s’il n’existait pas. On ne savait jamais combien gagnaient les adultes, pas même nos parents, ou plus exactement : nos pères. Il ne nous serait pas venu à l’idée de le leur demander, cela n’avait vraiment aucun intérêt. Tout ce qui avait rapport à l’argent était considéré comme un autre sujet « vulgaire », certes moins extrême que le sexe mais déplacé tout de même. Une fois passé le cap de la communion solennelle, nous recevions bien de l’argent de poche, mais nous ignorions ce que coûtaient les choses, hormis le prix de ce que nous pouvions nous offrir avec : une glace, un cinéma, un coca, un livre de poche, un 45 tours. Celui qui  arrivait à épargner durant un mois pouvait s’offrir un 33 tours. Non seulement « l’argent ne fait pas le bonheur », mais il est « sale ». Un nouveau riche était nécessairement un imbécile, de préférence un gros commerçant flamand ou américain étalant ses richesses au volant d’une Cadillac tape-à-l’œil. » (p. 56)

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    Une autre maison de la rue Lamorinière à Anvers (source de la photo)

    Habitude

    « Lorsque je marchais dans les rues de ma ville, j’avais conservé de mon enfance une habitude consistant à effleurer les maisons de mes ongles. Toutes les façades possédaient des soubassements en pierre bleue, taillée verticalement en fines rayures. Au contact de leurs aspérités variant à l’infini, la corne qui frottait la pierre ainsi brettelée émettait un crépitement discret qui se transmettait à mon corps. Sans le savoir, j’enregistrais les gestes des tailleurs de pierre, j’imitais la trace de leurs coups de ciseau. Et comme eux, j’imagine, je fredonnais une ritournelle. » (p. 96)

    Pierre Brandes, Côté rue, côté jardin

  • Une enfance à Anvers

    Côté rue, côté jardin (2025) de Philippe Brandes a pour sous-titre « Une enfance anversoise ». C’est le deuxième récit publié par cet « architecte, urbaniste, enseignant et galeriste » qui a fondé en 2021 Accro Éditions. D’inspiration autobiographique, semble-t-il, bien que son narrateur s’appelle Alexandre, comme le héros de son premier récit, En ce qui concerne Alexandre.

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    Brabo, statue de Jeff Lambeaux au centre de la Grand-Place d'Anvers

    Au retour de l’étranger (« un pays de soleil »), il quitte l’aéroport les oreilles encore bouchées par l’atterrissage et prend le train pour Anvers, puis un taxi pour revoir la maison « au 203 de la rue Lamorinière » : « notre maison m’attendait, la façade bien droite comme par le passé, digne et sobre, avec ses hautes fenêtres et sa double porte en chêne – repeinte à neuf de la même couleur vert sombre, tel un présent de bienvenue à ma seule intention. »

    La plaque de son père, neuropsychiatre, n’y est plus, mais dans « un délicieux sentiment de bonheur et de reconnaissance », il se sent « visité » par le garçon qu’il était à douze ans, rentrant avec un petit hamster dans la poche de son anorak, qu’il comptait cacher au grenier, ses parents ne voulant pas d’animaux à la maison. Il refait le tour du bloc comme il le faisait alors, en un quart d’heure.

    Le chapitre un décrit cette « bâtisse entre cave et grenier, étroite, mitoyenne, tout en verticale, avec un rectangle de jardin oblong à l’arrière. » Trois pièces en enfilade au rez-de-chaussée (il se souvient des meubles, des papiers peints), le cabinet médical au premier avec un balcon en façade et la chambre des parents derrière, plus haut les chambres des enfants et de la servante flamande. « Depuis plus d’un demi-siècle s’est écoulé durant lequel j’ai toujours vécu en ville, tandis que mes sœurs ont passé le plus clair de leur vie à la campagne. »

    Ses grands-parents paternels leur avaient laissé cette maison pour emménager dans un appartement de l’autre côté du bloc. Il revoit son grand-père (général-médecin) remplissant la grille des mots croisés de La Libre Belgique, lisant un roman policier ou l’indicateur des chemins de fer – il adorait les gares. Sa grand-mère faisait des travaux d’aiguille ou lisait des magazines. Sur le même trottoir que leur immeuble se trouvait la maison des Steinfeld, la famille de sa mère, une famille juive de Cracovie réfugiée à Anvers dans les années 1920.

    Pierre Moreau, 19 ans, avait rencontré Esther Steinfeld, 17 ans, chez le glacier à l’angle de la rue Lamorinière en janvier 1938. Un coup de foudre. Le 10 mai 1940,  Pierre, mobilisé, traverse la France pour rejoindre son unité aux Sables d’Olonne. La famille Steinfeld est refoulée à la frontière. L’armée belge ayant capitulé, Pierre rentre à Anvers, mais pas question de sonner chez les Steinfeld durant l’Occupation, qui vont bientôt se réfugier à Genval chez une vieille demoiselle infirmière. Seule Esther ose sortir pour rejoindre Pierre au bord du lac. Ils se marient en juillet 1946.

    Après l’histoire de ce mariage mixte et de ses parents, le narrateur raconte sa jeunesse, et c’est un plaisir de découvrir des lectures (de Bob Morane à Proust, en passant par Michel Quoist), des spectacles et des chansons, des tabous, des émotions, des rituels familiaux assez proches des nôtres à cette époque, sauf en ce qui concerne l’école. Après l’école élémentaire privée en français, le lycéen anversois doit fréquenter un collège où tous les cours sont donnés en flamand et il y sera l’élève « le plus puni » de l’établissement. « Francophone de Flandre », il a des amis issus comme lui de la bourgeoisie catholique alors méprisante à l’égard de la langue flamande.

    C’est l’amour de sa mère, écrit-il, qui le rendait invincible. Il se sentait libre malgré tout, et peu à peu s’éloignait de la religion de son père. Quand ses parents étaient de sortie, il aimait se plonger en secret dans les rapports psychiatriques du docteur Moreau, curieux de leur contenu et en particulier des affaires de sexe. Avec la sœur d’un camarade, il connaît ses premiers émois et la pratique du « petting » (flirter jusqu’à l’orgasme sans se dévêtir), puis les « boums » et l’alcool, avant de rencontrer la femme de sa vie.

    En une centaine de pages écrites dans un style clair et soigné, très fluide, Philippe Brandes restitue cette « enfance anversoise » de la seconde moitié du vingtième siècle. Dans un entretien (avec Bernard Meeus dans Soirmag), l’auteur confie avoir écrit ses souvenirs il y a longtemps et avoir retravaillé son texte pour le publier, encouragé par ses amis. J’ai lu avec plaisir ce « Portrait d’un jeune homme et de son époque » (Estelle Piraux dans Le Carnet et les Instants).

  • Une voix

    ddamas,strange,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,transgenre,chant,voix,société,musique,culture,identité,extrait« Je m’arrête. Je regarde Soledad. Elle m’ordonne de m’asseoir. J’obéis. Elle ne me complimente pas, juste : « J’ai entendu quelque chose, Monsieur. » Elle demande pourquoi j’ai choisi Schumann. J’explique que j’ai grandi avec l’enregistrement de cet air que Maman chantait. Elle veut savoir comment je suis arrivé jusqu’à elle. « Mon professeur de solfège dit que vous êtes un grand maître. » Elle doute que j’aie la force de la suivre : « Je suis dure comme les pierres, il ne faudra pas se plaindre. » Je murmure que je suis prêt à tout donner. Il y a un silence, Soledad sourit pour la première fois : « Monsieur, vous m’avez arraché le cœur avec ce stupide Bocelli. » Mon corps se déplie. Son visage se durcit à nouveau : « Vous avez une voix, mais personne ne l’a prise pour en faire quelque chose. Vous ressemblez à un palais où le marbre traîne à terre. Il faut tout construire, Monsieur. » En me raccompagnant à la porte, elle m’annonce que je ne dois pas m’inquiéter pour l’examen d’entrée, ce sera une formalité. »

    Geneviève Damas, Strange

    Photo : entrée du Conservatoire de Bruxelles