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Textes & prétextes - Page 163

  • Tsvetaïeva / Etre...

    Tsvetaïeva poésie Gallimard.jpgEtre ce que nul ne veut être,
    – Ô, devenir de glace !
    Sans savoir ce qui fut
    Ni ce qui sera,

    Oublier mon cœur qui se brisait
    Et se recollait ensuite,
    Oublier mes mots, ma voix
    Et des cheveux l’éclat.

    Oublier la turquoise ancienne
    Qui ornait ma main –
    Cette tige
    Etroite et longue…

    Oublier le petit nuage
    Croqué de loin
    Par le stylo de nacre
    Saisi dedans la main,

    Oublier mes jambes
    Passant par-dessus haies,
    Oublier mon ombre
    Courant sur la route.

    Oublier l’azur flamboyant,
    Les journées de silence,
    Les enfantillages, les orages –
    Et tous mes vers aussi !

    Tsvetaïeva pale-of-rose-jacqueline-migell.jpgMon miracle accompli
    Chassera le rire.
    Rose-éternelle, je serai
    La plus pâle.

    Et ne s’ouvriront pas – il le faut –
    – Ô, pitié ! –
    Ni pour l’aube ni pour un regard,
    Ni pour les champs –

    Mes paupières baissées.
    – Ni pour les fleurs ! –
    Ô, ma terre, pardonne-moi
    Pour l’éternité !

    Et les lunes fondront
    Et fondra la neige,
    Quand s’enfuira, charmant,
    Ce siècle adolescent.

    1913

     

    Marina Tsvetaïeva, Le ciel brûle

  • Le feu des fusées

    Quand le gros volume Pasternak (avec cet hommage à la femme et à la poétesse) a trouvé place dans ma bibliothèque, j’en ai retiré le recueil de Marina Tsvetaïeva (1892-1941) dans la collection poésie/Gallimard : Le ciel brûle (rappelez-vous « l’auto-dévoration par le feu »), suivi de Tentative de jalousie. (P.-S. Ses poèmes sont traduits du russe par Pierre Léon et Eve Malleret.)

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    Photo de Marina Tsvetaïeva en 1914

    De mes vers, écrits si tôt
    Que je ne me savais pas poète,
    Jaillis comme l’eau des fontaines,
    Comme le feu des fusées,

    S’engouffrant comme des diablotins
    Dans le sanctuaire plein de rêves et d’encens,
    De mes vers de jeunesse et de mort
    – De mes vers jamais lus ! –

    Jetés dans la poussière des librairies
    (Où personne n’en veut ni n’en a voulu),
    De mes vers, comme des vins précieux
    Viendra le tour. 

    (Koktebel, mai 1913)

    Deux poèmes de jeunesse (avant vingt ans) précèdent ceux écrits comme celui-ci en Crimée – dont « Si vous saviez, passants, atttirés... ». En 1911, un an après la publication de son premier recueil, L’Album du soir, Tsvetaïeva a été invitée dans cette station balnéaire sur la mer Noire, chez le poète symboliste Max Volochine. C’est là qu’elle a rencontré le journaliste Sergueï Efron, épousé en janvier 1912. En septembre est née leur fille Ariadna, dite Alia.

    A S. E.

    Avec défi, je porte son anneau !
    Je suis sa femme devant l’éternité – pas sur papier.
    Son visage est étroit
    Comme une épée.

    Sa bouche est muette, les coins abaissés,
    Ses sourcils – douloureux et splendides.
    Dans son visage tragique se sont mêlées
    Deux dynasties anciennes.

    Il est fin comme les branches naissantes.
    Ses yeux – admirables, inutiles.
    Sous les sourcils ailés déployés –
    Deux précipices.

    Je reste fidèle à son visage de chevalier,
    – Pour vous tous qui mourez et vivez sans peur –
    En des temps fatidiques – on chante
    De telles stances – avant d’aller à l’échafaud.

    (Koktebel, 3 juin 1914)

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    Volochine, Vue de Koktebel

    Marina Tsvetaïeva dédie souvent ses poèmes à ses proches, comme ceux à P. E., Piotr Efron, son beau-frère, malade de la tuberculose, ou pour sa grand-mère, en s’inspirant d’un portrait qui se trouvait dans la maison familiale à Moscou – elle apprendra plus tard qu’il représentait son arrière-grand-mère, morte dans les années 1850, la comtesse Bernatskaïa (précisé dans les notes en fin de volume).

    L’ovale allongé, sévère,
    Les plis de la robe noire…
    Jeune grand-mère!  Qui baisait
    Vos lèvres hautaines ?

    (Pour grand-mère, première strophe)

    D’avant la Révolution encore, « Une fleur est accrochée à ma poitrine… » et « D’où me vient la tendresse… » (pour Ossip Mandelstam) m’ont émue, entre un court et beau poème qui s’accordait parfaitement à cette semaine très hivernale de février et un autre qui chante le mois d’août. « Tu n’es point femme mais oiseau, / Alors — vole et chante » écrit-elle (Légère est ma démarche…)

    La vie n’est pas bruit ni orage,
    Elle est ainsi : il neige,
    La maison est éclairée,
    Quelqu’un s’approche.
    Lentement, la sonnerie étincelle,
    Il entre. Lève les yeux.
    Pas un bruit.
    Les icônes flambent.

    (1915)

    Au mois d’août – les astres,
    Au mois d’août – les étoiles,
    Au mois d’août – les grappes
    De raisin et de sorbier
    Rouille – le mois d’août.

    Avec une pomme impériale,
    Lourde et bienveillante,
    Tu joues comme un enfant.
    Tu caresses le cœur comme une main.
    Avec ton nom auguste :
    Août ! – Cœur !

    Le mois des baisers tardifs.
    Des dernières roses, des dernières foudres !
    Le mois des averses d’étoiles –
    Août – Le mois
    Des averses d’étoiles.

    (7 février 1917)

    Marina Tsvetaïeva montre une prédilection pour le tiret, le vers court, l’ellipse, les enjambements, des vers « comme le feu des fusées ». On l’imagine faisant lecture de ses poèmes, théâtrale, alternant les silences et les éclats. Lisant, par exemple, La lettre, dernier poème de la première partie du recueil. Je laisse la seconde pour un autre billet.

    La lettre

    On ne guette pas les lettres
    Ainsi – mais la lettre.
    Un lambeau de chiffon
    Autour d’un ruban
    De colle. Dedans – un mot.
    Et le bonheur. – C’est tout.

    On ne guette pas le bonheur
    Ainsi – mais la fin :
    Un salut militaire
    Et le plomb dans le sein –
    Trois balles. Les yeux sont rouges.
    Que cela. – C’est tout.

    Pour le bonheur – je suis vieille !
    Le vent a chassé les couleurs !
    Plus que le carré de la cour
    Et le noir des fusils…

    (Que le carré de l’enveloppe :
    Encre et attraits !)
    Pour le sommeil de mort
    Personne n’est trop vieux.

    Que le carré de l’enveloppe.

    (11 août 1923)

  • L'interview

    Coe Le coeur de l'Angleterre.jpg« L’interview parut quatre jours plus tard. Philip et Benjamin s’étaient donné rendez-vous pour boire un café chez Woodlands, afin d’évaluer les dégâts.
    « Bah… c’aurait pu être pire », dit Philip.
    Le journal était étalé sur la table entre eux. Benjamin ne répondit rien.
    « Elle aurait pu te dézinguer pour de bon. »
    Benjamin ne répondit pas davantage. Il prit le journal et regarda de nouveau le titre. Il avait bien dû le lire quarante ou cinquante fois mais son incrédulité restait entière.
    BENJAMIN TROTTER, L’ILLUSTRE INCONNU QUI CONNAÎT DU BEAU MONDE
    « C’est malhonnête, dit-il. Cette façon de tourner ce que j’ai dit. Quelle mauvaise foi ! »

    [...]

    « Philip prit le journal des mains tremblantes de son ami et lut : « Depuis le confort de sa retraite le long de la Severn, au cœur de la campagne anglaise, Trotter déclare que le "multiculturalisme est un phénomène urbain. J’ai quitté Londres pour échapper à tout ça." » Ce sont tes propres termes ? »
    Benjamin en bredouillait d’indignation : « Mes propres termes plus ou moins, oui, sauf qu’il y en avait des tas d’autres avant, à savoir que je voulais échapper au bruit et à la cohue, au stress.
    – La citation tronquée, c’est tout un art. »

    Jonathan Coe, Le cœur de l’Angleterre

  • L'Angleterre profonde

    Publié en 2018, Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe (Middle England, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, 2019) est une chronique des années 2010 jusqu’au Brexit. Par ses personnages principaux, Benjamin Rotter et Douglas Anderton, elle remonte aux années 1970 ; tous deux sont de la promotion 78 du Collège King William à Birmingham. Vous aurez peut-être reconnu les amis de Bienvenue au Club (The Rotter's Club) et du Cercle fermé (réunis sous le titre Les enfants de Longbridge), mais il n’est pas du tout nécessaire de les connaître pour apprécier ce roman.

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    En avril 2010, Benjamin et son père quittent sans dire au revoir le pub où ils se sont réunis après l’enterrement de sa mère. Comme son père n’a pas envie de se retrouver seul, Benjamin l’emmène chez lui, dans le moulin sur la Severn qu’il a acheté après avoir très bien vendu son trois-pièces londonien. Ils y sont bientôt rejoints par Lois, sa sœur bibliothécaire, et sa fille Sophie, inquiètes qu’il ne réponde pas (il avait éteint son portable), puis son ami Doug. A son frère Paul, revenu de Tokyo, Benjamin n’a pas dit un mot, ils ne se parlent plus depuis six ans.

    A cinquante ans, Benjamin vit seul dans cette grande demeure, où il rêvait de passer ses vieux jours avec Cicely Boyd, l’amour de sa vie. Celle-ci, atteinte de sclérose en plaques, est partie en Australie pour un traitement qui a bien réussi et y est restée – tombée amoureuse d’un médecin. Doug et Benjamin évoquent la situation sociale (Doug est commentateur politique), sa femme (qui ne dort plus avec lui) et leur fille Coriandre. Quand il se retrouve dans sa chambre, Benjamin peut enfin écouter une chanson de Shirley Collins (Adieu to Old England) qu’il écoutait avec sa mère, partie en quelques semaines, et pleurer tout son saoul.

    Avec l’évolution de la société et de la politique anglaises, la vie de couple et la famille, la musique et l’écriture sont les principaux thèmes du roman. Sophie, la nièce de Benjamin, a connu plusieurs déceptions sentimentales ; elle rejoint souvent à Londres son ami gay, Sohan, sa seule relation stable. Décidée à rencontrer un type bien bâti qui la change des universitaires, elle aura le coup de foudre pour Ian qui anime avec Naheed des stages de sensibilisation à la bonne conduite automobile, rencontré après un excès de vitesse (58 en zone 50).

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    De nouvelles nominations à Downing Street amènent Doug à des contacts réguliers avec Nigel Ives, attaché de presse pour David Cameron. Quant à Benjamin, il rencontre Philip Chase, un ami devenu éditeur de sujets historiques, à la grande jardinerie Woodlands (on y trouve de tout et même un restaurant), leur lieu de rendez-vous à mi-distance entre eux. Ils s’y entretiennent avec un auteur qui a écrit un texte refusé partout à propos d’un projet d’Etat paneuropéen où « l’homme à venir serait métissé ». La question de l’immigration est un autre leitmotiv du récit.

    Quand Sophie s’est installée chez Ian, elle l’accompagne voir sa mère qui est veuve, Helena. Ian lui rend visite tous les dimanches. Sophie trouve Helena, grande femme de 71 ans, « redoutable ». Elle se plaint des petits commerces d’antan qui ont disparu, s’étonne du sujet de la thèse de Sophie, une étude des portraits d’écrivains européens noirs au dix-neuvième siècle comme Pouchkine, Dumas.

    Quant à Coriandre, la fille de Doug, elle est bouleversée par la mort d’Amy Winehouse. A quatorze ans, elle est en crise, ne supporte ni son père de gauche ni sa mère qui s’occupe d’œuvres de bienfaisance,  ni l’école privée où l’ils ont inscrite. Quand des émeutes éclatent à la suite du meurtre d’un Noir par la police, elle y prend part, attirée par « le goût vivifiant de la colère ».

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    Une succession d’affrontements liés au racisme ou au refus de la mondialisation révèlent la « ligne de fracture abyssale dans la société britannique ». Au mariage de Sophie et Ian, les seules personnes de couleur sont Sohan et Naheed, assis l’un près de l’autre. Quand sa collègue Naheed aura droit à la promotion que Ian espérait, à part Sophie, tout son entourage mettra cela sur le compte du pouvoir croissant des minorités et du politiquement correct.

    Depuis des années, Benjamin écrit une fresque de l’histoire européenne depuis l’entrée de la Grande-Bretagne dans l’Union en 1973 et compile des fichiers musicaux qui l’accompagnent. Sur les conseils de son ami éditeur, il renonce aux considérations « historico-politiques » et accepte de ne publier que l’histoire de son amour pour Cicely, sous le titre « Rose sans épine ». Benjamin est resté très proche de sa sœur Lois, qui a vécu un drame dans sa jeunesse, et il l’aide à prendre soin de leur père.

    Voilà les principaux ingrédients que fait mijoter Jonathan Coe dans Le cœur de l’Angleterre, un roman savoureux, riche en réflexions, en rencontres des corps, des cœurs et des esprits, avec l’un ou l’autre intermède à Marseille ou en croisière sur la Baltique. A travers l’éloignement entre Londres et l’Angleterre profonde, entre les élites et le peuple, attisé par les médias, on perçoit comment le Brexit s’est imposé au Royaume-Uni et l’a profondément divisé. On y reconnaît notre époque que l’écrivain décrit avec ce qu’il faut d’ironie pour ne pas verser dans trop de mélancolie. (Un seul regret : n’avoir pas pris note de tous les morceaux musicaux cités, comme cet émouvant Envol de l’alouette de Ralph Vaughan Williams.)

  • Strates

    C'est ça l'amour photo.jpg« Bouli Lanners a déjà derrière lui une belle collection de personnages, mais la richesse des nuances qu’il apporte à la construction de celui de Mario est hors du commun. Le scénario de Claire Burger le fait circuler entre son travail, dans une administration territoriale, les lieux culturels de Forbach, qu’il fréquente assidûment, et son petit pavillon. Lanners profite de chaque station pour révéler une des strates dont l’accumulation a fait cet homme-là, qui exhibe ses sentiments avant de rester paralysé, qui voudrait dire la loi à ses filles mais se laisse arrêter à la première objection, qui voudrait retrouver la femme qui l’a quitté et s’aveugle quand elle refuse de revenir. »

    Thomas Sotinel, « « C’est ça l’amour » : portrait d’un père, héros obstiné » (Le Monde, 27/3/2019)