Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mariage - Page 3

  • Japonaises à marier

    Julie Otsuka a gagné bien des lecteurs avec Certaines n’avaient jamais vu la mer (The Buddha in the Attic, 2011, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau). C’est son deuxième roman, « une œuvre de fiction » émouvante où, précise un avertissement, toute ressemblance avec des faits réels « ne serait que pure coïncidence ». 

    otsuka,julie,certaines n'avaient jamais vu la mer,roman,littérature anglaise,états-unis,japon,immigration,mariage,main-d'oeuvre,travail,culture
     
    “Clifford Harper illustration of woman working in a field” © Clifford Harper/agraphia.co.uk (The Guardian)

    Dès qu’on entre dans l’histoire de ces jeunes Japonaises sur un bateau, juste après la première guerre mondiale, en train d’imaginer leur vie d’épouse auprès d’Américains choisis sur la foi d’une simple photographie et d’une promesse de vie meilleure aux Etats-Unis, on se demande quelle réalité historique l’a inspirée – et si Julie Otsuka, née en 1962, évoque là un passé familial. Réponses dans cette vidéo : ce sont les témoignages reçus à la publication de son premier roman, Quand l’empereur était un dieu, qui lui ont donné l’idée de raconter cette histoire connue de toutes les familles américano-japonaises mais souvent ignorée, même des Américains.

    Julie Otsuka énumère, juxtapose, raconte la première nuit : «  Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. Ils nous ont prises dans le calme. Avec douceur et fermeté, sans dire un mot. Persuadés que nous étions vierges, comme l’avait promis la marieuse, ils nous ont traitées avec les plus grands égards. Dis-moi si ça fait mal. Ils nous ont prises par terre, sur le sol nu du Minute Hotel. En ville, dans les chambres de second ordre du Kumamoto Inn. Dans les meilleurs hôtels de San Francisco où un homme jaune était autorisé à pénétrer à l’époque. » Et cætera.

    Les unes ont plus de chance que les autres, mais toutes se retrouvent mariées à des hommes qui ont surtout besoin d’une bonne travailleuse à leur côté, dans les champs, les vergers. Le premier mot qu’ils apprennent à leur épouse, c’est « water », un mot pour tenir le coup, qui peut sauver la vie. Les conditions de vie sont misérables, et les maris admirent leurs dos robustes, leurs mains agiles, leur endurance, leur discipline, leurs dispositions dociles. 

    otsuka,julie,certaines n'avaient jamais vu la mer,roman,littérature anglaise,états-unis,japon,immigration,mariage,main-d'oeuvre,travail,culture

    D’un chapitre à l’autre, le temps passe. Certaines vont travailler à la ville, dans les lavoirs, les blanchisseries, les hôtels. Ou comme domestiques chez des femmes riches qui leur enseignent plein de choses utiles pour tenir une maison – ou un homme – « Nous les aimions. Nous les haïssions. Nous voulions être elles. Si grandes, si belles, si blanches. Leurs longs membres gracieux. Leurs dents éclatantes. »

    Certaines déçoivent ou ne tiennent pas le coup. A nouveau, un jour, elles rêvent de partir ailleurs. « Mais en attendant nous resterions en Amérique un peu plus longtemps à travailler pour eux, car sans nous que feraient-ils ? Qui ramasserait les fraises dans leurs champs ? Qui laverait leurs carottes ? Qui récurerait leurs toilettes ? Qui raccommoderait leurs vêtements ? » Puis ce sont les premières naissances, les enfants à élever.

    Comme si tout cela comptait pour rien, un jour, des rumeurs enflent, qui font de tous les Japonais en Amérique des « traîtres ». Les épouses écoutent les nouvelles de la guerre à la radio et s’inquiètent. On parle de listes de noms en circulation, d’hommes envoyés au loin, d’expulsions. Continuer à vivre comme avant ? C’est de plus en plus difficile. Quelque chose va leur arriver, qui risque d’anéantir tout ce qu’elles ont réussi à construire. 

    otsuka,julie,certaines n'avaient jamais vu la mer,roman,littérature anglaise,états-unis,japon,immigration,mariage,main-d'oeuvre,travail,culture

    « Préquelle » de son premier roman, comme disent les Canadiens francophones, Certaines n’avaient jamais vu la mer se termine là où l’autre commençait. Rythmé grâce à « la voix du nous », ce récit fait entendre le chœur de femmes pauvres et courageuses. Il a remporté les prix Pen Faulkner Award et Femina étranger en 2012. A une époque où l’immigration suscite tant de commentaires, Julie Otsuka rend hommage avec respect et empathie à ces jeunes femmes venues offrir sur une terre étrangère leur force de travail et d’abnégation.

  • Liberté

    eugenides,le roman du mariage,roman,littérature anglaise,etats-unis,université,études,amour,mariage,culture

    « L’incapacité de Phyllida à réaliser ses rêves avait forgé ceux de Madeleine. La vie de sa mère était l’exemple à ne pas suivre. Elle incarnait l’injustice que Madeleine allait réparer. Entrer dans l’âge adulte en pleine poussée progressiste, grandir à l’époque de Betty Friedan, des manifestations pour l’égalité des droits entre les sexes et des chapeaux conquérants de Bella Azbug, affirmer son identité au moment où celle-ci connaissait une profonde mutation, était une liberté digne des plus grandes libertés américaines que Madeleine avait étudiées à l’école. »

    Jeffrey Eugenides, Le roman du mariage

  • Le roman de la vie

    Y a-t-il période plus propice aux rencontres que le temps des études sur un campus universitaire ? Le roman du mariage de Jeffrey Eugenides (The Marriage Plot, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Olivier Deparis) continue à captiver ses lecteurs en format de poche – un gros roman d’amour, mais pas seulement. 

    eugenides,le roman du mariage,roman,littérature anglaise,etats-unis,université,études,amour,mariage,culture

    Le titre renvoie d’abord à un cours choisi par Madeleine Hanna, étudiante en lettres : « Le roman du mariage : œuvres choisies d’Austen, d’Eliot et de James ». Le jour de la remise des diplômes à Providence, Rhode Island, le coup de sonnette de ses parents rappelle à Madeleine le petit-déjeuner qu’ils ont convenu de prendre ensemble, mais elle n’a pas du tout la tête à faire la fête après une nuit agitée et trop alcoolisée.

    Phyllida et Alton sont en pleine forme, eux, ravis de féliciter leur lauréate. Malgré les années et leurs prises de bec, Madeleine observe sa mère « une fois de plus en parfait accord avec les circonstances », soignée, enthousiaste, de quoi se sentir encore plus déphasée. Ses projets de vie commune avec Leonard Bankhead inquiètent sa mère, qui lui préfère Mitchell, « le genre de garçon dont elle aurait dû logiquement tomber amoureuse et devenir l’épouse, un garçon intelligent et sain qui plaisait à ses parents. » 

    Après ses études de théologie, Mitchell Grammaticus  (à moitié grec, comme l’auteur) a prévu de faire un grand voyage jusqu’en Inde avec un ami. Madeleine, sans réponse à sa demande de troisième cycle, se sent perdue, sans endroit où aller sinon chez ses parents. Elle vient de rompre avec Leonard, rencontré au cours de « Sémiotique 211 » (question de se mettre au courant des théories littéraires en vogue), un des dix étudiants sélectionnés pour ce programme.  

    eugenides,le roman du mariage,roman,littérature anglaise,etats-unis,université,études,amour,mariage,culture

    Bien qu’il se spécialise en biologie, Leonard a suivi ce cours « par intérêt philosophique », et dès leurs premières conversations, Madeleine a découvert quelqu’un d’étonnant, d’une intelligence fulgurante, très différent de ses petits amis précédents. A la même époque, elle lisait Fragments d’un discours amoureux de Barthes, qu’elle ne lâchait plus. Mais Leonard a ironisé lorsqu’elle lui a parlé d’amour, et elle a décidé alors de rompre.

    Mitchell a eu sa chance, quand Madeleine l’a invité chez ses parents pour Thanksgiving, pour ne pas le laisser seul sur le campus. C’est alors qu’il a charmé ses parents mais s’est montré trop timide avec elle – elle l’a laissé tomber, et pourtant lui ne pense qu’à l’épouser. Et voilà que juste avant la cérémonie des diplômés, un ami de Leonard téléphone à Madeleine pour lui apprendre que celui-ci est à l’hôpital, pour une grosse dépression.

    Furieuse que ses colocataires lui aient caché son état, Madeleine oublie la cérémonie, file à l’hôpital : Leonard, sous lithium, estime qu’elle a bien fait de quitter un « handicapé affectif », les unités de cours à récupérer pour obtenir son diplôme l’obsèdent,. Madeleine, qui n’a reçu aucune réponse positive à ses demandes de troisième cycle, se trouve un nouvel objectif : aider Leonard à s’en sortir. 

    eugenides,le roman du mariage,roman,littérature anglaise,etats-unis,université,études,amour,mariage,culture

    Sur près de six cents pages, Eugenides décortique les états d’âme des uns et des autres, suit chacun des personnages dans ses pérégrinations, Mitchell dans son voyage autour du monde et ses interrogations spirituelles, Leonard entre les hauts et les bas d’un maniaco-dépressif, Madeleine dans ses lectures et l’analyse de ses sentiments personnels. « Un remake de « Jules et Jim » transposé dans l’univers drolatique de David Lodge », titre André Clavel (Le Temps) 

    Dans Télérama, Nathalie Crom fait l’éloge d’un « récit d’apprentissage de facture classique, remarquablement intelligent et infiniment séduisant. » Fallait-il tant d’adverbes ? Il y a des longueurs dans Le roman du mariage. Eugenides, qui dédie son roman à ses « colocs », décrit d’abord les mœurs universitaires à Brown, dans les années 80, avec pas mal d’ironie quant aux effets du structuralisme sur les approches littéraires, mais fait surtout place ensuite aux interrogations existentielles. Une fois le campus quitté, il faut choisir sa vie – pour ou contre, avec ou sans – et interviennent alors l’éducation, le milieu, les sentiments, les réponses du monde à nos attentes, et les circonstances, imprévisibles.

     

  • Indomptable

    tagore,kumudini,roman,littérature indienne,bengali,mariage,société,culture« Pour Madhusudan, dont la vie n’avait été faite que de luttes et qui avait dû rester constamment vigilant devant les caprices du sort, la merveilleuse maturité de Kumu et sa gravité étaient une source d’étonnement extraordinaire. Il ne prenait rien simplement tandis qu’elle semblait aussi simple qu’une divinité. Cette opposition entre leurs natures l’attirait très fortement vers elle. Revivant en esprit toute la scène de l’entrée de la mariée dans sa belle-famille, il prit la mesure, d’un côté, de sa propre colère devant son impuissance, et, de l’autre, chez la jeune femme, de la parfaite démonstration de son indomptable dignité. Il n’y avait pas eu l’ombre d’une impertinence malvenue dans sa conduite, comme chez les femmes ordinaires. Si tel avait été le cas, il n’eût pas hésité à user de l’autorité maritale pour la rabaisser. Il ne comprenait pas lui-même le tour qu’avaient pris les événements. Pour une étrange raison, il ne parvenait pas à l’atteindre. »

    Rabindranath Tagore, Kumudini

  • Le mariage de Kumu

    Rabindranath Tagore (1861-1941) a reçu le Prix Nobel de littérature en 1913. Depuis quelques années, Zulma publie de nouvelles traductions françaises du romancier, poète, dramaturge, musicien, acteur et peintre, qui a « lutté pour l’indépendance de l’Inde, contre la partition du Bengale, et a soutenu le mouvement de Gandhi » (Zulma). 

    tagore,kumudini,roman,littérature indienne,bengali,mariage,société,culture
    Rabindranath Tagore, Visage de femme, National Gallery of Modern Art, New Dehli.

    Kumudini (Yogayog, 1929, traduit du bengali (Inde) par France Bhattacharya, 2013) se déroule dans le Bengale du dix-neuvième siècle et raconte le mariage de Madhusudan, homme mûr, et de Kumudini, 19 ans, un mariage arrangé entre un entrepreneur qui a fait fortune et la fille cadette d’une famille brahmane respectable, sur le déclin.

    Les Ghoshal, à l’époque où leurs deux familles rivalisaient de splendeur, avaient perdu leur grandeur ancestrale à la suite de divers procès et les Chatterji « portèrent le coup fatal aux Ghoshal en usant de l’arme de la disgrâce sociale ». Ils avaient dû quitter le village pour s’établir modestement à Rajabpur. La mémoire de ces querelles était transmise de génération en génération, « comme des chèques du passé tirés sur un présent en faillite. »

    Son père avait poussé Madhusudan vers les études, afin de se faire une place parmi les « gens de bien », mais sa mort a obligé celui-ci à vendre ses livres et à travailler. Très habile dans le commerce, et entreprenant, Madhu mène la Ghoshal Company à la gloire. C’est alors seulement, au sommet de sa prospérité, qu’il envisage de se marier et déclare vouloir « une fille Chatterji » – « Un lignage qui a reçu des coups est aussi dangereux qu’un tigre blessé. »

    Chez les Chatterji (deux frères et cinq sœurs), quatre sœurs ont été mariées dans des familles de haute lignée, leurs dots ont mis la famille dans les dettes. Pris à la gorge par un intérêt de 9 % puis de 12 %, Vipradas, le frère aîné, décide d’envoyer son frère Subodh en Angleterre pour y devenir avocat. Quand il apprend que Madhusudan, nouveau Raja, veut bien réunir tous leurs emprunts en un seul à 7 %, il se sent d’abord soulagé. 

    tagore,kumudini,roman,littérature indienne,bengali,mariage,société,culture

    « Kumudini était belle, grande et mince comme une tige de tubéreuse ». La dernière des filles souffre du poids que représente son état de fille à marier et espère un miracle. Après la mort de leur père, ils ont dû quitter le village pour Calcutta, où tout lui semble étranger. Très pieuse, voire superstitieuse, solitaire, Kumu a eu la chance d’être instruite par son grand frère : il lui a enseigné les échecs, le sanskrit, la photographie, le tir, la musique – elle joue très bien de l’esraj (un instrument à cordes) – et une grande affection les lie, d’autant plus que la fiancée de Vipradas est morte deux jours avant leurs noces.

    Subodh, leur frère, a souvent besoin d’argent et Kumu propose de vendre les bijoux en or de sa mère pour lui venir en aide. Vipradas refuse, ils sont sa dot. Quand un entremetteur se présente au nom de Madhu Ghoshal, Vipradas le renvoie d’abord, à cause de la trop grande différence d’âge, mais Kumu s’est mis en tête un destin royal, a vu des signes de bon augure, et le pousse à accepter.

    Le mariage décidé, reste à préparer les cérémonies. Mahdhu a insisté pour qu’elles aient lieu au village de leur ancienne splendeur : il n’y a plus de maison, mais fait monter un immense campement de toile au bord de l’étang des Ghoshal, surmonté d’un étendard à son nom visible de loin. Les proches des Chatterji, qui voient dans cette union une mésalliance, méprisent la débauche ostentatoire du marié et son manque de respect vis-à-vis de Vipradas.

    Systématiquement, à chaque étape des cérémonies, Madhu cherche à humilier les Chatterji, les ignorant presque, alors qu’il est si affable avec ses invités anglais. Vipradas, souffrant, se montre philosophe et rassure sa sœur : « Qui est grand, qui est petit, qui est supérieur, qui est inférieur, ce sont des choses artificielles. Dans l’écume, la place de telle ou telle bulle n’a aucune importance. Demeure calme en toi-même, personne ne pourra te faire du mal. » 

    tagore,kumudini,roman,littérature indienne,bengali,mariage,société,culture

    Au dernier moment, Madhu décide de terminer les cérémonies à Calcutta, nouvel affront pour sa belle-famille. Voyageant dans le wagon des femmes, Kumu doit affronter les médisances mais une belle-sœur, « la Mère de Moti », l’entoure de sa gentillesse. Dans le coupé qui mène les mariés au palais de Madhu, celui-ci se préoccupe pour la première fois de son épouse. Pour lui glisser un diamant au doigt, il veut lui prendre sa bague avec un saphir, mais Kumu refuse de la lui donner – c’est un cadeau de son frère bien-aimé.

    On l’a compris, ce mariage né d’un désir de revanche ne promet guère. Kumu, blessée par les manières de son époux, se retire dans la prière et dans l’humilité, fuit sa chambre – elle s’est évanouie avant d’y entrer pour la nuit de noces. Madhusudan ne connaît personne qui ose lui désobéir, et sa colère est grande. Mais Kumu réplique : « Libre à toi d’être cruel, mais, au moins, ne sois pas vil. » Jusqu’au bout du roman, dans cette histoire où tout est rapport de force, on s’interroge sur l’avenir de ce couple mal assorti.

    Tagore, lui-même marié à 22 ans à une fille de 12 ans jamais vue, et qui a marié ses trois filles très jeunes sans leur laisser le choix, pour des raisons de lignée sans doute, « décrit sans aucune complaisance l’injustice dont souffre la femme à qui la société de cette époque ne reconnaissait aucun droit. » (Postface de France Bhattacharya) Seuls Nabin, le frère de Madhu, et son épouse, la Mère de Moti, vivent sur une base de confiance et d’écoute. Les caractères des personnages sont finement décrits, et en particulier, celui de l’héroïne, Kumidini, victime et rebelle, ainsi que celui de Vipradas, l’attachant frère aîné. 

    Roman « transgressif » d’un Tagore vieillissant, Kumudini « choquait jusque très récemment la mentalité de la bourgeoisie bengalie conservatrice » et c’est pour cette raison, selon la traductrice, qu’il a fallu attendre les années deux mille pour le voir traduit en anglais, puis en français.