Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

essai - Page 23

  • Encre

    corinne atlan,petit éloge des brumes,essai,littérature française,brume,jeunesse,népal,japon,culture
    Tôhaku Hasegawa (1530-1610), partie droite du Shôrin-zu (Bois de pins),
    encre sur papier, XVIe siècle, Musée national de Tôkyô, Japon

    « Le fond brumeux, traversé par une pâle lumière hivernale, entraîne le spectateur dans les profondeurs de la forêt, peut-être en direction du sommet enneigé visible sur la droite, ou dans les méandres d’invisibles sentiers entre les arbres. Cette brume sans contours n’est pas dessinée : elle est uniquement suggérée par les différentes dilutions de l’encre qui a tracé les pins. Pourtant elle envahit tout le tableau, pèse sur le frêle édifice des branches, les fait ployer – ou est-ce le vent ? »

    Corinne Atlan, Petit éloge des brumes

  • S'embrumer de mots

    Petit éloge des brumes offre tout ce qu’il faut pour s’embrumer de mots et d’images, de livres et de lieux ; on y retrouve la prédilection de Corinne Atlan pour la culture japonaise qui lui a inspiré le bel Automne à Kyoto. Dans son avant-propos, elle rappelle que le mot « brume » désigne d’abord en latin le jour le plus court de l’année, le solstice d’hiver, puis toute la saison hivernale, les brouillards de mer, enfin le brouillard léger : « seule la distance de visibilité sépare la brume du brouillard ».

    corinne atlan,petit éloge des brumes,essai,littérature française,brume,jeunesse,népal,japon,culture
    © Antoine

    Voici les trois parties de ce petit essai délicieux, pour vous mettre en appétit : « Apprentissage des brouillards », « Nuées du souvenir », « L’archipel des brumes ». Corinne Atlan remonte aux sources personnelles de sa « préférence pour le vague », le rêve en regardant les nuages, pour le fluide, le flou, « les paysages à demi réels des contes ». C’est peut-être cela qui lui a fait choisir le métier de traductrice – bien qu’« à la recherche des correspondances les plus exactes possible entre une langue et une autre » – et son pays d’adoption, « où la brume, les phénomènes évanescents, l’ombre et les rêves sont rois, et où pourtant les trains partent et arrivent à l’heure. »

    Beaucoup de lectures, de films, d’œuvres d’art, participent à cette évocation des brumes, avec un moment clé dans sa jeunesse, durant les vacances d’été en Normandie : la première fois qu’elle assiste à une aube, après une nuit où un cauchemar l’a tenue éveillée – « Je faisais l’expérience pour la première fois de ce lien entre la beauté du monde et l’envie irrépressible d’aller vers l’horizon. »

    Dix ans d’enseignement du français au Népal font surgir de sa mémoire, « brouillard percé de soudaines trouées et de longs corridors aux parois impalpables », des impressions de Katmandou, de marches dans la forêt sacrée de Shivapuri, la lecture d’écrivains voyageurs, le goût de la langue japonaise, sans savoir encore qu’elle en ferait un métier.

    « L’archipel des brumes », c’est le Japon où elle vit une bonne partie de l’année. Corinne Atlan partage avec les Asiatiques « le culte des montagnes » : « Au Japon comme en Chine, l’écriture même associe la montagne à la recherche de la vérité dans les solitudes sauvages, faisant des vallées le lieu des occupations humaines ordinaires. » Nuages et brumes y sont omniprésents dans la poésie, la peinture, la langue même liant « l’errance, les forêts, les montagnes, la pluie, les brumes et les larmes ».

    corinne atlan,petit éloge des brumes,essai,littérature française,brume,jeunesse,népal,japon,culture
    © Casey Yee, Mononoke forest, Yakushima island

    J’ai particulièrement aimé les pages sur l’île de Yakushima, « île-brume, île-pluie », sur sa forêt millénaire où « on perd très vite tout repère » : « les énormes branches moussues aux formes fantasmagoriques, les fumerolles qui montent de l’humus, ce vert quasi surnaturel des mousses quand la pluie s’interrompt et qu’un rayon de soleil perce les futaies sombres, nous incitant à poursuivre toujours plus loin. »

    Dans le train qui la ramène à Kyoto, elle lit Oreiller d’herbe [sic] de Sôseki, le roman « à la fois « le plus brumeux » et le plus éclairant » qu’elle connaisse, réflexion sur l’art et ode à la brume. S’ensuit l’évocation de différents paysages de grands peintres japonais, des encres sur papier qui illustrent de façon sublime ce voile brumeux propre au climat japonais. Haïkus, cinéma, tout l’art nippon en est imprégné.

    Petit éloge des brumes est un texte précieux de Corinne Atlan, un inédit publié dans la collection Folio 2€ – qui donc en a parlé récemment, que je puisse l’en remercier ? « Nous qui pensons être faits de matière solide sommes traversés depuis notre venue au monde par une multitude de paroles, lectures, images, rencontres, influences et expériences qui nous fondent. Nous sommes en réalité de la même pâte malléable que les nuages et les brumes. »

  • Bâtir

    Bonnard-L-amandier-en-fleurs.jpg« C’est pourquoi tout humain pourvu de quelque conscience et dignité devrait apprendre à bâtir sa solitude, à l’habiter avec agrément, et aussi à la défendre contre tous les niveleurs de citadelle et rongeurs de liberté. Cette solitude peut paraître dure, intransigeante. Certes, elle est haute, même élancée, mais elle n’a rien de désolé : c’est comme un amandier qui, même seul et en temps de guerre, persiste à fleurir ; c’est comme une nef partant sur l’océan ; c’est comme une flèche légère se perdant dans l’azur. »

    Jacqueline Kelen, L’Esprit de solitude

    Pierre Bonnard, L'amandier en fleurs, 1947, Paris, Musée d''Orsay

  • L'Esprit de solitude

    Jacqueline Kelen a conquis un large public, en 2001, avec L’Esprit de solitude – une nourriture saine par ces temps qui nous confinent. Il ne faut pas nécessairement vivre seul pour entrer dans la voie qu’elle défend. L’essai s’ouvre sur une déclaration : « La solitude est un cadeau royal que nous repoussons parce qu’en cet état nous nous découvrons infiniment libres et que la liberté est ce à quoi nous sommes le moins prêts. »

    jacqueline kelen,l'esprit de solitude,essai,littérature française,solitude,quête,choix,culture
    Jean van Eyck, Le mariage des époux Arnolfini (détail)

    Magnifique prologue sur la solitude qui fait « tenir debout, avancer, créer ». Solitaire, Jacqueline Kelen l’est, « pour honorer la précarité humaine et ne pas démériter de l’Esprit ». Contre la société entêtée « à vouloir nier ou combattre la solitude – ce fléau, ce malheur – afin d’entretenir l’illusion d’un partage total et transparent entre humains, d’une communication étendue à la planète entière, allant de pair avec une solidarité sans faille. »

    C’est confondre la solitude avec l’isolement, c’est parler trop peu « de cette conduite de vie solitaire qui favorise la réflexion et affermit l’indépendance, de cette solitude belle et courageuse, riche et rayonnante, que pratiquèrent tant de sages, d’artistes, de saints et de philosophes. » On peut choisir la solitude : « Lorsqu’on vit seul, ce n’est pas manque de chance ni absence d’amour : c’est que justement jamais on ne se sent seul, que chaque instant déborde de possibles floraisons. »

    Relire, je l’observe à chaque fois, c’est redécouvrir les vibrations de la première lecture, s’arrêter aux passages cochés, en souligner d’autres auxquels on est plus sensible à présent. L’Esprit de solitude ne considère pas les situations douloureuses de l’isolement social, c’est une défense de « la vraie solitude – celle qui est à la fois remplie et légère, celle qui ouvre, rend disponible et relie ». « Habitare secum », habiter avec soi, « c’est le commencement de tout ». Ce peut être une épreuve, « invitation à se connaître, à surmonter le difficile […], dégager les couches qui obscurcissent notre véritable Moi. »

    Pour éclairer ce chemin de solitude, l’essayiste recourt aux mythes, distingue le « je » de l’égo et du moi. Elle constate avec justesse que « personne ne nous apprend à être seul » et que la famille ou l’école laissent trop peu de place au silence où l’enfant peut faire face à lui-même. « Or le solitaire n’est pas celui qui n’aime pas les autres mais celui qui apprécie certains autres, celui qui en tout fait preuve d’élection et cultive les affinités. […] Il préfère toujours la rencontre particulière à la dilution dans une collectivité. »

    « Le pacte de Mélusine » est un très beau récit pour illustrer le besoin de solitude dans la vie de couple. La jeune fille gracieuse que Raymondin rencontre à la Fontaine de Soif est une fée, il l’ignore. Mais il l’épouse en acceptant les conditions de Mélusine : ne pas s’enquérir de ses origines, lui laisser la journée du samedi pour elle seule. Le respectera-t-il ? En couple, il est essentiel « de se réserver de grands moments de solitude ou un lieu à part, afin de regarder l’autre différemment et le monde aussi. »

    La solitude est un chemin où l’on avance avec les années, une quête que racontent de nombreux textes fondateurs : l’Epopée de Gilgamesh, l’Odyssée, des récits bibliques, des mythes à travers lesquels Jacqueline Kelen nous conduit sur la voie de l’intériorité : « c’est le silence de soi, c’est une attention au monde, une gratitude aussi. » Le solitaire ne demande pas aux autres de le rendre heureux ni ne les accuse de ses propres insuffisances. Commentant l’histoire de Perceval, elle écrit : « moi seul puis poser la juste question ; moi seul puis m’étonner, m’émerveiller, chercher le sens ; nul ne peut le faire à ma place. »

    Penseurs, artistes, ermites, écrivains… On rencontre beaucoup de beaux exemples et d’explorations personnelles de la vie solitaire dans L’Esprit de solitude, des hommes et des femmes. Solitude érudite et fertile de Jacqueline Kelen : elle a écrit plus de septante ouvrages depuis 1987. Le dernier s’intitule Histoire de celui qui dépensa tout et ne perdit rien, sur la parabole du fils prodigue. Si vous avez un de ses autres titres à me recommander, je serai heureuse d’en prendre note.

  • Gestuellement

    Detambel couverture.jpg« Les livres se sont donné pour tâche d’inventer d’autres images, des images toutes neuves celles-là, et vivantes de la vie du langage vivant. Quand on la découvre, cette image littéraire neuve, quand on la flaire, la lit, la sent ou la reçoit, aussitôt notre bonheur se manifeste gestuellement, comme si cette image était un cadeau d’amant ou de mère. Les mains se frottent, les genoux se décroisent, on change de position, les sourires naissent sur des visages de vrais goûteurs, les nez se froncent et enfin on respire. »

    Régine Detambel, Les livres prennent soin de nous. Pour une bibliothérapie créative