Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Passions - Page 578

  • Un être ordinaire

    Haruki Murakami est né à Kyoto en 1949. Hajime, en 1951 – c’est le narrateur du roman Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil (1992). Celui-ci fait la rencontre de sa vie à douze ans – il ne le sait pas encore. Shimamoto-san, enfant unique elle aussi, traîne légèrement la jambe, séquelle d’une polio. Comme elle habite depuis peu près de chez lui, on les a mis l’un à côté de l’autre en classe et il la raccompagne tous les jours. Très vite, derrière son attitude posée, il devine chaleur et sensibilité, « un trésor vivant caché au fond d’elle ».

     

    Hajime et Shimamoto-San se découvrent des goûts communs pour les livres, la musique et les chats, et la même difficulté à exprimer leurs émotions. Chez elle, sur une chaîne stéréo dernier cri, ils aiment écouter parfois Liszt, parfois Nat King Cole dans Pretend ou South of the Border. « Il s’agissait du Mexique, bien sûr, mais je ne le savais pas. (…) Chaque fois que j’écoutais cette chanson, je me demandais ce qu’il pouvait bien y avoir au « sud de la frontière ». » Un jour où elle lui prend la main, quelques secondes, le garçon ressent qu’il existe bel et bien « un lieu de plénitude au cœur même de la réalité ».

     

    Matisse Conversation.jpg

     

    Un déménagement les sépare. A seize ans, Hajime, « abandonnant l’espoir d’être un jour quelqu’un de spécial » se transforme en un être ordinaire. Son corps se muscle à force de nager régulièrement, sa personnalité se modifie, s’affirme – « je me réjouissais de la disparition de mon ancien moi ». Izumi devient sa petite amie au lycée. Il l’embrasse, puis veut aller plus loin, mais elle demande du temps. « J’ai peur, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ces temps-ci, il m’arrive de me sentir comme un escargot privé de sa coquille. – Moi aussi, j’ai peur, répliquai-je. Je ne sais pas pourquoi, il m’arrive de me sentir comme une grenouille privée de ses palmes. » Et de rire ensemble, soulagés. Mais Hajime rencontre la cousine d’Izumi, plus âgée, dont le désir s’accorde avec le sien. Lorsque Izumi le découvre et en souffre, Hajime comprend que comme les autres, il peut faire du mal.

     

    Après l’université, son emploi dans l’édition scolaire l’ennuie, quelques amourettes
    l’en distraient, sans plus. « Ce furent des années glacées, au cours desquelles je ne rencontrai pratiquement personne qui me paraisse en accord avec mon cœur. » Aucune femme n’arrive à la cheville de Shimamoto-San dont il n’a pas de nouvelles. Un jour, dans la foule, il aperçoit une élégante en manteau rouge qui traîne la jambe exactement comme elle. Il la prend en filature jusqu’au salon de thé où elle s’installe un moment. Il n’ose se rapprocher, alors qu’il brûle de vérifier s’il s’agit bien d’elle. Et puis, elle lui échappe.

     

    A trente ans, il épouse Yukiko, la fille d’un entrepreneur. Son beau-père le pousse à se lancer : Hajime ouvre un club de jazz « assez chic », puis un second. A la joie de monter une affaire, de l’améliorer, de réussir, s’ajoute la satisfaction d’une vie très confortable pour sa famille. Mais il ne peut s’empêcher, lui qui a été un étudiant idéaliste, d’écouter le Winterreise de Schubert en pensant que le monde l’a récupéré, un peu à son insu : « On dirait que tout ça n’est pas ma vie ».

     

    La fêlure intérieure palpite lorsque Hajime apprend d’un ancien camarade de lycée qu’Izumi, la petite amie trompée, vit si seule dans un immeuble que les enfants ont
    peur d’elle. L’autre le rassure : « Chacun sa vie, la vie d’autrui n’appartient qu’à lui. » La comparaison que fait cet homme entre le monde et le désert, où tout ce qui vit finit par se dessécher et mourir, continue longtemps à résonner en lui – « Et il ne reste que le désert. »

     

    Shimamoto-San, un soir, s’installe au comptoir du club, sans qu’il la reconnaisse. C’est elle qui vient vers lui et le complimente. C’était bien elle qu’il avait suivie et qui s’est demandé pourquoi il ne l’avait pas abordée, lui, « le seul ami qu’elle ait jamais eu ». Entretemps, elle s’est fait opérer et ne boite plus. Dorénavant, Hajime ne vivra plus que dans l’attente de son apparition, de temps à autre, dans son club de jazz. Au milieu du roman, son amour d’enfance se réinstalle au cœur de la vie d’Hajime, marié et père de deux enfants. Qu’en feront-ils ?

    Que faisons-nous de notre existence ? Les personnages de Murakami s’interrogent et gardent leur mystère. Quelles sont, dans nos choix de vie, la part du moi véritable, la part de l’influence ou du hasard ? Ils sont rares, les êtres avec qui partager vraiment ces questions intimes – ceux avec qui notre vie bascule.

  • Sous une lampe

    « Sous une lampe de bureau, des feuillets couverts d’une écriture bleue et régulière s’étalaient en éventail. C’était un roman. Mon désir d’écrire se confondit dès lors avec celui de ce silence hivernal, de cette pièce trop chauffée et de ce thé dont la dame à intervalle régulier remplissait une tasse bleue et blanche qui portait sur son bord d’or la marque sanglante de ses lèvres fardées. »

     

    Gilles Brochard, « Quand le désir d'écrire vint à Jacques Almira », Le Thé dans l’encrier

     

    Service à thé en porcelaine de Longwy.jpg
  • Un livre, du thé

    A l’heure du thé, le Guide des comptoirs et salons de thé de France, Suisse, Belgique et Québec (L'Archipel, 2002) m’a fait découvrir, il y a quelques années, certains hauts lieux du thé à Bruxelles : le Comptoir Florian, Le Palais des thés, The Tea House. J’y avais coché aussi des adresses parisiennes, sans doute à vérifier aujourd’hui. Le thé dans l’encrier du même auteur, Gilles Brochard, signale dans une réédition récente quelques disparitions. Mais le propos diffère ici : ce livre propose
    une promenade littéraire autour du thé. « Je ne suis qu’un passeur, un ambassadeur sans lettres de créance de ces auteurs qui ont déroulé leurs phrases en d’indicibles infusions, sur l’arc-en-ciel des familles de thé. »

     

    Amoureux du thé, Brochard aime les moments où il le prépare, entre impatience et désir. « La jouissance du thé, à la fois chaude et tendre, gracieuse et violente, me remplit de félicité. » Quel amateur de thé ne se reconnaîtrait dans cet aveu ? Le Président du Club des Buveurs de thé rappelle que dans les années 1990, proclamer sa passion pour ce que certains croyaient réservé « aux vieillards, aux femmes et aux malades » comportait des risques. Aujourd’hui, les blogs de théomanes fleurissent sur la Toile et permettent de comparer ou de découvrir mille et une saveurs. Bu en solitaire, le thé est davantage encore apprécié en bonne compagnie, une des cinq conditions d’un bonne réunion de  thé pour les Chinois, comme expliqué dans
    son Petit traité du thé (La Table Ronde, 1997), avec un cadre agréable, une eau très pure, des feuilles bien choisies, et un service à thé sobre et joli.

     

    Théière Famille rose Cie des Indes.jpg

     

    Le Thé dans l’encrier abonde en citations d’écrivains, bien sûr. Madame de Sévigné, déjà, jugeait cette boisson la meilleure et la plus salutaire pour l’esprit comme pour le corps. Brochard conte des lectures, et aussi des rencontres, rêvées ou réelles, avec ces plumes qui ont changé en encre le séduisant breuvage. « Un peu de thé, un peu de conversation » écrivait Jeanne de Caillavet sur ses cartes de visite en guise d’invitation. Belle formule. Comme celle de Yasunari Kawabata : « Une « réunion de thé » est une communion de sentiments, quand de bons amis se retrouvent au meilleur moment, dans les meilleures conditions. »

     

    Balzac, à la célèbre cafetière, conservait un thé de Chine blond, qu’il se faisait envoyer via Moscou, dans une boite kamtschakale qu’il n’ouvrait que pour ses amis connaisseurs. Moins connue que Proust, passage obligé, la romancière irlandaise Molly Keane voyait dans le thé « le compagnon et le réconfort de toutes les personnes seules ». Pour ceux qui l’aiment, « Le thé est une respiration essentielle, un point de repère ou un point d’ancrage dans l’habitude des jours ». Katherine Mansfield confiait avoir envie de thé « comme les hommes ont envie de vin ».

     

    Dans les années 1920, Sylvia Beach avait invité Joyce dans sa célèbre libraire parisienne Shakespeare and Company. Frédéric Prokosch, mis dans la confidence et convié avec un ami à se joindre à eux pour le thé, écoutait attentivement le fameux auteur d’Ulysse. « Je ne devrais pas boire de thé : Nora dit que c’est constipant. (…) Ces éclairs sont excellents. Mais je ne devrais pas en manger. Nora dit
    qu’ils donnent des flatulences. »
    Commentaire de Prokosch : « Son œil unique me scruta de biais avec une soudaine perspicacité comme si l’amusait la profondeur de mon désenchantement. » (En note, Brochard rassure – le thé ne présente pas cet inconvénient.)

     

    « Le thé-amitié de Nathalie Barney », qui recevait chaque vendredi dans son salon de la rue Jacob, à Saint-Germain-des-Prés, est évoqué grâce aux souvenirs de Jean Chalon converti par elle au Lapsang Souchong, un thé fumé de Chine. « Pour plaire
    à
    l’Amazone, écrit-il dans Portrait d’une séductrice, il faut savoir parler à voix basse, savoir se taire aussi, servir le thé, et, en ces années de tumultes et de folies, garder une fragilité de vierge 1898. » Les thés de Miss Barney étaient un rite recherché. Ses invités, Gertrude Stein et sa compagne, Alice B. Toklas, Colette, « les dames aimées par Rilke et les messieurs aimés par Gide ». Paris des années trente.

     

    Brochard évoque un salon de thé disparu, place Dauphine, Fanny Tea, un repaire où les amateurs de thé pouvaient accompagner leur dégustation d’un livre emprunté à la bibliothèque de leur hôtesse. Thé et pâtisseries maison excellents, lieu chaleureux et harmonieux. « Je ne suis qu’une goutte de thé sur une place historique », disait la modeste Fanny. « Sa collection de théières était unique. Chacune d’entre elles était associée à un thé particulier. » Avec la hausse des loyers, le salon a dû fermer ses portes, mais depuis 2003, Place Numéro Thé, avec terrasse, a pris le relais.

    Dans les endroits préférés de Gilles Brochard, on sert un thé de qualité – de bonnes feuilles – préparé dans les règles. Rien à voir avec le sachet de thé broyé d’une marque courante trempée dans l’eau bouillante (si tout va bien) qu’on sert un peu partout. Dans un « Je me souviens » à la façon de Perec, ce passionné évoque la théière en argent Sheffield de sa grand-mère ; Thé et sympathie, un film de Minelli ; son premier baiser d’amour chez Angelina ; la fermeture d’un autre salon de la rue de Rivoli, W. H. Smith, dont il a acheté tables et chaises en souvenir de « ce lieu unique à Paris, sous les arcades des Tuileries ». S’il prenait le thé avec Frédéric Vitoux, conclut-il, ce serait « un thé stendhalien, en rouge et noir, à boire en compagnie de son chat, thé feutré, malicieux et chaleureux. (…) Accord souhaité avec un bonbon de chocolat ou une tarte au chocolat noir. » A quand un Dictionnaire amoureux du thé ?

  • Sur du sable

    Lors d'un entretien sur Les plages d’Agnès, (Allociné), Agnès Varda commente un article qui l'appelle la "Tourneuse de plages" et revient sur une séquence : des trophées sont posés sur le sable, ceux de Jacques Demy et les siens, et un vent de tempête les recouvre peu à peu.

    « Il y a l’idée de vent dans La tourneuse de pages (sic). Il y a l’idée du sable que le vent modèle. C’est en même temps le sable dans lequel tout va disparaître, nos prix, nos trophées et nous-mêmes, et aussi le poème de Prévert : « Et la mer efface sur le sable les pas des amants désunis. » »

     
    © Les Films du Losange Galerie complète sur AlloCiné
  • Varda-plages

    Elle ne raconte pas sa vie, mais elle en parle. Elle ne raconte pas ses films, mais ils y sont. Elle ne raconte pas ceux qu’elle aime, mais elle les montre. Agnès Varda vient de recevoir un César (le César du documentaire, faute de catégorie adéquate) pour Les plages d’Agnès (2008), qu’une seule salle présente à Bruxelles, le Vendôme. C’est la deuxième semaine, n’attendez pas si vous voulez vous offrir une heure cinquante de bonheur sur grand écran.

    Varda a étudié la photographie, et la photo est partout dans ce film. Portraits d’inconnus trouvés aux Puces, souvenirs de famille, expositions thématiques – superbes photos de Jean Vilar exposées à Avignon, par exemple. Pourquoi la photographe est-elle devenue cinéaste ? Parce qu’aux images, elle voulait ajouter des mots, dit Varda. Etait-elle cinéphile ? Non. Elle s’est lancée comme ça, avec l’envie de faire des choses. 

    Les plages d’Agnès sont un festival de créativité. Ce n’est pas une vie racontée, reconstituée, même si la cinéaste retourne dans la maison d’Ixelles, à la mer du Nord où elle a passé toutes les vacances de son enfance, même si elle se rappelle la vie sur un voilier à Sète, les débuts à Paris, les gens en Californie, ses impressions en Chine… Varda mélange souvenirs et fictions, images d’archives et fabrication d’images. C’est gai, léger, coloré, on en sort plus optimiste qu’on n’y est entré.

    A plusieurs reprises, Varda utilise le mot « puzzle » pour décrire sa façon de travailler, et ce film en est un. Plutôt kaléidoscope que déroulé chronologique. Elle procède par collage. Sur « la plage belge », au début du film, elle installe des miroirs devant la mer, elle installe des éclats dans l’image, elle joue avec les points de vue. Elle se montre, elle montre les autres. Elle invente, elle s’amuse. Et nous sommes conviés à cette fête. Une artiste donne forme à ses souvenirs comme à ses rêves. La baleine, par exemple, parce que l’histoire de Jonas la fascine. Dans une baleine (fabrication maison), elle s’aménage une chambre de toile où elle s’étend, heureuse comme un poisson dans l’eau.

    Face à la caméra, une femme nous regarde, nous parle, et dans une telle connivence que l’on comprend pourquoi autour d’elle il y a tant d’amour et d’amitié. Une femme de cœur. La petite qui a appris à remailler les filets avec un pêcheur. La grande qui a pris ses cliques et ses claques pour aller en Corse, toute seule. Celle qui aime les couleurs, les écharpes dans le vent, les chats, celle qui photographie ses voisins. Cette femme toute simple qui a fait tourner des débutants : Noiret, Depardieu, Birkin, Bonnaire. Calder venait construire ses mobiles dans sa cour, Jim Morrison assister à un tournage. Il y a des étoiles dans son ciel. Jacques Demy dans son cœur.

    Oui, on peut avoir quatre-vingts ans (quatre-vingts balais, vous verrez ce que c’est) et rester curieuse de ce que la vie offre, rester allègre. Séquence clin d’œil à Sempé : un cortège de jeunes manifestants et sur le côté, une petite vieille (Agnès Varda) qui brandit une pancarte « J’ai mal partout ». La séquence où Agnès Varda dit que le cinéma, c’est sa maison, a pour décor une « cabane » de verre : contre les vitres, déroulées, des pellicules de scènes tournées avec Deneuve et Piccoli, traces d’un film jamais achevé. La lumière traverse leurs visages. A l’intérieur, une pile de bobines, où elle s’assied - elle est chez elle.

    Il faut un sacré culot pour mettre ainsi en scène sa vie, son univers, avec ce naturel du travail bien fait. Si Agnès Varda achète les fiches de cinéma sur ses films dans les bacs des brocanteurs, elle ne laisse pas sa vie en friche. Son regard est plein de malice tendre. Les plages d’Agnès sont un carnet de voyage dans la mémoire – « Je me souviens pendant que je vis. »