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Roman - Page 203

  • Charmant désordre

    « Je choisis une librairie, attiré par l’exposition des poèmes de Hofmannsthal. L’échoppe, très étroite, forçait les chalands à se serrer auprès des longues tables. Un charmant désordre mêlait toutes sortes d’éditions anciennes et modernes : romans, cartes postales, livres de photographies, compulsés librement par les curieux, formaient des piles instables. L’air sentait l’encre d’imprimerie et le bois ciré. D’autres essences, ajoutées aux fumées d’un poêle à charbon, se dispersaient en courants rapides : le parfum d’une lectrice, l’odeur d’un
    manteau encore empreint de la fraîcheur des rues. »

    Robert Alexis, La véranda

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  • La véranda d'Alexis

    « Véranda », ce mot qui nous vient du portugais par l’intermédiaire du hindi et de l’anglais, m’a toujours attirée par sa promesse de lumière et d’échange intime entre le dedans et le dehors. Il m’avait déjà poussée vers un roman plutôt mélancolique de Salvatore Satta (La véranda, 1981), auquel j’ai nettement préféré La véranda de Robert Alexis (2007), découverte en ce début d’année. 

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    Klimt, Chambre sur l’Attersee

     

    « La neige. Un paysage sous la neige. » Les premiers mots du récit, qui semblent évoquer notre hiver, correspondent aux visions d’un passager de train, peut-être en son dernier voyage, ce qui laisse infiniment de place aux souvenirs. Constantinople, Cassis… Dans sa rêverie, le narrateur garde les yeux ouverts : une jeune femme qui descend à Vienne, après avoir essayé en vain d’engager la conversation avec lui, ramène les images de nuits passées dans l’un ou l’autre grand hôtel viennois, de concerts, de restaurants, de soirées au cabaret. « Ma vie avait suivi le cours habituel réservé aux riches héritiers. Mais ce que certains prenaient pour les méandres d’une oisiveté privée de fin, je le considérais comme une recherche sans limite. »

     

    Lors de la traversée d’un lac autrichien, comme il savourait le paysage, il avait aperçu pour la première fois, dans un panorama qu’il pensait connaître, une haute bâtisse dans les bois à flanc de colline, une terrasse à balustres avec, sur la gauche, « une véranda soutenue par des colonnettes ». Plutôt qu’au sentiment de « déjà vu » qui lui avait fait soudain battre le cœur, alors qu’il n’était jamais venu en cet endroit par le passé,
    il préférait croire à une « fulgurance » du hasard, née d’une affiche « vantant la beauté de Steinbach » sur le quai d’une gare et à cause de laquelle il s’était rendu dans cette région. « Cette paix intérieure, cette tranquillité de l’âme, je les dois à ce que je vécus au bord de l’Attersee. »

     

    Le roman de Robert Alexis – un mystérieux écrivain lyonnais édité chez Corti - conte l’étrange relation entre l’éternel voyageur et cette maison « reconnue » pour la sienne, d’emblée. Il se renseigne. La villa appartient à un comte, un original que personne n’a jamais vu, un homme « sans âge ». Deux femmes, l’une de vingt-cinq ans, très belle, une autre plus âgée, toutes deux en sombre, s’en occupaient. L’adresse d’un notaire figure sur la grille, pour un éventuel acquéreur. « Je me souviens de ce moment comme l’un des plus forts de ma vie. » Aux sensations et aux réminiscences provoquées par sa première visite se mêlent une voix de femme, des rires, des silhouettes. « Une telle fantasmagorie ne m’étonnait pas. Je reconnaissais les hallucinations provoquées par la prise régulière d’Ayahuasca » - cette poudre des shamans en Amérique du Sud à laquelle un ami l’a initié.

     

    S’il accepte d’entrer dans ces mystères, le lecteur de La véranda embarquera dans une intrigue très romanesque, de la visite chez le notaire à la rencontre avec la propriétaire de la villa. La comtesse habite à Salzburg un immense appartement très dépouillé, suivant la volonté paternelle, à l’inverse de la maison de Linz où se superposent les tissus et les tapis, les bouquets et les meubles – « Les femmes, plus que les hommes, aiment la compagnie des choses. » Ils s’entendent parfaitement, Alicia et lui, et se réapproprient ensemble la charmante demeure, dans une complicité rare.

     

    Jusqu’à ce que l’appel du voyage entraîne à nouveau l’incurable vagabond à Bucarest, où l’attend la jeune Clara, puis en Orient, malgré l’épidémie de choléra à Istanbul. Reverra-t-il Linz un jour ? A-t-il vécu ? A-t-il rêvé ? Sans chronologie véritable, éveillée par le spectacle du monde, nourrie des élans de l’imaginaire, c’est une collection de tableaux vivants qui nous est proposée par Robert Alexis. Avec le goût du mot rare, parfois précieux, il trace peu à peu les lignes de force d’un destin partagé entre le mouvement et l’immobilité, entre le dehors et le dedans d’une vie, entre le présent et le passé, où même l’identité des êtres reste incertaine.

     

  • Artifices

    « Ayant appris d’expérience comme il est difficile de s’éprendre des seules qualités de l’âme, il était devenu méfiant et porté à mettre l’attention ou l’inclination des femmes au compte du calcul ou du hasard ; ce qui à un autre eût paru la preuve du plus tendre amour, il lui arrivait souvent de le dédaigner comme indices trompeurs, paroles en l’air, regards ou sourires jetés au vent pour le premier qui les voudra prendre. Un autre se serait découragé et aurait abandonné à ses rivaux le champ de bataille… mais la difficulté de la lutte stimule un caractère obstiné, et Piétchorine s’était fait un point d’honneur de rester victorieux : appliquant son système et s’armant d’une irritante affectation de sang-froid et de patience, il aurait déjoué les artifices de la plus experte coquette… »

     

    Lermontov, La Princesse Ligovskoï 

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    Autoportrait de Lermontov (1837)

  • Des Pétersbourgeois

    Après des études universitaires à Moscou, Lermontov (1814-1841) a suivi sa grand-mère à Saint-Pétersbourg. Promu cornette à l’école des élèves-officiers des hussards de la Garde, il y participe à la vie mondaine. Au printemps 1836, Lermontov commence à écrire avec un ami La Princesse Ligovskoï, un roman non terminé où apparaît déjà Piétchorine, le protagoniste de son œuvre la plus connue, Un héros de notre temps (1840). 

    St Pétersbourg Le cavalier de bronze.jpg

     

    Décembre 1833, Saint-Pétersbourg. Un jeune fonctionnaire marche dans la rue lorsque fonce sur lui un trotteur bai ; il a beau s’agripper au brancard, le cheval le fait tomber, dans l’indifférence totale du cocher et de son passager en uniforme de la Garde. Celui-ci, Piétchorine – « Georges » pour ses amis – descend « devant un riche portail avec avant-toit et porte de verre brillamment garnie de bronze. » Fils de bonne famille (ses parents sont propriétaires de « trois mille âmes »), il a vingt-trois ans et se trouble en découvrant l’invitation déposée chez lui de la part du prince Ligovskoï et de la princesse.

     

    Sa sœur Varinka le rejoint dans son cabinet de travail et salon avec « des tentures françaises bleu clair », une porte « de chêne ciré » et une draperie au-dessus des fenêtres « dans le goût chinois ». Comme Georges soupire à l’arrivée d’une nouvelle invitation à un bal, sa sœur ironise sur une certaine « mademoiselle Negouroff » (en français dans le texte) qui y sera et qui ne cesse de lui demander des nouvelles de son frère. Après quelques chamailleries, elle s’en va, et en s’amusant, Piétchorine se met à écrire une lettre à la demoiselle en question.

     

    Le soir, il se rend au théâtre où, du deuxième rang, il aperçoit au-dessus de lui la loge de la famille Niégourov au complet, « père, mère et fille », celle-ci lui adressant un sourire aimable – « Apparemment, la lettre n’est pas encore arrivée à son adresse !, pensa-t-il. » Au lever du rideau arrivent les occupants de la loge voisine : « Piétchorine leva la tête, mais il ne put voir qu’un béret ponceau et une divine main blanche et potelée qui, tenant une ravissante lorgnette, se posait négligemment sur le velours incarnat de la loge. » Il ne sait pas encore que s’y trouve la jeune femme qu’il a aimée, mariée aujourd’hui au prince Ligovskoï. Ni qu’au restaurant tout proche, à l’entracte, il va se heurter à un jeune homme en frac, pas très élégant mais « remarquablement beau », celui-là même que son trotteur a renversé, et qui ne peut lui pardonner d’en rire avec ses amis.

     

    Krasinski (ainsi s’appelle le pauvre fonctionnaire), Elisabeth Nikolaïevna Niégourov l’amoureuse, la blonde princesse Ligovskoï, voilà pour les autres personnages principaux du récit, au cœur de la bonne société pétersbourgeoise. Une visite à la jeune mariée, en présence du prince, plus âgé qu’elle, laisse Piétchorine songeur :
    « Il fut un temps où je lisais tous les mouvements de sa pensée aussi infailliblement que ma propre écriture, et maintenant je ne la comprends pas,
    je ne la comprends absolument pas. »

     

    En une centaine de pages, Lermontov dessine les caractères de ces jeunes gens que les activités mondaines rapprochent ou éloignent, jusqu’à un joli tableau de bal chez le baron R… La Princesse Ligovskoï, un récit inachevé mais bien enlevé, illustre une époque où le destin des jeunes femmes dépend en grande partie du caprice de jeunes gens qui se croient tout permis.

  • Le feu

    « Le feu est un être vivant. Jamais en repos, protéiforme et versicolore, il dévore tout sur son passage, crépite et réchauffe. L’homme peut l’allumer ou l’étouffer, souffler dessus pour l’attiser ou pour l’éteindre. Le feu est l’unique chose au monde que l’on peut faire mourir et ressusciter. La plupart des activités de l’homme, de même que ses entreprises de destruction en dépendent. Le feu est
    un ami qui concourt à la vie, il désinfecte et purifie, mais il est également son pire ennemi. D’ailleurs, la découverte du feu est peut-être la clé de la compréhension de la mort. »

     

    Avraham B. Yehoshua, Un feu amical 

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