Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Belgique - Page 44

  • Scandale

    « Il y a tout simplement trop peu de syllabes bien sonnantes pour maudire le scandale de sa déchéance, de son combat inégal. De son destin. Et dans son destin, celui de tout un chacun.

    La langue de ma mère Couverture.png

    C’est pourquoi ceci ne pouvait rien avoir de commun avec l’art littéraire mais en même temps il fallait que cela devienne une Bible en mieux, un immortel poème comme il n’en a jamais été composé. Un hymne belliqueux, enthousiaste et entraînant et impitoyable, comme pour l’été le plus fertile et le plus torride de tous les étés. Et pourtant, en même temps, je le soutiens mordicus : un témoignage sec, une addition de scènes et de tableaux dépouillés de toutes fioritures et prétentions, rien de plus : « la vie comme elle est », imparfaite, fragmentaire et chaotique. »

    Tom Lanoye, La Langue de ma mère

  • Langue maternelle

    Première œuvre de l’écrivain flamand Tom Lanoye traduite en français, La Langue de ma mère est un roman magistral, une des lectures les plus marquantes de cette année 2011 en ce qui me concerne. Je n’en suis pas encore sortie, je m’y suis plongée et replongée comme un poisson dans la Mer du Nord. « Digne successeur de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », peut-on lire en quatrième de couverture. Et comment !
     

    Moulines Femme en bleu.jpg

     

    Le sujet n’est pas facile, le récit est jubilatoire. Sprakeloos, le titre original, désigne le malheur qui frappe sa mère devenue aphasique à la suite d’une attaque cérébrale : « Elle a d’abord perdu la parole, ensuite la dignité, ensuite le battement de son cœur » - deux années infernales. A ceux qui n’aiment pas les écrits « qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes », à ceux qui refusent les incohérences, l’auteur lance un avertissement liminaire : « Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre. Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler. Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose. Et passez-vous de l’histoire de ma mère. »

     

    Elle était la plus jeune des douze enfants Verbeke, « on pouvait se demander d’où étaient sorties soudain tant de beauté et d’élégance. » La plus fine, elle avait suivi un an de français à Dinant, à l’âge de seize ans, puis appris l’anglais à Northampton. La Belgique était alors florissante grâce à la corne d’abondance congolaise, à la bière et aux armes à feu. « Ons Joséeke, notre petite Josée » rêvait d’être avocate, et tous savaient dans la famille que « quand notre Joséeke a quelque chose derrière la tête, il vaut mieux s’écarter de son chemin. »

     

    Et voilà Sint-Niklaas (Saint-Nicolas) en Flandre orientale, au moment de son lâcher annuel de montgolfières par-dessus le clocher de Notre-Dame, en langue populaire « Marie Dorée », puis l’antique prison devenue bibliothèque publique avant d’être transformée en lofts, ce qui réveille le souvenir de la brave bibliothécaire qui l’avait autorisé à lire des livres de la catégorie supérieure quand il n’en restait plus aucun en rapport avec son âge, à condition qu’il ne le dise à personne. La digression est longue, « mais c’est ainsi, c’est comme ça qu’on se rappelle les choses dans ma famille et dans ma région », continue Lanoye, et de nous parler des saules têtards (« kloefen » et non « klompen » comme en bon néerlandais), des canadas (peupliers), avant de revenir au potager où sa mère s’active en maillot noir à motifs blancs…

     

    C’est qu’il lui est très difficile d’écrire ce livre, de faire son deuil : « votre cas est terriblement ordinaire, inévitablement banal, mais aussi effroyablement unique et incomparable ». En plus, il y a la pression de sa mère qui comptait sur lui pour écrire un jour à son sujet et méprisait ceux qui disent du mal de leurs parents. Contre son goût, elle avait mené une vie de bouchère, tout en jouant dans une troupe de théâtre amateur. « Quoique je vous livre ici, de quel ordre ou de quelle tonalité que ce soit, cela restera un noble mensonge, un fragment, un éclat du prisme qu’était sa vie. »

     

    La première partie de La Langue de ma mèreLUI (ou : le récit du récit) – tourne autour de sa mère qui a fini sa vie en institution fermée, autour de sa propre enfance puis carrière en « paresseux farfelu » ou « acteur de théâtre manqué », du père installé tout près dans une maison de retraite et qui va y mourir paisiblement, en « polisson de quatre-vingt-huit ans » – « je suis foutu, je l’ai dans le baba, hu hu hu ! » Le fils comprend alors, c’est terrible à dire, que ce livre était impossible à écrire tant que son père, un homme magnifiquement généreux et patient, admirateur de Justine Henin, était en vie. Et aussi qu’écrire ce livre ne sera pas du tout un travail de conservation, mais au contraire de destruction, une manière de chasser le souvenir, de prendre congé de cette famille nombreuse installée dans une petite ville, dans une petite maison d’angle sans jardin où il avait sa chambre au-dessus du magasin loué à Dikke Liza, des voisins et des clients. Rien à faire des schémas préparés, se dit-il, mais être seulement « à l’affût du moment vif-argent », par exemple de ce dimanche de septembre ensoleillé où sa mère coupait les asperges au potager, tandis que son père dormait sous le parasol, la radio allumée à côté de lui.

     

    ELLE (ou : frappée d’aphasie), récit du soir fatal. C’est la deuxième partie, l’essentielle, trois cents pages pour raconter comment vivait sa mère, comment elle avait arrangé sa maison, avec son bric-à-brac acheté en salle des ventes et ses objets préférés, jusqu’au soir fatal où « le regard vide, méconnaissable », elle saute à la gorge de son mari avec un cri de rage. De sa bouche sortent alors des bruits rauques, incompréhensibles. Plus jamais on n’entendra « ce magnifique et ininterrompu flot de paroles baroque et précis de jadis ».

     

    A la retraite, les parents de Lanoye n’ont pas voulu déménager, préférant s’installer dans le logement exigu de leur ancienne propriétaire. Il se souvient d’y avoir tremblé d’impuissance sur les genoux de sa mère pourtant « forte en bec » en présence de la grosse Liza, harpie déplaisante avec ses locataires, même si Josée aidait la religieuse qui venait laver l’obèse de temps à autre. A sa mort, le père avait dû surenchérir contre les enfants de la propriétaire cherchant sans vergogne à tirer un maximum de leur héritage. Pour effacer le souvenir de Liza, la mère avait multiplié les aménagements, surchargé la décoration, obtenu contre l’avis de tous l’installation d’une salle de bain dans un réduit minuscule.

     

    Après sa première attaque, quand il la retrouve aux soins intensifs, son fils revenu du Cap se sent coupable et parce qu’à chaque départ, elle lui faisait une scène, et parce qu’il a osé supposer encore « une intrigue grotesque de notre petit tyran ». Et surtout parce qu’en assistant à la terrible fin de sa sœur, Maria l’artiste, sa mère lui avait demandé de faire quelque chose pour elle si ça lui arrivait : « Laissez partir ». Il se passera encore deux ans avant sa mort. Deux années où les rôles sont inversés : Joséeke l’infirmière pleine d’attentions pour l’enfant malade, la reine du plat froid, l’actrice du Théâtre Municipal, la femme qui avait pour principe qu’il faut faire soi-même ce qu’on peut faire soi-même, « un Kladdaradatsch de scènes et d’images », est dorénavant celle qu’on soigne, qu’on nourrit, qu’on visite.

     

    Revalidation, rechutes, souvenirs d’elle, du voisinage, de la kermesse sur la Chaussée d’Anvers, des courses cyclistes, tentatives de retour à la maison, mariage en pleine guerre, comptes, grand-père colombophile fier de la langue de Guido Gezelle et lecteur de La Libre Belgique en français… Lanoye nous saoule de ses souvenirs et de ceux de sa mère, qu’il dresse contre « l’inacceptable déchéance » de cette langue maternelle. Quand à vingt-deux ans, il décide d’enfin annoncer à ses parents qu’il est homosexuel (Quelle différence entre être pédé et être nègre ? – « Si vous êtes nègre, vous n’êtes pas obligé de le dire à vos parents »), la mort de son frère, le Plus Difficile et le Plus Populaire, change la donne. Sa mère est anéantie, sombre dans l’alcool et les tranquillisants. La scène de son « coming-out », des années plus tard, est à la fois comique et terrible, le fils et la mère s’y montrent impitoyables l’un envers l’autre.

     

    Tom Lanoye veut tout dire des derniers mois, décrit « la fin d’un monde ». Dans MOI (ou : et maintenant ?), après les funérailles et un dernier questionnement sur le livre qu’il est en train d’écrire, « avant tout un livre du temps et des choses qui passent », il termine sur le « véritable adieu », les derniers instants, et l’engagement qu’il prend alors : lutter contre le silence par sa voix, contester le vide par la parole. « Ne plus jamais se taire, toujours écrire, plus jamais sans parole. Je commence. » Ne manquez pas La Langue de ma mère, livre de tendresse et de sarcasme où les mots sont à la fête, « magnifique et bouleversant chant d’amour » (Guy Duplat).

  • Une impression

    « L’aéroport de Ouagadougou est un lieu simplement fonctionnel : une piste pour les avions, un couloir pour les passagers, deux guérites en contre-plaqué pour le contrôle des passeports.

    Rien d’autre.

    Trente-neuf ans que j’étais parcouru des lignes de tension occidentales, découpant le monde en petits secteurs d’activités, comme le feraient des fourmis sur une carcasse de vache.

    Durant les quinze minutes bordéliques où je fis la queue jusqu’à ce qu’un grand policier noir appose un cachet sur mon passeport, je sentis que toutes les courroies qui me retenaient à quai depuis tellement d’années lâchaient les unes après les autres.

    C’était une impression agréable. Peut-être proche de ce que peuvent ressentir les cosmonautes découvrant l’apesanteur. »

     

    Thomas Günzig, La circoncision des crocodiles

     

    circoncision_croco.jpg
  • Günzig en Afrique

    Cadeau de Nouvel An à la librairie Tropismes, La circoncision des crocodiles de Thomas Günzig compte une trentaine de pages. Une plaquette publiée avec le soutien de la Coopération belge au développement et des Iles de paix. En 2001, le roman Mort d’un parfait bilingue a valu à l’écrivain belge (né en 1970) le prix Victor Rossel.

     

    Première partie « dans un style occidental angoissé » : voici l’autoportrait de Günzig en monstre, une « sensation profonde » ressentie dès l’enfance qu’il aurait tant souhaitée ordinaire au lieu de grandir « dans l’illusion d’être différent et d’appartenir à un monde qui valait mieux que tous les autres ». D’où l’impression d’un  simulacre. Devenu « quelqu’un d’amusant capable d’ouvrager des textes sombres », Günzig a trouvé son salut dans l’écriture bien qu’il n’ait jamais vraiment aimé ça – nous voilà aux antipodes d’En vivant, en écrivant. Le statut d’artiste, il en jouit mais en dégonfle l’aura : les animations scolaires et les ateliers d’écriture n’ont d’intérêt qu’alimentaire, les occasions de voyager l’excitent au début et puis, pour éviter la tristesse « de ces voyages inutiles, aussi longs et gris que des serpents d’eau, on ne part plus. »

     

    Partir au loin, très loin, il l’a essayé plusieurs fois sans succès, déçu de retrouver ailleurs les « mêmes avenues, mêmes panneaux publicitaires vantant les mêmes produits ». Mais un coup de téléphone au début d’un automne belge « comme l’entrée d’un long tunnel » sans lumière, déclenche un « oui ». Les Iles de Paix l’invitent à partir en mai au Burkina Faso, en Afrique noire, à Fada N’Gourma pour « y rester un peu et écrire un texte ». Tout l’étonne : le « héros normal » qui lui tient compagnie dans l’avion vers Ouagadougou, alors qu’il s’imaginait les gens des Iles de paix comme « des sortes de curés en civil » ; le souffle brûlant de « sèche-cheveux » qu’il prend en pleine figure à l’arrivée, avec « une incroyable odeur de fuel, de feu de bois, de sel et d’épices ».

     

    Deuxième partie « dans un style beaucoup plus relax », inspiré du « Fada N’Gourma way of life ». Le premier soir, il se sent « un peu KO » à l’idée de loger dix jours chez un type qu’il ne connaît pas. Heureusement, Gaël lui donne très vite la sensation que tout va bien se passer. Première nuit africaine « bizarre » : des bruits étranges, la moustiquaire qui bouge beaucoup, vigilance.

     

    Le lendemain, une route qui « ne semblait pas pouvoir, ni vouloir arrêter la force vitale des choses : des chèvres, des moutons, des ânes, des poules, des gens traversaient sans trop se soucier du danger que représentaient les camions et les camionnettes tellement surchargés que leur bas de caisse raclait le gravier. » La 4 x 4 de Fidèle, le chauffeur, passe partout et les amène à bon port, Gaël et lui, dans une maison simple mais confortable (excepté la porte des toilettes qui ne ferme pas). Gûnzig est présenté à tous ceux qui travaillent dans les bureaux d’Iles de Paix. Personne ne comprend vraiment ce qu’il fait là, lui non plus. Le lendemain, une employée lui apprend qu’il est un « Blanc Bonne Arrivée », « un peu comme un bébé découvrant le monde et ne sachant pas vraiment comment s’y prendre ».

     

    Il se sentait perdu, il se découvre heureux. Près des puits qu’on lui montre, des enfants jouent, un plus grand pompe avec énergie. « L’Energie », voilà ce qu’il voit. Des femmes qui entretiennent seules des retenues d’eau, un homme qui plie seul « à l’aide d’une pince et de deux clous, les tiges d’acier du béton armé d’une future école ». Si les Japonais sont réputés pour leur sens de l’effort, « sans doute que les Burkinabé sont les Japonais de l’Afrique. » Dans ce pays sans richesses, les habitants n’ont pas l’air « de s’en faire plus que ça », dépensent une énergie incroyable jour après jour au marché, dans les rues, la brousse, sur les chantiers. L’idée le traverse de s’installer là, à Fada N’Gourma et d’y vivre simplement, « comme tout le monde ». Mais il repart. Dans une petite boîte en plastique qu’on lui a donnée, il a désormais de quoi contrer le monstre, quand il fait mine de se réveiller en lui, et retrouver l’odeur, la magie, la fête. « On dit que les imaginaires ont un pays : si c’est vrai, j’ai trouvé le mien. »

     

    L’humoriste Thomas Günzig – voir le titre de la nouvelle (qui a porté d’abord le nom d’un médicament contre la malaria ) – signe ici un texte au ton personnel. La circoncision des crocodiles n’est ni un récit de voyage, ni un rapport sur le travail des Iles de Paix. C’est l’histoire d’une rencontre avec des gens qui lui ont rendu, « avec rien », le sens des choses de la vie.

  • Disait l'autre

    Gouweloos Plage.jpg

     

    « Voyager disait l’autre voyager rajeunit

    En quittant Bucarest j’ai retrouvé mon nid

     

    tout neuf mes œufs rangés – poèmes en plan menus

    projets – et Pénélope avec un homme nu

     

    que je pris pour Ulysse et qui n’était   ô mère

    que moi sale et barbu comme on revient de mer

     

    bredouille ayant mangé sa faim d’air d’îles d’eau

    et juré ses grands dieux de vivre sur le dos

     

    les yeux rivés au ciel à brouter les nuages

    qui vous allègent seuls   et de l’âtre et de l’âge. »

     

    Guy Goffette, Blues du mur roumain – VII (Le pêcheur d’eau)