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Textes & prétextes - Page 453

  • Beauté

    borremans,michaël,as sweet as it gets,exposition,catalogue,peinture,peintre belge,contemporain,culture« En ce moment mon œuvre est sombre, chargée de choses qui ne sont pas toujours si positives. Mais elles sont très belles, enfin, je veux dire que la beauté en est un élément. Peut-être que je me sers de la beauté pour faire contraste avec le vide, avec la fadeur des choses. » (Les voix dans la chapelle)

     

    Michaël Borremans

     

    Winterreise © Michaël Borremans / Zeno-X-Gallery(Antwerp)

    Michaël Borremans, As sweet at it gets, sous la direction de Jeffrey Grove, Palais des Beaux-arts, Bruxelles, Hatje Cantz, 2014.

  • L'oeil abîmé

    « As sweet as it gets » de Michaël Borremans (l’exposition se tient actuellement à Tel-Aviv, avant Dallas l’an prochain) fait l’objet d’un très beau catalogue grand format aux illustrations pleine page. Pour les textes, Jeffrey Grove, commissaire de l’exposition, qui présente le peintre et des entretiens avec lui, a mis à contribution 58 intervenants pour commenter très librement le travail de l’artiste belge : ils ou elles (presque un tiers) sont écrivain, critique, conservatrice, enseignant, historienne, musicien même.borremans,michaël,as sweet as it gets,exposition,catalogue,peinture,peintre belge,contemporain,culture

     Couverture du catalogue © 2014 Hatje Cantz Verlag

     « Pas trop doux », son texte de présentation, souligne l’ambivalence du titre anglais, « certes humoristique et ouvert, mais il recèle aussi des intentions potentiellement plus sombres. » Après avoir rappelé que Michaël Borremans, d’abord graveur et photographe dilettante, ne s’est mis à peindre qu’à trente-trois ans (et à exposer quatre ans plus tard), Grove balise son univers, peinture et dessin, qui révèle une « faculté troublante de transcender le temps et l’espace ». 

    Les réponses de Borremans à son interviewer – entretien divisé en sept pages, tout au long du catalogue – m’ont fort intéressée. Il importe de savoir qu’il ne peint jamais d’après nature, c’est une de ses « règles strictes » : « J’ai toujours peint la culture. C’est absolument crucial pour moi. » Peindre la nature lui paraît très désuet, et il déclare ne jamais peindre à partir d’un modèle. « Dead Chicken » n’est pas une poule morte, mais la représentation d’une poule morte, « morte pour l’art » puisque c’est lui qui a demandé à un ami de la tuer.

     

    Cette distanciation volontaire explique en partie l’effet d’étrangeté produit par la peinture de Borremans et, peut-être encore plus, par ses dessins. Philippe Van Cauteren, directeur artistique du S.M.A.K. à Gand : « Chaque œuvre sème le trouble grâce au mensonge et à la mystification de la figuration et, en tant qu’artiste, tu nous montres clairement que c’est toi qui tires les ficelles. » (Lettre à Michaël Borremans)

     

    L’artiste, sans cesse en dialogue avec des maîtres de la peinture comme Velasquez ou Manet, Chardin ou Goya,  joue des mots comme du pinceau, finement et l’air de rien. Lui qui juge l’opéra « un genre obsolète » a travaillé au décor pour Le voyage d’hiver de Schubert (Bozar), un de ses compositeurs préférés : « C’est si beau, si fort, si puissant, si triste, si magnifique. » (Du sublime à l’absurde)

     

    Borremans raconte comment il a peint « The Visitor », une figurine en porcelaine, telle qu’elle était posée là, telle qu’il la voyait de la chaise où il était assis dans son nouvel atelier où il l’avait apportée avec d’autres éléments de l’ancien. Il s’était dit : « Tiens, on dirait un visiteur. » Peindre est pour lui une affaire d’inspiration et non de travail, de qualité et non de quantité : « Je veux que chaque œuvre soit exceptionnelle. Sans cela, ça n’a pas de sens. Il y a déjà tant de camelote dans le monde, pourquoi en rajouterais-je ? » (Interprétation et inspiration)

     

    Si au Palais des Beaux-Arts, le face à face avec les toiles m’a subjuguée, j’ai retrouvé dans ce catalogue d’exposition – textes et images – le malaise et un certain pessimisme ressentis alors, mêlés à l’admiration devant la belle matière, la belle manière de l’artiste. A cause des regards détournés, des corps chosifiés, sans doute, mais aussi de de la menace sous-jacente. Borremans, s’il habille ses figures de vêtements d’antan, dévoile un climat contemporain de violence banalisée et d’indifférence, tout en tension.

     

    Jeroen Laureyns, critique d’art et professeur : « Dans l’univers pictural de Borremans, l’homme est prisonnier d’une répétition infinie de gestes absurdes dans un monde dirigé et contrôlé par une force mécanique invisible, où les surveillants et les exécutants ne sont que des somnambules qui ne trouvent plus aucun sens à ce qu’ils font et ne manifestent pas la moindre velléité de révolte. » (La culture de la peur)

     

    J’emprunte le titre de ce billet au texte interpellant d’Ahuva Israël, conservatrice du musée d’art contemporain de Tel-Aviv, qui s’interroge sur la vision dans le monde de Borremans et dans le nôtre aujourd’hui : « L’œil voyant – observant, ouvert, embrassant, – l’œil qui nous permet réflexivement de faire l’expérience de l’espace éthique et de comprendre le contexte dans lequel nous vivons et agissons, cet œil s’est abîmé au contact du champ visuel frénétique et non hiérarchisé de notre époque. Il n’est plus en mesure de voir ce qui est caché, il a perdu sa fonction de liberté, de responsabilité et de critique. Le regard est bloqué, détourné, abattu, il est devenu aveugle et indifférent. » (Elles ont des yeux et ne voient point – Psaume 115:5)

     

    Bref, c’est un catalogue passionnant. Vous le trouverez à la bibliothèque Sésame à Schaerbeek et, je l’espère, dans toutes les bonnes librairies ou bibliothèques près de chez vous.

  • Suspendue

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    « Tu étais sans doute déjà à l’hôtel, et de la fenêtre de la chambre tu te laissais bercer par les vagues, mais j’étais incapable alors d’imaginer cet instant, je crois même que j’avais oublié notre rendez-vous, quelque chose s’était rompu et j’étais suspendue au-dessus d’un précipice. »

     

    Michèle Lesbre, Ecoute la pluie

  • Rendez-vous manqué

    Une femme sur un quai de métro se prépare à rejoindre un homme. Elle habite Paris, lui Nantes, ils ont convenu de se retrouver à l’Hôtel des Embruns où ils avaient leurs habitudes, même si leurs rencontres se sont fort espacées ces derniers temps. Il est photographe. Mais dans le métro, c’est le choc : elle assiste à un suicide et s’encourt, les crissements des freins et les sanglots du conducteur dans la tête.

     

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    Ecoute la pluie (2013) est un récit d’errance, Michèle Lesbre y donne la parole à cette femme choquée qui raconte à celui qu’elle devait rejoindre, qui va l’attendre, comment elle s’est perdue dans la ville sous la pluie, telle une somnambule. Au hasard, elle entre dans une minuscule boutique « avec en vitrine une robe verte », l’essaie, l’achète, l’oublie plus tard sur un banc – égarée.

     

    Rentrée chez elle, elle téléphone à l’hôtel, il n’y est pas encore. Les souvenirs affluent, de la dernière fois où ils y sont allés, d’une exposition où ils s’étaient revus, d’une nuit où ils ont dormi sur la plage. « Les voyages nous ont beaucoup portés, les retours nous ont perdus parfois. »

     

    Nuit blanche. Un couple se dispute dans la rue, un orage gronde, elle attend le jour. « Il pleut, obstinément. » Songeant au manque d’enthousiasme de son ami amant quand elle lui a proposé de retourner aux Embruns, elle pense à ces manques souvent ressentis en sa présence – il n’y a jamais pris de photo, ni de l’hôtel ni de leur chambre ni de la plage, il se contente de sourire là où elle attend une réponse.

     

    Elle lui a parlé de l’ancienne ferme de ses grands-parents, de l’amour « du silence et de la contemplation » hérité de son grand-père, par les mots elle voudrait lui dire cela très simplement. « Est-ce que je t’aime assez ? Est-ce que l’amour suffit ? » – « Tu évoques peu cette période de ta vie qui ne semble avoir commencé que le jour où ton oncle t’a offert ce premier appareil photo et où soudain tu ouvrais les yeux sur le monde qui t’entourait. »

     

    Aller et venir dans Paris, dans le temps, rentrer, ressortir – une femme cherche un sens à ce qu’elle a vu, à ce qu’elle vit, à sa relation avec le photographe après ce rendez-vous manqué. Dans un entretien à propos de La petite trotteuse, la romancière disait déjà que « les lieux sont très porteurs. Ils peuvent être les personnages à part entière. » Ecoute la pluie, son dernier roman d’une centaine de pages, porte la petite musique en prose de Michèle Lesbre, intime et sensible.

  • Automne

    Bauchau L'enfant rieur.jpg« Je pense à tout cela en automne, sur le banc d’un jardin et je regarde un grand arbre doré qui étincelle au soleil. Il me semble que cet arbre rit. Il rit avec ses merveilleuses feuilles qui vont bientôt tomber. Il ne s’esclaffe pas, il rit comme le Dieu seul peut rire. A l’époque de Hitler, je partage consciemment la conviction répandue en France, en Belgique et dans les pays anglo-saxons que l’armée française est la meilleure du monde. Au fond de moi-même pourtant, quelque chose me dit, et le dit peut-être à beaucoup d’autres, que ce n’est pas vrai, que nous irons à la défaite. Personne n’imagine ce qui est en train de naître dans les profondeurs de l’histoire. Nous vivons notre minuscule conscient en ignorant les énormes forces que recèle ce redoutable inconnu, ce monstre de beauté et d’horreur qu’est l’inconscient.

    L’arbre d’automne, le tulipier de Virginie, me regarde toujours en riant comme le Dieu. »

     

    Henry Bauchau, L’enfant rieur