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Peinture - Page 98

  • Ensemble séparément

    Ma vie de Sofia Tolstoï (suite)

     

    Sa vie avec Tolstoï ? « Nous vivions ensemble séparément », dira celle qu'il appelle « Sonia » dans les quelque neuf cents lettres à sa femme conservées et publiées. En 1891, Sofia Tolstoï prend conscience de l’éloignement entre sa fille Macha et elle, « irrémédiablement étrangères l’une à l’autre ». Elle manque de temps pour tout, s’occupe de leurs propriétés. Un article dénonce le « pharisaïsme » de Tolstoï : il incite à tout donner mais laisse sa femme faire commerce de ses droits d’auteur. Le comte décide de partager ses biens entre les membres de sa famille.

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    La famille Tolstoï en 1887

    Sofia s’étonne du rejet de Tolstoï envers l’art et la musique dans ses écrits « alors qu’il les aimait aussi passionnément. » Tous deux trouvent la vie à la campagne « bien plus attirante, simple et facile ». Ils apprécient d’y vivre au printemps avec leurs neuf enfants. Sofia souffre d’être un « instrument sexuel » pour son mari qui ne lui montre pas d’amour par ailleurs.

     

    Elle se rend à Saint-Pétersbourg dans l’espoir d’intégrer La sonate à Kreutzer aux œuvres complètes : Elena Cheremetiev lui a obtenu d’être reçue par le tsar. Elle espère ainsi démentir l’image de victime qu’on lui attribue depuis la publication de ce récit. Au Palais Anitchkov, le tsar, très aimable, évoque l’influence de Tolstoï sur le peuple et sur la jeunesse ; elle défend son enseignement basé sur les valeurs évangéliques, sans menace pour l’ordre public. Quand elle demande au tsar de lire lui-même les œuvres de l’écrivain en premier pour en juger, et non le comité de censure, il lui répond favorablement, lève la censure sur La Sonate à Kreutzer. Dans la foulée, elle est reçue par l’impératrice Maria qui l’accueille en français. C’est un succès. Le tsar l’a jugée « sincère, droite et sympathique ».

     

    A Iasnaïa Poliana, le partage des biens soulève des discussions, Macha renonce à sa part, mais sa mère la préserve et pourra la lui donner plus tard, quand elle en aura besoin. Tolstoï rédige Les carnets d’une mère. L’ambiance est négative, on se querelle sur le régime végétarien, l’héritage, l’Eglise, les femmes… Quand elle refuse que Tolstoï renonce à tous ses droits d’auteur, il la juge « cupide et bête ». Elle quitte la maison, désespérée, pense se jeter sous un train à la gare. Heureusement son propre frère y est, par hasard, il aperçoit son « air terrible » et l’apaise.

     

    Tolstoï ne veut pas l’accompagner à Moscou où elle doit inscrire les enfants au lycée, puis se ravise, mais bientôt il s’absente pour distribuer des vivres aux victimes de la famine dans les campagnes. Par voie de presse, il annonce renoncer à tous ses droits sur les œuvres publiées depuis 1881 et futures. Du coup, La Sonate à Kreutzer est à nouveau censurée. Sofia décide d’écrire un pendant à ce récit du point de vue de l’épouse.

     

    Elle reste seule en ville tandis que Tolstoï et ses filles voyagent pour organiser des soupes populaires. La situation des paysans est terrible. Sofia rédige elle-même un appel aux dons et récolte des centaines de milliers de roubles au profit des affamés, étonnée de la confiance envers sa famille qui organise les distributions de vivres. Elle-même accompagnera Tolstoï dans ses tournées pour répondre à cette « misère immense ».

     

    Le régime est de plus en plus critiqué, on accuse Tolstoï d’inciter à la révolution. Lui-même souffre des effets pervers de l’aide qui suscite jalousie, cupidité, tromperies. Une traduction subversive de l’anglais Dillon (« Le peuple se soulèvera ») fait scandale à Moscou. Des rumeurs folles circulent, le tsar attend un démenti de Tolstoï. Sofia le rédige, mais le ministère de l’Intérieur refusant de le laisser publier, elle l’envoie directement à plusieurs journaux. Ils décident ensuite de ne plus réagir à tout cela. L’important, ce sont les réfectoires ouverts, les refuges pour les enfants. Le typhus aggrave encore la situation. Tania, épuisée, tombe malade.

     

    Tolstoï écrit Le royaume de Dieu, les visites des « obscurs » commencent à lui peser. Sa santé, celles de Tania, de Liova déclinent. Iasnaïa Poliana est attribué dans le partage à Sophia et à Vanetchka. A nouveau, elle est en désaccord avec son mari qui ne voit « rien de moral » dans la musique alors qu’elle en retire tant d’apaisement. Elle est préoccupée par Liova au service militaire, par ses filles privées de vie personnelle, par la différence d’âge qui se marque entre son mari et elle.

     

    Tolstoï donne l’impression à tous d’être heureux mais elle le sait insatisfait de tout et irrité par la vie moscovite. Seules ses filles et Liova, qui adhèrent totalement à ses idées, font la joie de leur père. Mais Liova n’est pas bien, va à l’étranger pour se soigner. Tania le ramènera de Paris où il déprimait complètement.

     

    Les élans amoureux de Tolstoï pour sa femme apparaissent en négatif dans son Journal : « mal dormi, mauvaises pensées ».  Sofia en est offensée. Elle constate que leur entente charnelle est pourtant propice à ses activités littéraires. Tolstoï rédige alors Maître et serviteur. A la campagne, lui et les filles s’occupent des petits, Sofia accompagne les grands à Moscou. La mort du tsar et le serment à Nicolas II provoquent des remous chez les étudiants.

     

    Quand Tolstoï et Tania vont séjourner chez leurs amis Olsoufiev, c’est au tour de Sofia d’être jalouse. Malgré la passion que lui prodigue son mari de 68 ans à son retour, elle est furieuse de le voir céder les droits exclusifs sur Maître et serviteur à l’éditrice d’une revue coûteuse, va jusqu’à menacer de se supprimer si le récit ne peut figurer dans les œuvres complètes ! Grande scène : Sofia sort en robe de chambre dans la rue en criant, Tolstoï la rattrape, elle tombe malade, l’accuse de nuire à la santé de tous ses proches, refuse de le voir. Tolstoï finit par céder.

     

    A posteriori, Sofia considère cette crise comme un pressentiment du malheur qui va les frapper : la mort de Vanetchka, celui qui ressemblait le plus à son père, en qui celui-ci plaçait tous ses espoirs, un enfant que tous trouvaient exceptionnellement gentil, gai, sensé, généreux, réfléchi, délicat – il n’avait pas encore sept ans. Ses parents souffrent terriblement.

     

    (Fin du "feuilleton" tolstoïen lundi prochain.)    

  • Un jardin inattendu

    Jusqu’au 23 décembre, vous pouvez découvrir « Le jardin d’essai » de Gérard Edsme au Centre culturel de Schaerbeek. Ce peintre né en France a longtemps résidé en Afrique. Dans ses dernières expositions, il s’attache à rendre « la poétique du lieu ». Ici, le Jardin d’essai du Hama à Alger (où il a vécu trois ans et demi), conservatoire d’espèces végétales datant de l’époque coloniale. Abandonné pendant quelques années, il a été rénové et rouvert au public. Un espace luxuriant « prétexte à peinture ».

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    Le bassin aux escaliers © Gérard Edsme

    « Au Jardin d'essai à Alger,

    Les fusains en bouquets esquissent
    la géométrie dessinée d'une chanson exquise.
    Et les hauts palmiers échevelés
    oscillent sur le ciel déchiré. » (Gérard Edsme)

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    Un arbre © Gérard Edsme

    « Un arbre », à l’entrée, ouvre ce jardin inattendu, offert au soleil. Les verts s’y éclairent de jaune, on devine derrière une pluie de lumière un bleu de Méditerranée. Toutes les œuvres exposées sont des huiles sur bois de format carré, où l’artiste cadre les verticales, horizontales et obliques d’une végétation foisonnante.

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    Bambous et ciel © Gérard Edsme

    « A l'ombre des fusains, dans le parfum de la térébenthine, cultiver en carré les coulures et les aplats. Sur l'esquisse arborescente poser l'or paille solaire et sur le plan du sol étendre les terres d'ombres colorées. Dessiner dans un fou fouillis le gribouillis des herbacées. » (Gérard Edsme, Chronique d’atelier)

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    Vernissage de l’exposition

    L’espace sobre et aéré du Centre culturel – murs blancs ou noirs, mezzanine aux multiples fenêtres – met en valeur les œuvres de Gérard Edsme, qui y trouvent leur respiration. Avant de monter, je me suis attardée devant trois beaux panneaux de 60 sur 60, aux verts et bleus plus sombres. C’est la palette du soir, quand les arbres se serrent l’un contre l’autre, silhouettes presque humaines, quand le courant clair d’un ruisseau circule entre des pierres presque noires. C’est « Ombre et lumière », un mariage de bleu marine et de vert foncé dans les massifs d'où émergent des troncs graciles, teintés d’orange par le couchant.

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    Jours sous le vent © Gérard Edsme
     

    De plus grands formats (120 sur 120) sont accrochés à l’étage où ils profitent de la lumière naturelle. « Jours sous le vent » rend hommage à la diversité végétale : lignes sinueuses, feuilles recourbées, rondeurs. Toutes les nuances du vert. Quelques éclats de rouge orangé jouent les poissons dans « Onde ». Puis le jardin se fait parc, avec une statue au centre d’un plan d’eau, ou théâtre dans « Le bassin aux escaliers ». Edsme a peint des allées très ensoleillées, d’autres plus sombres. Des fleurs de géraniums rouge clair ponctuent gaiement une improvisation estivale.

    Gérard Edsme Géraniums.jpgImprovisation aux géraniums © Gérard Edsme
    Photos Gérard Edsme (par courtoisie de l'artiste, présent à l’exposition le jeudi de 14 à 16 heures.)

    Une petite vingtaine d’œuvres (sur les 85 réalisées là-bas) suffisent à recréer nature et clarté. Les peintures de Gérard Edsme ne montrent pas ce « jardin d’essai », le jardin les habite. N’hésitez pas à visiter ce jardin de peintre dans une petite rue schaerbeekoise qui le cache bien, pas loin de la Maison Autrique, à deux pas de l’église Saint-Servais, en haut de la fameuse avenue Louis Bertrand. Par ces journées d’automne de plus en plus courtes, vous y trouverez un amoureux de l’été, de la couleur et de la lumière.


     

     

  • Le ravin (1913)

    Rik Wouters Le ravin KMSKA.jpg

    « Cher Simon,

    (…)

    J’ai même trouvé, grâce au beau temps, un très beau sujet. Sous-bois d’automne très mouvementé, grandes bosses de terre qui culbutent en formant un très profond ravin, reliées ensemble par un petit pont, genre arcade romaine, en brique rouge salies (sic) et sur ces bosses, encore des bosses. Bordées de mousses vertes noires avec des mouvements de serpent, des arbres qui ne sont pas plantés droit au fond du ravin. Et le soleil bougeant la-dessu (sic), rien ne reste à place et cela gueul (sic) en rouge et jaune, vert, gris tendre, noir et rose. Rot, rot, bien pourri et sentant le moisi humide. Tout cela vu d’en-haut (sic). Enfin la première chose qui m’emballe depuis ton départ. Je fais de mon mieux mais si le temps change, c’est foutu !...

     

    Tout à toi. »

     

    Rik Wouters

    (Guide du visiteur, Rik Wouters. Chefs-d'oeuvre, Schepenhuis, Malines)

  • Rik Wouters & Nel

    Malines (Mechelen), la ville natale de Rik Wouters (1882-1916), lui rend un très bel hommage au Musée Schepenhuis (Maison échevinale), une superbe demeure ancienne où les toiles et les sculptures du « fauve brabançon » ont trouvé et de la lumière et de l’espace, en dialogue avec l’architecture. Rik Wouters. Chefs-d’œuvre : ce sont les œuvres maîtresses de la collection du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA) actuellement en rénovation et quelques œuvres des musées communaux. Une exposition « à taille humaine ». 

    Rik-Wouters Femme lisant.png 

    Dès l’entrée, et en particulier par une de ces lumineuses journées que l’automne nous offre cette année, on est pris par l’atmosphère du lieu – haut plafond, hautes fenêtres à petits carreaux, poutres sculptées – où un escalier en colimaçon et des passerelles de fer et de verre permettent de circuler d’un étage, d’une pièce à l’autre. Chaque visiteur reçoit un petit guide (disponible en plusieurs langues) qui présente la vie et l’œuvre de Rik Wouters, des écrits du peintre, et reprend en petit format toutes les œuvres exposées.

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    Près du comptoir d’accueil, caressée par la lumière, une première sculpture en pied pour laquelle a posé Nel, l’épouse et le modèle du peintre. Plus loin, une Etude de nu où ses longs cheveux cachent son visage illustre d’emblée le refus du fini : Rik Wouters laisse apparaître par endroits la toile vierge, étend là du bleu, là du jaune, laisse l’air circuler, peint comme à l’aquarelle. Mais regardons d’abord ce magnifique buste intitulé Contemplation, ces torses où Nel est coiffée comme d’habitude d'un chignon. « Quand (sic) à moi, vivre c’est peindre, sculpter et dessiner aussi simplement que manger. Je n’ai qu’un modèle : la nature. » (1914)

     

    A l’étage, une première salle de peintures rappelle la vie du couple à Boitsfort, près de la Forêt de Soignes. Rik Wouters peint une rue, de simples maisons aux façades colorées, une maison rouge avec sa porte jaune à l’angle d’une rue enneigée, du linge qui sèche dans un jardin à l’arrière, les toits rouges sur lesquels s’ouvre une fenêtre. Ou encore la chapelle de Notre-Dame de Bonne Odeur, familière aux promeneurs de la forêt de Soignes, un ravin, une cavalière entre les hêtres.

     

    J’ai aimé Le vieux noyer dans un jardin où un homme se tient près d’un mur de ce rouge un peu brun qu’affectionne le peintre : à travers les frondaisons, on aperçoit les jeux du soleil sur une maison blanche, plus loin, un clocher, du ciel bleu. C’est simplement beau. Et j’ai vu deux toiles malinoises que je ne connaissais pas, qui montrent l’une, un peintre à son chevalet sur un pont de la ville, l’autre, la terrasse du jardin botanique, une promenade fleurie et animée.

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    Nel est au cœur de deux grandes toiles magistrales. D’abord La repasseuse (1912) : dos à la cheminée surmontée d’un miroir (ceux qui connaissent bien Rik Wouters reconnaîtront le décor familier), Nel lève un instant les yeux du linge qu’elle repasse sur la table. Corbeille de linge, cheminée, vase, lampe, tous les objets respirent avec elle, autour d’elle sur cette toile où il y a beaucoup de blanc, c’est magnifique. Et très différent d’Automne (1913) où Nel, une écharpe bleue autour du cou, se montre dehors à la fenêtre donnant sur le jardin, presque aussi statique que la plante verte près d’elle. Les couleurs automnales envahissent tout l’espace dans une fusion entre l’extérieur et l’intérieur, la végétation et la figure humaine. Wouters admirait Cézanne, on voit ici qu’il s’intéressait aussi à Matisse.

    Rik Wouters Affiche de l'exposition.jpg 

    Allez à Malines, vous y découvrirez ensuite d’autres portraits, principalement de Nel – une superbe Femme lisant en robe rayée rouge et blanche – et, parmi les autoportraits, le formidable Autoportrait au cigare de ce peintre arraché trop tôt à la vie, à trente-quatre ans. Ne manquez pas, dans la salle des natures mortes, la Table d’aquafortiste, ni, hors catégorie, L’éducation, où l’on voit Nel et une fillette à table, occupées à regarder des images, une de ces merveilleuses scènes d’intérieur qui inspiraient toujours Rik Wouters, le peintre de la vie quotidienne. « Alles is schoon als je het maar zien kan » (Tout est beau si seulement tu sais le voir), cette phrase de Rik Wouters figure sous un trompe-l’œil dans une rue du centre de Malines, une ville où il fait bon flâner.