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assouline - Page 2

  • Ecrivains de A à Z

    « Je hais les livres », annonce Pierre Assouline à l’entame de son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, las de ceux qui l’encombrent. « Quant à leurs auteurs, c’est autre chose. » Son plaisir à visiter des écrivains « est aussi une manière de dire qu’on a autant le goût des autres que celui des livres. » Sans prétendre à l’exhaustivité, son dictionnaire sera donc « subjectif, arbitraire, injuste ».

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    C’est une sorte d’autoportrait (comme il l’écrit à propos du Dictionnaire amoureux de Venise de Sollers) : un lecteur-journaliste-romancier-biographe livre ses admirations, ses rencontres, ses classiques et ses « classiques modernes », comme il dit. On n’est pas étonné d’apprendre que Pierre Assouline aime « les petites histoires sur les coulisses des élections » à l’Académie française, on l’est davantage en tombant ici sur des entrées comme « Bible » ou « Lecture numérique » – rien de ce qui touche au monde littéraire ne lui est étranger. 

    En découvrant ce dictionnaire, j’ai commencé deux listes. La première, bien sûr, est une liste de titres qu’il donne envie de lire. La seconde, abandonnée en cours de route, est celle de ses contacts personnels : Assouline a été l’ami de Blondin dans ses dernières années, il s’est rendu sur la tombe de Borges, il est tombé sous le charme de Nicolas Bouvier, il s’enorgueillit d’une lettre de réponse où Simenon, son grand maître, l’appelle « Cher confrère », il raconte un verre bu à Antibes avec Graham Greene, etc.

    Sur les écrivains qu’on a beaucoup lus, on est curieux de l’angle sous lequel il choisit d’en parler. Parfois on acquiesce – « J’aurais tant aimé être étudiante à l’école privée de Hayes Court dans le Kent en 1926 : j’aurais eu le privilège d’écouter Virginia Woolf expliquer comment on lit un livre. » (Lecture gratuite et désintéressée). Parfois pas. Assouline avertit : « Rien ne vaut l’écriture d’un Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature pour se faire de nouveaux ennemis. Il est vrai que tous ne gagnent pas à être connus, et que certains y gagnent surtout en mystère. »

    Il a pris « un doux plaisir à resserrer la focale sur un détail, quitte à exclure la vue d’ensemble, qu’il s’agisse de la vie d’un écrivain, de tel incident de l’histoire littéraire, d’un aspect très particulier d’une œuvre ». Ainsi, à propos de Bartleby le scribe, il consacre deux pages à la traduction française de « I would prefer not to ». 

    « Biographie : Meurt de son succès. » En France comme ailleurs, son âge d’or semble terminé. « Ce n’est pas tant le genre que l’époque qui a trop tiré sur la corde. En « peoplisant » à outrance la vie politique, artistique et culturelle, les médias ont tué le goût du public pour la biographie, longtemps terre d’élection du « misérable petit tas de secrets » cher à Malraux. » Assouline y voit un au revoir plutôt qu’un adieu, confiant dans le renouvellement du genre. De l’activité biographique, une des siennes, il explique avec humour pourquoi elle figure « au rang des pathologies littéraires », née non du goût des autres mais « du goût de la vie des autres ». (Vie de Samuel Johnson) 

    Dans un Dictionnaire amoureux, on récolte forcément des citations, comme celle-ci, magnifique : « Que d’autres se targuent des pages qu’ils ont écrites ; moi, je suis fier de celles que j’ai lues. » (Borges lecteur) Amusant, cet aveu d’un écrivain voyageur : « On part pour ne pas s’appeler Médor. » (Bouvier, Nicolas) Inattendue, cette formule d’un procureur lors du procès de Jérôme Kerviel chez qui il décèle « une variante financière du bovarysme, qui consiste à se voir autrement que l’on est, à se donner des sensations fortes » (Bovarysme)

    Assouline sait joliment condenser une personnalité : « Il avait l’élégance de parler de soi sans parler de lui. » (Bove, Emmanuel) « Rien n’exprime mieux cet homme-là que ses silences. » (Le Clezio) Parfois, il n’hésite pas à amuser la galerie : « « Citer, c’est ressusciter. » Ça sonne bien et ce n’est pas faux. Quelqu’un a dit cela un jour mais j’ai oublié qui. Donc c’est moi désormais. » (Citation)  

    A l’entrée « Blog », juste une définition : « Blog : Journal extime ». La république des livres de Pierre Assouline est un des blogs littéraires les plus suivis. C’est en connaissance de cause qu’il écrit : « En ligne, le goût des autres côtoie le dégoût de son prochain » ou encore « Poster un commentaire sous le billet d’un blog, c’est l’assurance de parler sans être interrompu. Un luxe de nos jours. » (Conversation en ligne)

    Composer un Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature semble une gageure, tant le sujet est vaste. Celui-ci se montre fidèle à l’esprit de la collection, une approche personnelle, moderne et non encyclopédique. On y découvre des préférences, des agacements, des souvenirs, des anecdotes et certaines expressions favorites comme « pour peu qu’on soit du bâtiment » ou « Mitteleuropa », « tellement plus chantant à nos oreilles que « germanosphère ! »

  • Chantre invisible

    assouline,pierre,sigmaringen,roman,littérature française,histoire,1944,1945,pétain,vichy,guerre,culture,extrait« La curiosité de Mlle Wolfermann était piquée au vif, plus encore qu’à l’accoutumée. En vain : ce chantre se faufilait dans l’église bien avant l’arrivée de la foule ; il se postait aux côtés de l’orgue de manière à n’être vu par personne, pas même par les occupants de la loge princière, mais dans un angle étudié et choisi pour le faire bénéficier de la meilleure acoustique ; seul l’organiste savait son identité, mais il demeurait d’une discrétion absolue à ce sujet. Celui-ci ne prenait même plus ombrage de ce que l’aura du chantre invisible éclipsait sa propre virtuosité, l’éclat de son jeu d’anches ou la sonorité distinguée de ses flûtes et hautbois ; de toute façon il n’était pas ingénieur, jamais sa technique n’étouffait l’art. »

    Pierre Assouline, Sigmaringen

    Entrée principale du château de Sigmaringen, photo Berthold Werner (Wikipedia)  

  • Hôtes de Sigmaringen

    A la première des six pages que Pierre Assouline, à la fin de son roman Sigmaringen, intitule « Reconnaissance de dettes », des noms de personnes, des titres de films et même de séries télévisées dont Les Vestiges du jour de James Ivory et Downton Abbey de Julian Fellowes. Le séjour du gouvernement de Vichy au château des princes de Hohenzollern, en 1944-1945, est raconté par Julius Stein, un « majordome » hors pair, le dévoué serviteur du prince qui lui a confié les lieux quand le château a été réquisitionné par le ministre des affaires étrangères de Hitler.

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    « Forcée d’abandonner une maison qui était la sienne depuis quatre siècles, la famille Hohenzollern, treize personnes, s’en allait entre les rangs de leurs serviteurs alignés en une haie d’honneur. » Seules deux parentes ont décidé de rester au château de Sigmaringen, les princesses Aldegonde de Bavière et Louise von Thurn und Taxis, la doyenne de la famille.

    C’est toute une organisation, spécialité allemande tant qu’il ne s’y glisse pas de grain de sable, de répartir les Français aux différents étages, le maréchal Pétain tout en haut, le président Laval et ses fidèles « juste en dessous », puis le reste du gouvernement, en ménageant les susceptibilités nombreuses entre deux clans, « ceux qui entendaient bien rester les bras croisés, rangés derrière Pierre Laval ; et ceux qui croyaient encore diriger la France dans l’intention avouée de rentrer bientôt au pays ».

    Julius Stein réunit le personnel du château et le présente à l’intendante du maréchal, Mlle Wolfermann, une femme à l’allure décidée qui maîtrise comme lui le français et l’allemand, et avec qui une certaine entente s’établit d’emblée. Mais elle tient à garder l’autorité sur le personnel français. Environ quatre-vingts personnes sont les hôtes de Sigmaringen, qu’il faudra nourrir dans quatre salles à manger trois fois par jour, donc douze services.

    Problèmes d’intendance, querelles politiques et personnelles, lectures à la bibliothèque du château, promenades, vols indélicats (Julius Stein est chargé de veiller sur les biens des Hohenzollern), réactions aux nouvelles de France et d’Allemagne, arrivée d’autres Français au village dont le Dr Destouches, rumeur de l’existence d’une taupe, il y a de la matière pour évoquer les hôtes de Sigmaringen, qu’il s’agisse des « invités » français ou de ceux qui les accueillent bon gré mal gré.

    Les conversations entre Julius Stein et Mlle Wolfermann, qui apprennent à se connaître et à s’apprécier, font contrepoint à la chronique de guerre en trois parties : L’organisation, L’illusion, La désagrégation. L’auteur de Lutetia, qui s’est soigneusement documenté, fait suivre son récit de brèves notices sur ce que sont devenus les protagonistes historiques du roman.

    Avec empathie, Assouline s’est glissé dans une sensibilité allemande à travers le personnage du majordome, qui a existé mais qu’il a ici « réinventé ». « Venant d’un romancier qui a tout lu sur le sujet, l’artifice est habile. Il permet d’être nulle part et partout, sans rien négliger de la topographie du lieu. Il nous offre aussi le regard distancié d’un Allemand « miné par l’obéissance » sur cette farce tragique. » (Grégoire Leménager, BibliObs)

    Sigmaringen est une rencontre réussie entre fiction et histoire. En refermant le livre, et même si le romancier montre les mesquineries à l’œuvre au sein de ce gouvernement fantoche dans les derniers mois de la seconde guerre mondiale, j’ai pensé aux mots d’Ulysse à Hector, à la fin de La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux : « Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse. »

  • Fraternel

    « Enfin, pour la mélancolie, voyez Dürer. Tous les traités d’histoire de l’art le crient. Nul comme Dürer n’a su rendre Job à sa mélancolie. La concurrence est grande pourtant. Songez que le mot même « mélancolie » apparaît dès la deuxième ligne de l’imposant album que Samuel Terrien a consacré à l’iconographie de Job à travers les temps. Dürer y concentre l’essentiel de sa souffrance, loin du spectacle des ulcères. Du moins les situe-t-il à l’intérieur, du côté de ce qui ronge l’âme et le sang. Il suffit de regarder deux panneaux du retable Jabach au Städelsches Kunstinstitut de Francfort et au Wallraf-Richartz Museum de Cologne : Job y est rongé par la mélancolie. Jusqu’à présent, sa passion était identifiée à celle du Christ. Dürer nous le rend fraternel par sa faiblesse même. Soudain il est des nôtres. D’autant que les musiciens lui font cortège, qui espèrent le ramener dans le bonheur. »

     

    Pierre Assouline, Vies de Job 

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    Albrecht Dürer, Job moqué par sa femme.

     

     

  • Assouline et Job

    A quiconque réfléchit sur le problème du Mal, la lecture du Livre de Job s’impose un jour ou l’autre. Peut-être est-ce à cause de la mention « roman » que j’hésitais à ouvrir Vies de Job (2011) de Pierre Assouline, malgré la critique élogieuse, peut-être aussi parce que la rencontre avec cette icône de la patience envers et contre tout, envers et contre Dieu même, plonge en eaux profondes, et qu'il y faut du souffle.

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    Job sur son fumier (Notre-Dame de Paris) 

    Du Livre de Job classé dans les « Livres poétiques et sapientiaux » de l’Ancien Testament, Assouline rappelle dans un « Prologue » que c’est « une lecture de rumination lente. Elle exige du lecteur qu’il adopte un rythme doux, en se souvenant de ce chef d’orchestre qui jugeait certains trios trop beaux pour être joués vite. » Le romancier-biographe cherche à cerner la figure de Job qui le hante et nous entraîne dans son livre mine de rien, d’abord attaché à préciser les origines du fameux récit biblique (« Source »), ensuite à peindre le portrait de Job ou, du moins, à nous le montrer en « Mille vies », enfin à nous conduire au cœur du sujet, le cœur battant (« Souffrance »).

     

    « Avant d’être plainte ou cri, Job est une voix ; celle d’un homme qui ne renonce pas à comprendre quand l’inexplicable le cerne. » Comment être le biographe de celui qui n’est pas l’auteur de son livre, qui n’est pas vraiment un personnage mais un exemple de patience, piété, résignation, fatalisme, « juste souffrant idéal tant pour les chrétiens que pour les juifs jusqu’à la Renaissance », avant de représenter la raison contre le dogme, l’observation contre la tradition, la victime d’un monde absurde et cruel, un sage ?

     

    De ce dialogue poétique, diamant « enchâssé entre un prologue et un épilogue en prose », on peut compter sur Assouline pour inventorier les principales interprétations – de quel texte, d’ailleurs ? dans quelle Bible ? – et en évoquer les « excavateurs ». Il a l’art de mêler les références les plus pointues aux expériences les plus concrètes, comme, par exemple, quand il convoque l’acteur Charles Denner (dans « Z » de Costa-Gavras) : « si un comédien avait dû interpréter Job en ses plaintes et ses révoltes, ce ne pouvait être que lui. » Et de citer Renan, et de regarder ce que devient Job dans le Coran (cité quatre fois), entre multiples pistes.

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    © Anselm Kiefer, Am Anfang, 2008.

    Pour rencontrer Job, il est un lieu cher à Pierre Assouline, « le couvent Saint-Etienne protomartyr où est installée l’Ecole biblique de Jérusalem ». Il s’y installe pour des mois chez les dominicains, dans un « de ces rares lieux où l’on se défait naturellement du souci du paraître ». On y parle le français. On y travaille. On s’y rencontre. Sa bibliothèque est ouverte de nuit comme de jour. Entre judaïsme et christianisme, la quête de Job met l’auteur « en équilibre instable ». S’il a choisi de mener ses recherches à l’Ecole biblique plutôt qu’à l’Université hébraïque, il en prend conscience, c’est que « le Français » l’a emporté en lui sur « le Juif ». C’est à Jérusalem qu’Assouline fait la connaissance de la chercheuse belge Françoise Mies dont il admire l’analyse dans L’espérance de Job – elle lui lance : « J’espère que vous n’allez pas faire de Job un grincheux ! »

     

    « Mille vies » (2e partie), ce sont tous les Job de rencontre. Assouline écoute un sociologue slovène, Slavoj Žižek, pour qui Job est « tout sauf la patience ! » Il assiste à l’Opéra Bastille au spectacle d’Anselm Kiefer, Am Anfang / Au commencement – l’artiste lui confiera que Job le touche parce que c’est lui : « Le désespoir, la désillusion, la solitude ». Muriel Spark a fait de Job « son frère en dépression » (The Only Problem), Job et Joseph K. sont « frères en solitude ». La figure de Job est partout, dans la pierre des cathédrales, en peinture, dans la littérature…

     

    Le peintre de Job, pour Assouline, c’est Georges de La Tour, dont il a vu au Musée d’Epinal Job raillé par sa femme – « Depuis, pour moi, c’est lui. » La femme de Job n’a pas de prénom, sa réputation n’est pas flatteuse en général, sauf dans un poème judéo-arabe qui la montre fidèle et dévouée. Andrée Chedid lui a consacré un livre en ce sens.

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    Georges de La Tour, Job raillé par sa femme, Musée d’Epinal

    La structure en séquences numérotées permet à Assouline de passer de la tombe de Chateaubriand à Saint-Malo à l’université de Salamanque où, le 12 octobre 1936, Miguel de Unamuno prononce un discours fameux – cité dans la traduction de Michel del Castillo – « Le discours de Salamanque résonne du refus de Job. » La digression est un art quand elle est pertinente. Et voici Beckett, « saint laïque », distribuant le montant de son prix Nobel. Ionesco : « Beckett me rappelle Job. »

     

    Si Pierre Assouline lit le Livre de Job « comme le battement d’une pensée », nous lisons Vies de Job en écoutant, de plus en plus audible, la voix de l'auteur qui évoque les siens et ose enfin se dire. « Souffrance », la dernière partie, est le cœur battant de Vies de Job. Nous y apprenons que Pierre Assouline porte à jamais le deuil de son frère, mort accidentellement en pleine jeunesse : « La mort de mon frère m’a éloigné de Dieu, celle de mon père m’en a rapproché. »

     

    Comment ne pas rapprocher Job frappé dans sa chair des déportés marqués à vie ? Le Job de Nathan Rapoport, à l'entrée d'un pavillon de Yad Vashem à Jérusalem, a le regard tourné vers le ciel – « Job est rentré de déportation.» Dans le problème du Mal, la souffrance des enfants représente le Mal absolu. Et si Dieu, dans l’épilogue du Livre de Job, récompense le juste en rétablissant sa santé et sa prospérité, il reste, écrit Assouline, le scandale de ses enfants morts, même s’il en a eu d’autres – « rien ne console parce que rien ne remplace. » Je ferai donc mienne la conclusion de Paul Edel sur Vies de Job : « bref s'il n'y avait qu'un livre de Passou à lire et relire ce serait celui- là. »