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littérature néerlandaise - Page 8

  • Première question

    « Pourquoi suis-je ici ? » demandait-elle
    chaque fois, quatre-vingt-dix ans, les yeux

     

    cernés de rouge depuis que les larmes
    n’y venaient plus. « Pourquoi suis-je ici ? »
    A peine capable de se mettre debout,

     

    l’appétit déclinant. « Pourquoi suis-je ici ? »
    J’avais beau lui expliquer patiemment
    trois fois, quatre fois, que cela faisait déjà

    des années qu’elle ne pouvait plus vivre seule,

     

    ne tenait plus sur ses jambes, elle savait encore

    parfaitement l’année de ma naissance, mais pas

    celle où nous étions, que « bleu outremer » était

    la couleur de la porte d’entrée chez ses

    grands-parents, mais pas le nom de l’infirmière

     

    qui venait la laver et l’habiller tous les jours.

    « Pourquoi suis-je ici ? » Puis avec un choc

    je compris : et si ce n’était pas une question

    d’aujourd’hui mais d’autrefois et là-bas, la première

     

    du catéchisme, celle avec la promesse

    d’un ciel, et je lui répondis : « Pour servir
    Dieu et être heureuse en ce monde

    et dans l’au-delà. » Elle ne me jeta même pas
    un regard : « Tu y crois encore, à ces bêtises ? »

     

    Huub Beurskens

     

    (Hôtel Eden, 2013, traduit du néerlandais par Hans Hoebeke) 

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    Eerste vraag
     

    « Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » vroeg ze
    telkens weer, in haar negentigste, rood
     

    Omrande oogjes vanwege het gebrek aan
    traanvocht. « Waartoe ben ik eigenlijk hier ? »
    Amper nog in staat overeind te komen,
     

    weinig eetlust meer. « Waartoe ben ik eigenlijk
    hier ? » Hoe ik ook geduldig probeerde het
    haar uit te leggen, drie, vier keer, dat ze al
    jaar geleden niet meer zelfstandig wonen 
     

    kon, niet goed ter been, mijn geboortejaar
    wist ze feilloos, maar niet dat waarin we
    heden leefden, dat “diepblauw” de kleur
    van de deur van haar grootouderlijk huis

    was geweest, maar niet hoe de verpleegster
     

    heette die haar dagelijks waste en kleedde.
    « Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » Tot ik met
    een schok dacht : wie weet is het geen vraag
    van nu, maar een van toen en daar, de eerste
     

    uit haar catechismus, die met de belofte
    van een hemel, en antwoordde: “Om God
    te dienen en daardoor hier en hiernamaals
     

    gelukkig te zijn.” Ze keek me er niet eens
    bij aan : “Dat jij nog gelooft in dat gezemel.”

     

    Huub Beurskens

     

    In Septentrion, n° 1, mars 2014,
    Le dernier cru : poèmes choisis par Jozef Deleu

     

     

     


     

  • Poétesse / Dichteres

    Cela fait bien longtemps qu’Euterpe, partie vers d’autres aventures, ne nous titille plus avec ses féminins féministes, je pense à elle en juxtaposant ces deux suffixes homonymes en français et en néerlandais. Au stand de Ons Erfdeel vzw à la Foire du Livre, j’ai retrouvé Septentrion que je lisais régulièrement à la bibliothèque de l’école. J’ai reçu avec plaisir un numéro de cette revue trimestrielle des « Arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas » qui a aussi un blog destiné à faire mieux connaître la culture des « Plats Pays » aux lecteurs francophones. 

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    Dans ce numéro 1 de 2014,  Bart Stouten (présentateur, producteur pour la chaîne de musique classique Klara (VRT) et poète, comme vous pouvez le lire sur son blog) présente la poésie de Miriam Van hee sous le titre « Tout commence chez soi… mais où ? » (traduit par Jean-Philippe Riby). Née en 1952, cette poétesse flamande le fascine avec ses vers « épurés, lumineux » et il nous parle de ses recueils publiés depuis 1978 (Le maigre repas / Het karige maal).

     

    Voici deux poèmes de Miriam Van hee, tirés de Là où tombe la lumière / Ook daar valt het licht (2013).  Elle est la première femme à avoir reçu, en 1998, le prix triennal de poésie de la Communauté flamande. En 2007,  l’édition française de son recueil La cueillette des mûres / De bramenpluk a été récompensée par le prix européen Poesias, rebaptisé depuis prix Virgile.

     

    Bart Stouten conclut son article par ce bel éloge : « Miriam Van hee est à mes yeux la poétesse du mystère. La poétesse du contre-jour. La poétesse d’un paradoxe qui fait des mots un silence. A la vérité, là encore choit la lumière. Aussi étrange que cela puisse paraître, la lumière éclaire jusqu’à l’indicible. »

     

    Sur place

     

    en bas est le village, il paraît
    tout avoir, un clocher
    une place, un pont et des lointains

     

    un bois de chênes où le vent parfois
    se déchaîne, et des maisons
    les volets sont fermés, des taches

     

    de lumière bougent sur le chemin
    de terre et c’est miracle, un monde
    habitable à ce point, et que pousse

     

    le raisin dans un sol aussi dur
    et que la treille ombrage
    sans y penser, le pommier porte

     

    encore des pommes petites, rouges et qui
    sous l’œil de personne, tomberont
    quand leur heure sera venue

     

    Surplace

     

    Beneden ligt het dorp, het lijkt
    alsof het alles heeft, een toren
    een plein, een brug, een achtergrond

     

    een eikenwoud waarin de wind
    tekeer kan gaan, en huizen
    de luiken zijn gesloten, vlekken

     

    licht bewegen op de aarden weg
    het is een wonder, zo bewoonbaar
    als de wereld is, dat druiven

     

    kunnen groeien in zulke harde grond
    en de wingerd schaduw geeft
    zonder bedoeling, de appelboom

     

    draagt appels nog, kleine, rode, die
    voor niemands ogen zullen vallen a
    ls hun tijd gekomen is
     

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     Le moment venu

     

    ce serait beau, le moment venu
    d’en avoir le désir, de sortir
    dans le matin et si jamais nous
    avions la force de nous risquer dans le bois

     

    pour chercher un endroit où nous étions
    jadis venus, couchés sur un rocher, nos regards
    dominant un coude de la rivière
    quelque chose allait survenir, un animal

     

    nous apparaîtrait, que nul ne nous dérange
    le moment venu, quand nous aurons enfin
    résolu nos problèmes et serons libérés,
    écoutons, entendons-nous déjà le murmure

     

    de l’eau, ne connaissions-nous pas un peu le monde
    nous avions attendu la neige, attendu le
    train, nous avions été en retenue, nous
    avions grimpé, nous nous étions perdus

     

    on nous avait trouvés, donc, le moment
    venu, prenons les sentiers battants
    plutôt que les battus, sans nous retourner, toujours
    il y aura quelque chose de connu, la terre meuble

     

    qui s’enfonce sous les pins, c’est ce que nous aimions

     

    Eens zover

     

    het ware mooi, als het eens zover is
    om ernaar te verlangen, naar buiten
    te gaan in de ochtend en mochten wij
    sterk genoeg zijn om het bos in te durven

     

    op zoek naar een plek waar wij vroeger
    al waren, wij lagen er toen op een rots
    uit te kijken over een bocht in de rivier
    iets stond te gebeuren, een dier zou zich

     

    aan ons vertonen, laat niemand ons storen
    als het een zover is en wij onze problemen
    dan eindelijk opgelost hebben en vrij zijn,
    laten wij luisteren of wij het water al horen

     

    ruisen, wij wisten toch iets van de wereld
    wij hadden gewacht op de sneeuw, op de
    trein, wij waren nagebleven op school, wij
    hadden geklommen, we waren verdwaald

     

    we werden gevonden, dus, als het eens
    zover is, laten wij de onzekere weg voor
    de zekere nemen, niet omzien, er zal altijd
    iets zijn dat we herkennen, de meegaande

     

    grond onder de dennen, daar hielden we van

     

    Miriam Van hee

     

    (Ook daar valt het licht, 2013, traduit du néerlandais par Philippe Noble)

  • Plus de rouge

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    Quand je n’ai plus de rouge
    je fais les arbres en vert, les arbustes,
    tout le paysage que je peins.
    Donc aussi les herbes folles et l’herbe

    où tu es étendue, attendant immobile,
    mais pourtant profondément émue plus tard
    quand tu peux voir la toile où j’ai remplacé
    ta robe rouge par ta douce nudité,
    pour laquelle, comme pour ton sourire,
    je n’ai pas encore trouvé la couleur qui convient.

    Quand je n’ai plus de rouge,
    il me reste tes lèvres.


    Paul Snoek, Quand je n’ai plus de rouge…
    (traduction Marnix Vincent)

    in Ici on parle flamand & français, Une fameuse collection de poèmes belges par Francis Dannemark (Le Castor Astral, 2005)

  • Seule, librement

    La marquise de Merteuil à une correspondante inconnue

     

    « Je pourrais scruter assez longtemps les taillis qui entourent mon jardin pour y découvrir, dans le tourbillon des feuilles et des rameaux, entre les taches mouvantes d’ombre et de lumière et dans les trouées toujours changeantes du feuillage, une silhouette à l’aise dans des vêtements lâches dégageant le pied, une femme aux cheveux courts, flottants, qui marche à pas rapides lorsqu’elle en a envie, et qui peut parcourir seule, librement, tous les sentiers ; une femme qui existe dans une autre réalité et pour qui je suis – telle que me voici – aussi étrange qu’une découverte archéologique. »

     

    Hella S. Haasse, Une liaison dangereuse – Lettres de La Haye 

    Haasse Marquise de Merteuil (Glenn Close dans le film de Stephen Frears).jpg
     La marquise de Merteuil (Glenn Close) de Stephen Frears

     

     

     

     

  • Merteuil en Hollande

    Une nouvelle lecture des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, voire une suite, c’est ce que propose Hella S. Haasse dans Une liaison dangereuse – Lettres de La Haye (Een gevaarlijke verhouding of Daal-en-Bergse brieven, 1976), roman traduit par Anne-Marie De Both-Diez en 1995.

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    Comme le sous-titre, la première lettre à la marquise de Merteuil d’une épistolière contemporaine, très proche de la grande dame de la littérature néerlandaise, la relie d’emblée à l’endroit où elle se promène, dans un quartier sud de La Haye, « le long de l’allée Daal-en-Berg » (vallée et montagne). « L’air que je respire quand je passe par là recèle – du moins je me l’imagine – un je ne sais quoi qui favorise ce que Goethe a appelé « die Lust zu fabulieren », l’envie de lâcher la bride à l’imagination. »

    La flâneuse se représente une gentilhommière de la fin du dix-huitième siècle, un manoir qui s’appellerait « Daalberg » (« Valmont ») où la marquise se serait réfugiée incognito après sa déchéance publique – Laclos l’a laissée à la fin de son chef-d’œuvre en route vers la Hollande.

     

    Pourquoi imaginer derrière une fenêtre la marquise au visage défiguré par la petite vérole, un œil perdu, enfuie de France avec les diamants et l’argenterie de son défunt mari dérobés à sa belle-famille ? Pourquoi cette envie de cerner « le personnage féminin le plus tristement célèbre de la littérature européenne », femme d’un égoïsme absolu, « la lucidité faite femme » ?

     

    Les Liaisons dangereuses ne donnent aucun détail sur le physique de la marquise, mais quelques éléments de son passé : une enfance auprès d’une nourrice qu’elle partageait avec Victoire, sa sœur de lait devenue sa femme de chambre ; une éducation d’aristocrate parisienne limitée à l’acquisition des bonnes manières, compensée par une intelligence vive et perpétuellement aux aguets du monde et des manèges de la séduction ; le mariage avec le marquis de Merteuil et le « tourbillon de plaisirs mondains » des jeunes épousées, suivi d’une vie ennuyeuse « à sa triste campagne » dans la vallée du Rhône ; la mort du marquis malade et, après le deuil, le retour à Paris avec une réputation « de solidité et de vertu » soigneusement préservée pour profiter de sa liberté nouvelle de veuve.

     

    Au zénith de sa carrière mondaine, la marquise de Merteuil rencontre le vicomte de Valmont. Leur liaison hors norme – c’est le sujet de Laclos – sera mise en échec par le séducteur tombé amoureux de Mme de Tourvel et tué en duel, puis par la fatale divulgation des lettres que la marquise a fait l’erreur d’écrire de sa propre main. « A qui puis-je écrire maintenant que Valmont est mort ? » s’interroge-t-elle dans une lettre à une correspondante inconnue, par besoin d’échanger des idées avec quelqu’un. « La femme peut se livrer au libertinage à la seule condition que personne ne l’apprenne. »

     

    Dans sa discrète résidence de La Haye, elle ne fréquente personne parmi les Hollandais « trop lisses ». Trop éloignée, la baronne Belle Van Zuylen, femme de lettres, qui a épousé un Suisse et vit à Neuchâtel sous le nom d’Isabelle de Charrière. La savante et frivole veuve Wolff l’intéresse, mais d’après les informations de son libraire à domicile, elle cohabite avec une demoiselle Deken, « moitié de béguine ». Pourquoi pas, au fond, une correspondante d’un siècle à venir, son alter ego – « le contraire de ce que je suis, tant au physique que par les circonstances dans lesquelles elle vit, mais qui me ressemble par la qualité de son intelligence » ?

     

    Ainsi débutent les échanges entre une femme cultivée du vingtième siècle et l’héroïne de Laclos. Réflexions sur le comportement des hommes et des femmes, ceux-là ayant pour eux l’avantage du Temps, septante ans et plus de pouvoir contre les quinze à vingt dont dispose une femme pour être désirable. Sur la jalousie selon le sexe. Sur l’art de la séduction. Hella Haasse s’appuie précisément sur le texte des Liaisons dangereuses pour nourrir cette correspondance imaginaire.

     

    Il y est question de leurs lectures, la marquise ayant décidé de s’occuper de littérature, c’est-à-dire d’écrits ayant « changé le visage de notre époque » ou « jeté une lumière nouvelle sur les êtres et sur leurs actes ». Pourquoi, l’interroge sa correspondante, ne nomme-t-elle jamais l’Autre (Mme de Tourvel) par son nom ? Celle-ci n’est-elle pas la transparence même en face de la marquise ? (Voir l'illustration de couverture.)

     

    Au plaisir des réflexions spirituelles et des questions pertinentes, Une liaison dangereuse ajoute celui des commentaires littéraires. Haasse y parle de Goethe et de Lessing, de Richardson, des héroïnes de Marivaux, des idées de Rousseau, de La Princesse de Clèves, de Shakespeare… Manon Lescaut, Moll Flanders, ou, bien avant, Médée, Clytemnestre, les femmes « mauvaises » sont celles qui illustrent le mieux les questions que se posent nos correspondantes à deux siècles de distance – les femmes bonnes, elles, n’ont pas de nom. Celles qui exercent le pouvoir – Elisabeth I, Christine de Suède, Catherine II de Russie – voient leur féminité mise en doute ou raillée. Partout, la liberté d’agir rend les femmes suspectes, en fait des délinquantes ou des sorcières.

     

    Hella Haasse, après ces digressions littéraires et féministes, s’amuse à contredire ce portrait de Merteuil solitaire en femme de lecture et d’écriture : elle lui prête de nouvelles machinations, lui repeint un avenir qui lui rende pouvoir et fortune. Fantasque mais rigoureuse, la grande romancière néerlandaise ouvre dans Une liaison dangereuse d’intéressantes perspectives à cette héroïne « unique et inégalée » qui lui est apparue comme un mirage, au cours d’une promenade.