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mariage - Page 11

  • Envie de partager

    « Elsa Platte avait toujours été sensible à ce ton des conversations familières, conjugales et quotidiennes, qui n’ont rien de palpitant ou de passionnant, mais qui sont la matière du lien. Car toute chose dite à l’autre, livrée, ou offerte comme un cadeau, comme son envie de partager, ne sert qu’à le tisser. Oui, nos amours autant que nos amitiés étaient des tresses de mots, comme ces épaisses cordes lisses le long desquelles on doit grimper enfant à l’école. »

     

    Alice Ferney, Paradis conjugal 

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  • Couples de fiction

    Paradis conjugal (2008) d’Alice Ferney s’ouvre sur le générique de Chaînes conjugales (1949) de Joseph Mankiewicz. Ce soir, ce n’est pas la première fois qu’Elsa Platte (clin d’œil à Sylvia Plath) va regarder ce film, un dvd offert par son mari. Avec dans l’oreille ce qu’Alexandre lui a dit la veille : « Demain soir et les soirs suivants, prépare-toi à dormir seule. Je ne rentrerai pas. Je ne rentrerai pas
    dans une maison où ma femme est installée devant la télévision, voit le même film depuis trois mois, ne se lève plus pour me préparer à dîner, et se couche sans me regarder. »

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    En découvrant les états d’âme d’Elsa, danseuse à l’Opéra juste à la retraite, pendant le début du film, je me demandais comment diable Alice Ferney, qui dit choisir ses sujets par élection quasi amoureuse, allait pouvoir mener à bien ce roman cinématographique, dont le début me semblait poussif, artificiel. Et pourtant, au long des quelque quatre cents pages de Paradis conjugal, un univers se construit et nous capte. « Ce n’est pas un film sur la séparation, c’est un film sur le mariage. Sur le soupçon. Sur l’imperfection dont on est toujours coupable et que l’on doit
    bien reconnaître. Sur toutes les raisons que, dans un couple, on aurait de partir. Sur l’amour qui fait rester, dit Elsa. »
    Avec les aînés de ses quatre enfants, Max et Noémie, venus la rejoindre devant la télévision, nous suivons l’histoire de trois femmes qui passent une journée ensemble et qui se demandent, chacune, lequel de leurs trois maris est parti avec leur rivale de toujours, Addie Ross, l’irrésistible, la fatale. 

     

    Le va-et-vient entre la fiction et la vie tient le lecteur en haleine. Pourquoi Elsa s’enchante-t-elle de ce mélodrame ? Qu’y cherche-t-elle ? Où cela va-t-il la mener ? La mise en abyme multiplie les angles de réflexion. Nous écoutons la voix off, celle d’une des protagonistes, et aussi les commentaires échangés devant l’écran. La mère garde pour elle ses tourments personnels, écoute les réactions de ses enfants, prend garde à ne rien dévoiler de cette intrigue qu’elle connaît par cœur.

     

     

    Depuis qu’elle ne danse plus, son corps est éteint, irritable, Elsa Platte est sans désir. Ce film la rend heureuse, elle veut comprendre « par quel canal, par quel mécanisme intérieur » un film peut agir sur l’humeur, alors que rien n’a changé entre-temps dans la vie réelle. Place donc à Deborah, « naturelle et ravissante », mariée à un « nanti charmant », Brad Bishop, parti en voyage alors que d’ordinaire il joue au golf le samedi. A Rita, « la femme d’aujourd’hui » et George Phipps. A l’élégante Lora Mae, d’origine modeste, qui a épousé son patron, Porter Hollingsway, le plus riche des trois. Mais personne ne sait tout de l’autre, pas même d’un conjoint.

     

    Au moment où les trois jeunes femmes embarquent sur un bateau pour accompagner des orphelins en excursion, arrive une lettre d’Addie Ross qui leur est adressée : elle a quitté la ville en compagnie du mari de l’une d’entre elles, a-t-elle écrit. « Ah la vache ! s’exclame Max » ; sa sœur réclame le silence ; Elsa pousse sur la touche « pause » pour commenter la situation avec eux. On fera connaissance aussi avec les maris, à travers quelques scènes révélatrices, des soirées où les couples se rencontrent, des conversations privées, des scènes de ménage.

     

    Alice Ferney nous fait visiter dans Paradis conjugal les apparences et les coulisses
    de ces couples, trois couples plus un, celui des Platte, sans compter Addie Ross, la trouble-fête. Pourquoi se marie-t-on ? Comment vit-on mariés ? Baisers, trahisons, soirées, solitudes, maisons, paroles, reproches, on en parcourt toute la gamme – y compris la part de la sexualité – et parfois ses clichés. Son récit interroge les liens du mariage, paradis ou chaînes (deux titres pareillement excessifs), sans toutefois nous infliger de réponse. Il instaure peu à peu entre fiction romanesque et cinéma une intimité plus fructueuse que je ne l’aurais cru et qui, loin d’épuiser l’intérêt du film de Mankiewicz, donne envie de le regarder.

  • Réussite et désir

    A Colorado Springs, Henry Farman, premier associé de la banque El Paso, est plutôt fier de sa maison « de style écossais » au pied du Mont Cheyenne, un endroit très recherché, mais sa progéniture le déçoit. Pas de fils, deux filles. L’aînée, Madge, a épousé Arthur Stoessel, un peintre et architecte suisse également musicien, rencontré à Bruxelles où elle étudiait le violon, pas le gendre idéal selon lui, et voilà que sa sœur Ida Lee voudrait elle aussi aller « se perfectionner » en Angleterre, ce qu’il n’est pas près de lui accorder. L’ombre de ce père fortuné plane sur La tentation américaine (1993) de Pierre Furlan, même si son personnage principal est en fait Arthur, un jeune homme « très doué » qui ne partage pas ce type de préoccupation.

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    Louis Soutter, Souplesse, 1939
      Peinture au doigt, encre noire et gouache sur papier, 44 x 58 cm

    Ó Musée cantonal des Beaux-Arts / Bellerive

     

     
     

    Farman est mécontent et d’une rumeur concernant son gendre et une élève de son cours de dessin, Cynthia Milliken, une protégée de Stratton, ancien charpentier devenu millionnaire en trouvant de l’or, et de la réponse fantaisiste qu’il a envoyée au  concours organisé par sa banque et La Gazette en ce printemps 1901 : à la question posée aux lecteurs, « Quel sera le signe distinctif du XXe siècle ? », Stoessel l’anticonformiste a répondu « le fil barbelé » en joignant le bref justificatif demandé.

     

    Madge et Arthur logent encore à l’hôtel comme de jeunes mariés, ils attendent que Madge soit enceinte pour se chercher une maison à eux. Le hic, c’est qu’elle consulte en vain jusqu’à présent un spécialiste des problèmes de fertilité. Alors qu’Arthur relit une lettre de sa sœur Jeanne restée chez leurs parents à Morges (« Papa répète que tu vas faire comme le célèbre Johann Suter de Bâle (les Américains disent John Sutter, je crois) et conquérir l’Amérique. C’est absurde, n’est-ce pas ? Maman hausse alors les épaules en disant que ça n’a rien à voir avec le bonheur. »), sa femme vérifie sa tenue vestimentaire, ils sont attendus au traditionnel déjeuner du dimanche chez ses parents. Madge est excitée par le concert qu’ils vont donner dans deux semaines devant « pas mal de gens influents » et lui demande un peu plus d’enthousiasme : « Nous sommes les élèves d’Eugène Ysaye, nous avons quelque chose d’unique à montrer. »

     

    Arthur a déjà passé des heures à répéter avec le quatuor de Madge, mais elle voudrait qu’il fasse plus, que ça lui plaise vraiment, qu’il veuille réussir cette soirée autant qu’elle. L’année précédente, il avait obtenu une bonne presse pour une exposition, mais n’avait pas exploité ce succès. Leurs anciens camarades font parler d’eux, lui rappelle-t-elle – « Et toi ? Toi, tu te poses des questions. » Madge admire Artus Van Briggle, qui a étudié avec Arthur à Paris, et fait déjà une « carrière prodigieuse de céramiste malgré sa tuberculose ». Madge s’impatiente : « Je joue le premier violon pour que tu n’aies pas à te comparer à Ysaye, j’organise les répétitions, le concert, je mets tout à tes pieds, tu n’as qu’à te baisser pour ramasser. Alors, baisse-toi un peu, bon sang. » Mais Arthur a-t-il vraiment envie de conquérir l’Amérique ?

     

    Un soir où une migraine terrible lui fait quitter un concert auquel il assiste avec Madge, Arthur marche jusqu’à « l’autre ville », Colorado City et ses tripots, peu fréquentable pour la bonne société attachée à l’élégance et à la décence. Le professeur de dessin de Colorado Collège est déjà connu au Golden Dig : « A peine avait-il bu sa première gorgée que Sallie Society était debout près de lui à l’appeler Frenchie en faisant battre ses longs cils. » Grâce à elle, il voudrait rencontrer la patronne, dont on dit qu’elle sait beaucoup de choses sur Stratton, le riche protecteur des Milliken mère et fille. Il essaie de rompre avec Cynthia, mais aussi, assez confusément, d’obtenir quelque chose par son intermédiaire.

     

    Le concert du quatuor, le jour venu, est un triomphe. Comme par magie, les affaires de Madge et Arthur prennent un tour meilleur. On le sollicite pour la construction d’un nouveau bâtiment, une personne en vue lui commande un portrait, on le pousse même à poser sa candidature au poste de Directeur du département des Beaux-Arts. Une nouvelle vie, enfin ? Madge s’exaspère de sa passivité, jour après jour ils s’éloignent l’un de l’autre. Il sait ce qu’elle désire, mais le désire-t-il, lui, et de cette manière ?

     

    Il y a dans La tentation américaine, comme chez son héros, une faille qui trouble le lecteur, qui ne sait trop sur quel pied danser. Les questions sous-jacentes sont essentielles : comment réussir, créer, aimer, être soi-même, choisir sa vie, être heureux ? Comment savoir ce que l’on désire vraiment ? Beaucoup de dialogues directs, presque du théâtre par moments. Le lecteur découvre à la fin l’autre nom d’Arthur Stoessel, et son destin, on comprend mieux alors comment Pierre Furlan, à partir de quelques dates et lieux dans une biographie d’artiste, a imaginé ce personnage mal à l’aise à Colorado Springs, au début du XXe siècle – et l’épigraphe : « L’amour est un fil de soie qu’on noue ou qu’on coupe. » (Louis Soutter)

  • Le feu

    « Le feu est un être vivant. Jamais en repos, protéiforme et versicolore, il dévore tout sur son passage, crépite et réchauffe. L’homme peut l’allumer ou l’étouffer, souffler dessus pour l’attiser ou pour l’éteindre. Le feu est l’unique chose au monde que l’on peut faire mourir et ressusciter. La plupart des activités de l’homme, de même que ses entreprises de destruction en dépendent. Le feu est
    un ami qui concourt à la vie, il désinfecte et purifie, mais il est également son pire ennemi. D’ailleurs, la découverte du feu est peut-être la clé de la compréhension de la mort. »

     

    Avraham B. Yehoshua, Un feu amical 

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  • Un voyage en solo

    Un feu amical (2008), signé Avraham B. Yehoshua, nous fait partager la semaine
    très particulière de Daniella et Yaari qu’un voyage sépare alors que s’allument, soir après soir, les huit bougies de Hanoukka. Cette fête juive des lumières se déroule chaque année en décembre, à cette période-ci exactement.
     

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    Pour la première fois, Daniella, professeur d’anglais, se rend seule en Afrique où sa sœur aînée est décédée il y a un an loin des siens, pour faire son deuil et rendre visite à son beau-frère en Tanzanie. Diplomate retraité, celui-ci a décidé de rester là-bas et de travailler pour une mission anthropologique aux environs de Morogoro – c’est volontairement qu’il se tient éloigné d’Israël, où il ne veut plus mettre les pieds. Yaari, le mari de Daniella, pris par son travail d’ingénieur ascensoriste, est inquiet de voir sa femme entreprendre ce voyage seule, la jugeant un peu « tête en l’air depuis quelque temps ». Autre sujet de préoccupation : le problème du vacarme intempestif dans la cage d’ascenseur d’un nouvel immeuble lorsqu’il fait grand vent, même si l’installation en elle-même ne semble pas pouvoir être mise en cause.

     

    A travers les récits du voyage de Daniella en Afrique et des journées de Yaari à Tel-Aviv, en alternance, toute une vie de famille se dessine, dans le contexte actuel du Proche-Orient. Daniella se demande quel accueil va lui réserver Jérémie, qui s’est fort éloigné d’eux depuis la mort de son fils unique à la guerre, dans des circonstances absurdes. « Vous êtes très occupés entre le boulot, les enfants et maintenant vos petits-enfants, alors que moi, je suis libre comme l’air, sans attaches, sans travail » leur a-t-il dit au téléphone, et en plus, cela l’arrange financièrement de vivre en Afrique.

     

    L’esprit tourné vers sa famille en Israël et vers sa destination, Daniella prend conscience de l’ennui de voyager sans son mari toujours prêt à l’écouter. A Nairobi où elle fait escale, elle a reçu de l’hôtesse un gros paquet de journaux israéliens qu’elle compte apporter à son beau-frère. Installée à la cafétéria, les jambes sur une chaise, elle ouvre le roman qu’elle a emporté, mais il ne la passionne guère, elle préfère se reposer un peu, et marque la page avec sa carte d’embarquement avant de fermer les yeux. Quand viendra le moment de reprendre l’avion, elle aura oublié où elle l’a mise – Yaari avait bien insisté pour qu’elle garde tous ses papiers ensemble – et ne la retrouvera qu’in extremis.

     

    A Tel-Aviv, Yaari rejoint son fils Morane sur un chantier, pour vérifier la construction d’une gaine d’ascenseur. Ensuite, il passe chez son père dont s’occupe un couple de Philippins depuis que la maladie de Parkinson l’a privé de son autonomie. C’est là qu’il allume la deuxième bougie de Hanoukka à la manière rituelle, tout en pensant à la voyageuse qui doit être presque arrivée à destination. Daniella pensait apercevoir son beau-frère à l’aéroport, mais il a envoyé pour l’accueillir « une messagère longiligne à la peau noire comme de l’encre », Sijin Kuang, une infirmière soudanaise qui fait aussi office de chauffeur. La visiteuse n’est pas au bout de ses surprises. Jérémie, qui avait cru qu’elle changerait d’avis et renoncerait à ce voyage, n’apprécie ni les journaux ni les bougies qu’elle lui a apportés : il les jette immédiatement dans le fourneau. Il ne veut plus avoir affaire aux juifs ni à quoi que ce soit d’Israël, et qu’elle ne lui fasse surtout pas la morale. « Il veut prendre du recul. »

     

    Ainsi, à la fin du premier chapitre, se superposent comme dans un mille-feuilles les thèmes d’un roman familial et social, où les questions existentielles ne manquent pas. Son titre aux multiples connotations est lié au drame d’Eyal, le fils de Jérémie, tué par erreur par son propre camp alors qu’il était chargé de faire le guet sur le toit d’une maison palestinienne. D’abord choqué d’entendre Yaari dire « ils veulent parler d’un feu amical », Jérémie a fini par aimer cette « formule fallacieuse » dans laquelle « il y avait quelque chose de plus, une étincelle » qui l’aiderait à se diriger dans les ténèbres et à « identifier le mal véritable dont nous souffrons tous… » Et voilà qu’un policier militaire est venu chercher Morane, sourd jusqu’alors aux convocations. Sa femme et ses enfants se retrouvent sans son aide, ni celle de la grand-mère si disponible habituellement. Yaari va devoir les prendre en charge, ce qui lui fera mieux connaître ses petits-enfants.

     

    De belles scènes ponctuent ces journées d’un couple séparé : les visites de Daniella à un éléphant exhibé pour son œil droit démesuré et mélancolique – « l’œil curieux et sagace d’un cyclope à la prunelle bleu vert » ; ses contacts avec les anthropologues africains qui apprécient de pouvoir expliquer leurs recherches à une femme aussi attentive ; le dialogue difficile mais profond avec son beau-frère en quête de « détachement » ; enfin la découverte des lieux mêmes où sa sœur a eu un malaise fatal. En Israël, les rencontres entre Yaari et une vieille psychanalyste pour qui son père a conçu un minuscule ascenseur d’angle privé « garanti à vie », sa maîtresse sans doute ; ses retrouvailles avec son fils à qui il apporte des vêtements chauds dans le baraquement où il est consigné ; son travail avec une sympathique acousticienne à l’oreille absolue.

     

    Deuil, séparation, solitude, on pourrait croire qu’Un feu amical est un roman sombre, et ce n’est pas le cas. La lumière y vient du ciel et des bougies allumées, mais surtout de la vérité des rapports humains et du bel amour qui lie profondément ce couple uni. La question du mariage, des rapports entre homme et femme est pour l’auteur « le centre du livre », comme il l’explique dans un exposé donné à Paris en janvier 2008 : il a veillé à donner aux deux protagonistes une véritable égalité dans la narration. Yehoshua a reçu le prestigieux grand prix de Littérature d’Israël pour l’ensemble de son œuvre. Je n’en ai pas fini avec lui.