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Roman - Page 208

  • Le Chaos de Veronesi

    Chaos calme, le gros roman de Sandro Veronesi, a récolté en italien (prix Strega 2005) puis en français (prix Femina 2008) un succès aux multiples raisons : son sujet douloureux (un homme enterre sa compagne le jour prévu pour leur mariage, ils ont une fille de dix ans), une situation inédite (un cadre important cesse du jour au lendemain de se rendre au bureau), un suspense psychologique (jusqu’à quand se tiendra-t-il là où il se sent à l’abri de la souffrance ?) et, sans doute, la force du titre – mais un chaos n’est-il pas tout sauf calme ?

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    La scène du début est à couper le souffle : à Roccamare où les Paladini passent leurs vacances, Pietro et Carlo se reposent après avoir surfé « comme il y a vingt ans ». Des cris sur la plage : deux nageuses se noient, prises dans un tourbillon. Les deux frères se jettent à l’eau, ignorant l’avertissement d’un grand type : « N’y allez pas, vous risquez d’y rester vous aussi. » Quand Pietro rejoint une des deux femmes, celle-ci s’agrippe à lui en l’enfonçant dans l’eau : il recule, elle disparaît, il la rattrape, mais elle s’agite comme si elle voulait mourir. Il s’épuise en vain, puis réussit à passer derrière elle pour la ramener, à grands coups de bassin qui provoquent en lui une réaction « absurde, impudique et sauvage ». Il se sent couler à son tour, touche le fond et remonte lorsque enfin ils atteignent la cordée qui s’est formée pour leur venir en aide. Les deux victimes sont prises en charge, leurs sauveurs se retrouvent seuls comme s’ils n’avaient rien fait, ahuris, à descendre le chemin entre les dunes. « Et c’est à ce moment-là que je vois la lumière bleue du gyrophare » : Lara, sa femme, est à terre, « dans une pose désarticulée qui n’a rien de naturel. »

    A quarante-trois ans, Pietro Paladini se retrouve seul avec sa fille Claudia, veuf quoique non marié. C’est bientôt la rentrée des classes à Milan. Devant l’école, où affluent vers lui les condoléances et les marques de sympathie, il fait à sa fille cette promesse : « je t’attendrai ici ». Sa voiture est munie d’un fax, son téléphone d’une connexion internet, ce sera plus tranquille que le bureau où des menaces de fusion énervent tout le monde. Et quand Claudia regardera par la fenêtre de sa classe, il pourra lui faire un signe pour la rassurer : « se séparer aujourd’hui est trop risqué ; pour elle, et peut-être aussi pour moi ».

    Et le voilà qui entre dans un temps différent, celui de l’immobilité choisie, où tout est bon pour ne pas penser à Lara : noter dans son carnet la liste des compagnies aériennes avec lesquelles il a voyagé, répondre aux appels de sa secrétaire, observer les allées et venues, puis se joindre au « souk habituel » de la sortie après quatre heures, « un chaos joyeux, sans drame », grâce aux enfants, au « calme chaos qui les inspire ». Quand il interroge sa fille sur ce qu’elle a appris, sa réponse le surprend : « Ta bête te bat. » Claudia a eu un cours sur la réversibilité, et c’est le premier des palindromes de ce roman, un leitmotiv. Le lendemain, Pietro range sa voiture en face de l’école, et ainsi de suite. Là, il se sent bien.

    Son chef, Jean-Claude, apparaît un jour à l’improviste, avec des papiers à signer. La direction parisienne lui a retiré l’utilisation de l’avion de la société, Jean-Claude se sent trahi. C’est le premier des visiteurs qui viennent se décharger de leurs préoccupations chez Pietro. Celui-ci s’étonne du mélange de respect et de peine qu’on lui témoigne, l’attribue au prestige de sa fonction (il est directeur d’une télévision privée).

    Mais ses proches, eux, s’inquiètent. D’abord Marta, sa belle-sœur, avec qui il a couché avant de connaître sa sœur Lara, « un peu moins belle, un peu moins jeune, et beaucoup moins dangereuse qu’elle », un coup de foudre. Marta a eu deux enfants de deux pères différents, et se retrouve enceinte d’un troisième. Elle sème le trouble chez Pietro en lui parlant de Lara qui « allait mal ». Ensemble, elles étaient allées il y a peu chez une voyante – « Je ne veux pas finir comme Lara. Je veux être aimée. » Au vieux gymnase où il suit l’entraînement de Claudia à la gymnastique artistique, Pietro s’interroge, car Lara ne lui en avait pas parlé.

    Le chef du personnel vient l’informer du licenciement de Jean-Claude, puis lui expose une explication religieuse inattendue sur les méfaits des fusions. « Venir souffrir ici et s’épancher devient, je ne sais pourquoi, une habitude. » En l’écoutant, Pietro regarde la jeune fille au golden retriever qu’il voit se promener là tous les jours. Et puis le PDG en personne, venu de Paris, lui propose le poste de Jean-Claude, que Pietro refuse bien qu’il soit tenté – « Je ne veux pas être avide, pourquoi le suis-je ? » On lui demande de prendre le temps de la réflexion.

    Pietro reçoit une invitation à une conférence pour les parents sur le sujet : comment parler de la mort avec ses enfants ? Puis arrive son frère, Carlo, le célibataire, célèbre styliste toujours en voyage, l’oncle adoré de Claudia. Il a rencontré à un dîner la femme qu’il a sauvée de la noyade ; l’autre, celle ramenée par Pietro, est une milliardaire. Carlo critique le comportement de son frère qui fait jaser toute la bourgeoisie à Milan comme à Rome où il vit.

    Dans la succession des jours de Chaos calme, les questions restent en suspens : quand Pietro va-t-il exprimer sa souffrance ? quand arrivera-t-il à parler de Lara avec sa fille qui, comme lui, mène une vie apparemment tranquille ? que vont devenir ses relations avec Marta ? avec son frère qu’il jalouse tout en déplorant sa toxicomanie ? Et quel avenir enfin pour ce projet de fusion dont tout le monde vient lui parler et où il semble avoir un rôle à jouer ? Veronesi distille la tension de bout en bout du roman en tête duquel il a placé une citation de L'innommable de Beckett : « Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »

    Entre les inévitables répétitions engendrées par son schéma narratif et ses leitmotivs, des variantes, des imprévus, le passage d’une saison à l’autre, d’une façon très fluide, renouvellent la situation romanesque, ainsi que l’alternance des descriptions, réflexions et dialogues. Au bout de ces cinq cents pages où on découvre que, dans la langue des chasseurs, l’expression « calme chaos » signifie « une chasse sans fin, où, d’un moment à l’autre, le chasseur peut se transformer en gibier »,  la fin rivalise en intensité avec le début. On n’oubliera pas de sitôt ce personnage matérialiste, athée, subversif, comme il se présente, qui se tient dans l’œil du cyclone, au plus près de sa fille, pour ne pas se perdre.

  • Mémoires d'Elseneur

    Florilège d’automne / Incipit

     

     

    Je veux le dire en commençant : j’ai vécu plusieurs vies ; autant qu’il fut en moi de personnes. Et la dernière, pas plus que les autres, je ne l’achèverai. Je suis mort plusieurs fois, et ressuscité. Mourrai-je tout à fait après ma dernière aventure, cet hiver où je suis, saison de sable, de neige et de bois mort ?

     

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    Ma première naissance eut lieu entre les quatre murs d’une chambre bourgeoise. Deux fenêtres recueillaient le jour et la nuit d’une rue étroite et populaire. On devait faire effort pour apercevoir le ciel ; plus facile de compter les pierres du pavé que les étoiles. Chose vraisemblable, dira-t-on ; jamais par les claires nuits d’été un homme, fût-il berger d’Arcadie, n’est parvenu à compter les astres piqués au tableau noir. L’idée en est-elle venue à quelqu’un ? Un jour que je m’étais mis en tête de le faire, j’exécutai en me penchant à la fenêtre pour regarder en haut une pirouette si singulière, qu’il en résulta une entorse des muscles du cou ; c’est tout ce que je retirai de ce mouvement généreux et je renonçai pour jamais à faire le compte des astres. J’ai conçu bien d’autres projets du même ordre, pour aboutir au même résultat.

     

    Ma mère n’eut pas de mal à me mettre au monde, bien que ma tête fût grosse et pesât lourd. Une de ces têtes comme on en voit à certains animaux à leur naissance. Son premier mouvement, en apercevant le résultat de neuf mois de pesanteur, fut d’épouvante.

     

    Franz Hellens, Mémoires d’Elseneur, Albin Michel, Paris, 1954.

  • La télévision

    Florilège d’automne / Roman

     

    La télévision offre le spectacle, non pas de la réalité, quoiqu’elle en ait toutes les apparences (en plus petit, dirais-je, je ne sais pas si vous avez déjà regardé la télévision), mais de sa représentation. Il est vrai que la représentation apparemment neutre de la réalité que la télévision propose en couleur et en deux dimensions semble à première vue plus fiable, plus authentique et plus crédible que celle, plus raffinée et beaucoup plus indirecte, à laquelle les artistes ont recours pour donner une image de la réalité dans leurs œuvres.

     

    Titien, Portrait d'un jeune homme (Le jeune Anglais) 1545.jpg

    Titien, Portrait de jeune homme (Le jeune Anglais), 1545

     

    Mais, si les artistes représentent la réalité dans leurs œuvres, c’est afin d’embrasser le monde et d’en saisir l’essence, tandis que la télévision, si elle la représente, c’est en soi, par mégarde, pourrait-on dire, par simple déterminisme technique, par incontinence. Or, ce n’est pas parce que la télévision propose une image familière immédiatement reconnaissable de la réalité que l’image qu’elle propose et la réalité peuvent être considérées comme équivalentes. Car, à moins de considérer que, pour être réelle, la réalité doit ressembler à sa représentation, il n’y a aucune raison de tenir un portrait de jeune homme peint par un maître de la Renaissance pour une image moins fidèle de la réalité que l’image vidéo apparemment incontestable d’un présentateur mondialement connu dans son pays en train de présenter le journal télévisé sur un petit écran.

     

     

    Jean-Philippe Toussaint, La télévision, Minuit, 1997.

     

  • La plage d'Ostende

    Florilège d’automne /Incipit

     

     

    Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbeck m’appartiendrait. J’avais onze ans, il en avait vingt-cinq. Ma mère dit :

    - Voici ma fille Emilienne.

    Il me fit un sourire distrait. Je pense qu’il n’avait aperçu qu’une brume indistincte, car ma mère captait le regard.

     

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    Elle était, et fut jusqu’à sa mort, une femme couverte d’ornements : colliers et bracelets, écharpes, chignon architecturé, elle manipulait toujours quelque chose, une cigarette, son sac, une boucle d’oreille, les cheveux de sa fille. Elle avait manqué de peu l’éventail qui passa de mode pendant son adolescence, les ombrelles et le face-à-main, mais elle eut les étoles qui glissent le long des épaules, les plis de la jupe qu’il faut sans cesse disposer avec grâce, les manches à réenrouler, une perpétuelle turbulence de tissus qui flottaient autour d’elle. Tout cela scintillait, étincelait, vibrait, cliquetait, elle était au centre d’un frémissement et je disparaissais parmi les mouvements des mains, les hochements de tête et l’abondance de sa parole. Elle avait une belle voix ronde, aimait à parler et, comme il lui venait peu d’idées, elle se répétait :

    - C’est ma fille.

    - Certainement, dit Léopold.

    Ainsi, la première chose qu’il sut à mon sujet fut que j’étais, certainement, la fille de la belle Anita.

    Moi, j’étais foudroyée.

     

     

    Jacqueline Harpman, La Plage d’Ostende, Stock/Livre de Poche, 1993.

  • Ulenspiegel

    Florilège d’automne / Incipit

     

    « A Damme, en Flandre, quand mai ouvrait leurs fleurs aux aubépines, naquit Ulenspiegel, fils de Claes.

    Une commère sage-femme et nommée Katheline l’enveloppa de langes chauds et, lui ayant regardé la tête, y montra une peau.

    – Coiffé, né sous une bonne étoile ! dit-elle joyeusement.

    Mais bientôt se lamentant et désignant un petit point noir sur l’épaule de l’enfant :

    – Hélas ! pleura-t-elle, c’est la noire marque du diable.

    – Monsieur Satan, reprit Claes, s’est donc levé de bien bonne heure, qu’il a déjà eu le temps de marquer mon fils ?

    – Il n’était pas couché, dit Katheline, car voici seulement Chanteclair qui éveille les poules.

    Et elle sortit, mettant l’enfant aux mains de Claes.

     

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    Le monument Charles De Coster à Bruxelles

     

    Puis l’aube creva les nuages nocturnes, les hirondelles rasèrent en criant les prairies, et le soleil montra pourpre à l’horizon sa face éblouissante.

    Claes ouvrit la fenêtre, et parlant à Ulenspiegel :

    – Fils coiffé, dit-il, voici monseigneur du Soleil qui vient saluer la terre de Flandre. Regarde-le quand tu le pourras, et, quand plus tard tu seras empêtré en quelque doute, ne sachant ce qu’il faut faire pour agir bien, demande-lui conseil ; il est clair et chaud : sois sincère comme il est clair, et bon comme il est chaud.

    – Claes, mon homme, dit Soetkin, tu prêches un sourd ; viens boire, mon fils.

    Et la mère offrit au nouveau-né ses beaux flacons de nature. »

     

    Charles De Coster, La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs, Editions du Progrès, Moscou, 1973.