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Passions - Page 552

  • Sorcières

    Ils n’étaient pas perdus mais les voilà retrouvés, ces quatorze numéros de Sorcières, revue bimestrielle, conservés comme une trace précieuse de ces années-là, de ces années 1975 à 1980 où le féminisme s’épanouissait en réunions et en périodiques (Des femmes en mouvements, F magazine dans sa première version, Voyelles, Cahiers du GRIF…). C’était joyeux, libérateur, convivial, loin des clichés qui réduisent le féminisme à quelque posture misandre et radicale.

     

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    Sorcières (Editions Albatros, Paris) porte en sous-titre : « Les femmes vivent ». Pourquoi Sorcières ? Xavière Gauthier, directrice de la publication, répond dans l’éditorial du premier numéro sur le thème de la nourriture : « Parce qu’elles dansent. Elles dansent à la pleine lune. Femmes lunaires, lunatiques, atteintes – disent-ils – de folie périodique. Gonflées de révolte fulgurante, de colère bouillonnante, gonflées de désir, elles dansent sur la lande sauvage des danses sauvages. Sauvages, comme l’homme blanc le dit des autres ethnies ; sauvages comme l’Etat et le syndicat le disent de certaines grèves, de certaines crèches. Elles dansent, sauvages et irrécupérables, comme le désir. » Les femmes chantent, elles vivent, elles jouissent. Pour chaque numéro, « sur un thème choisi, un véritable groupe de travail peut se créer, où chacune peut réellement discuter, suggérer, investir quelque chose d’elle-même, mettre en jeu ses joies, ses questions, ses forces, ses désirs. »

     

    Dès le début, des signatures connues – Hélène Cixous, Annie Leclerc, Marguerite Duras (sa recette de la soupe aux poireaux), Chantal Chawaf – se mêlent à de simples prénoms ou pseudos – Igrecque, Léni, Katia, Elizabeth, Marie-Hélène, … A la rubrique des livres : Viviane Forrester, Nancy Huston, Julia Kristeva, entre autres. Des textes littéraires, des réflexions, des témoignages, accompagnés d’illustrations originales et impertinentes en noir et blanc : photomontages, dessins, photos, caricatures, également signés par des femmes. Les thèmes ? La voix (2), se prostituer (3), enceintes – porter, accoucher (4), odeurs (5), prisonnières (6), écritures (7), fidélités (8), le sang (9), l’art et les femmes (10), espaces et lieux (11), théorie (12), poupées (13), la mort (18). A chaque numéro de 64 pages., une nouvelle couleur pour la couverture au format 16,5 x 24.

     

    Avant de leur offrir une place dans ma bibliothèque réinstallée, j’ai feuilleté mes Sorcières au plaisir de la redécouverte. Intéressant, quelque trente ans plus tard, de voir ce que j’ai coché, souligné, marqué d’une croix (au crayon comme je le fais encore aujourd’hui, parfois en rouge, folle jeunesse). Un poème de Catherine Ribeiro, « De cette voix surgira la vie ». Un paragraphe de Claudine Herrmann : « La femme qui s’attaque au langage me paraît devoir combattre une double difficulté : d’un côté, l’affleurement de nouveaux signifiés, particulièrement nombreux (exprimer ce qui ne l’a pas été parce que c’étaient des concepts féminins), de l’autre, travailler le langage pour qu’il devienne perméable à ces nouveaux concepts. »

     

    A partir du numéro 10, Sorcières a été publié chez Stock. Le prix entre-temps est passé de 12 à 15 FF, puis pour sa nouvelle formule augmentée de cent pages et d’une nouvelle inédite, à 38 FF. Diverses rubriques complètent le sommaire et le dossier thématique : livres, peinture, sculpture, théâtre, cinéma, faits, courrier, et pour terminer, «  informations… luttes… initiatives… de femmes ». La revue s’éteint en 1982.

    Les sorcières sont à la une chez Euterpe, Septimus les entend sur les toits. Depuis que je me suis mise à ce billet, je chante avec Pauline Julien la chanson d’Anne Sylvestre. Connaissez-vous ces Sorcières ?

  • Le goût du monde

    « Le tempérament, c’est l’apprentissage d’un style de relation. C’est une sorte de « goût », c’est ce « goût du monde » que l’on acquiert très tôt dans la vie. Il y a des gens qui goûtent le monde de manière amère, d’autres qui le goûtent de manière sucrée ; il y a des goûteurs tristes, des goûteurs accueillants et des goûteurs hostiles. Et ce « goût du monde » explique nos réactions souriantes ou méfiantes, intellectuelles ou désespérées. Ce goût de monde est une empreinte très précoce. »

     

    Boris Cyrulnik, Je me souviens…

     

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  • Chambre avec vue

    Les lumières en ligne d’un boulevard, au loin. Le dôme éclairé de la basilique du Sacré-Cœur (Koekelberg) à l’horizon. Plus près, des fenêtres qui sortent de l’ombre, l’une après l’autre, hublots dispersés d’un paquebot de nuit. Pour la première fois, je pianote sur le clavier dans ma chambre à moi, ma chambre avec vue, à côté d’un mur de livres qui m’a coûté toute une semaine de rangement. Cela valait la peine.

     

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    17.X.2010

     

    Déménager une bibliothèque, c’est une expérience déjà vécue deux fois, à l’école, avec une sympathique ribambelle d’élèves pour se charger du transport et du classement selon les consignes. Déménager ma bibliothèque, trente-cinq ans de lecture, c’est autre chose. Les livres avaient trouvé leur rayon petit à petit, jusqu’au moment où certains s’étaient garés en double file, faute de place. Mais j’étais loin d’imaginer le volume de caisses que cela représentait, une fois les étagères quittées. J’avais en tête un nouvel agencement : la culture générale, les livres d’art et de voyage dans le séjour ; la littérature, la langue française dans mon bureau. Encore fallait-il ajuster les rangées de livres et les espaces disponibles, concilier l’ordre thématique et les formats divers, caser tout cela au mieux.

     

    Vous comprenez de quoi je parle. Plusieurs l’ont laissé entendre dans leurs commentaires : les livres représentent la plus grosse part d’un déménagement pour celles et ceux que les bibliothèques font saliver, même si l’on ne possède pas, comme Alberto Manguel, une grange de presbytère vouée exclusivement à leur accueil. Les bibliothèques privées, en général, donnent aux amis de papier la compagnie d’objets – photos, cartes reçues d’êtres chers, souvenirs. Ceux-ci ne s’installent pas non plus au hasard, leur place répond à des affinités secrètes. Il y a des choses que l’on veut au plus près du bureau, d’emblée sous le regard, il y a un oiseau près du plafond – voler de ses propres ailes – et ces pantoufles de paille tressée achetées sur le bord de la route à une vieille paysanne russe – garder les pieds sur terre.

    Il reste quelques cartons à vider et bien des choses à installer, avant Noël, disons. Mais il est temps de revenir aux textes et aux prétextes, de rouvrir un journal, de revisiter les blogs, de retrouver un rythme de vie plus paisible, ce qui signifie pour moi, en particulier, de vous proposer à nouveau quatre rendez-vous par semaine à partir de lundi prochain. Même si cela ne change rien pour vous, sachez que ces billets coulent à présent d’une source renouvelée, par la grâce d’une chambre à soi où Virginia Woolf, Colette, Anaïs Nin, Elsa Morante, Simone de Beauvoir, Hella H. Haasse, Doris Lessing, Anita Brookner – dans le désordre d’un hommage aux femmes de lettres – jouissent avec moi, en quelque sorte, du bonheur d’une chambre avec vue.

  • Lire des images / 3

    « Tout portrait est, en quelque sens, un autoportrait qui réfléchit celui qui le regarde. Parce que « l’œil ne se rassasie pas de voir », nous prêtons à un portrait nos perceptions et notre expérience. Dans l’alchimie de l’acte créateur, tout portrait est un miroir. » Ainsi s’ouvre, dans Le Livre d’images de Manguel, Philoxène – L’image reflet, autour d’une mosaïque conservée à Naples, La bataille d’Issos, où l’on voit Alexandre se lancer à la poursuite de Darius, une mêlée de chevaux et de cavaliers – « Le ciel est une forêt de lances obliques. » Manguel, au départ d’une scène de guerre, remonte le temps et interroge l’art de montrer un visage. Les relations des Grecs avec leurs reflets dans un miroir, nos propres rapports avec nos traits qui évoluent, s’altèrent au cours de notre vie, les miroirs dans la peinture, les autoportraits de Rembrandt, l’essayiste ouvre de multiples voies à la réflexion.

     

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    La Femme qui pleure de Picasso – l’image violence, aujourd’hui conservée à la Tate Gallery (Londres), est « petite, de la taille d’un visage humain, elle brûle de couleurs complémentaires qui attirent l’œil dans des directions opposées : vert et rouge, violet et jaune, orange et bleu. » Comment, interroge Manguel, supporter de regarder « ce chagrin très privé » ? L’essayiste rappelle comment Picasso et Dora Maar se sont rencontrés, comment ils se querellaient, comment, lorsqu’elle fondait en larmes, Picasso sortait son carnet et son crayon. De ces portraits torturés, Dora Maar dira un jour : « Tous sont Picasso, pas un seul n’est Dora Maar. »

     

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    La première image sculptée, dans cet essai, est le Saint Pierre de L’Aleijadinho. « Comme les Français dans la pierre et les Italiens dans le marbre, les architectes du Portugal avaient trouvé dans le bois doré leur matériau idéal. » Au Brésil, dans l’Etat de Minas Gerais, pousse un cèdre brésilien dont la souplesse permet « de fines ciselures ». L’Aleijadinho, « le petit éclopé », fils de peintre, souffrait de diverses maladies affectant sa peau et ses articulations, puis sa vue, et se faisait assister par Mauricio, un esclave africain très doué. Devenu l’un des artistes « les plus renommés et les plus demandés au Minas Gerais », il réalise pour le sanctuaire de Congonhas « soixante-seize sculptures (…) parmi les plus puissantes et les plus spectaculaires de leur temps ».

     

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    Église du sanctuaire du Bon Jésus de Matosinhos à Congonhas, Minas Gerais, Brésil,
     avec les Prophètes sculptés par Aleijadinho,
    photographie de Eric Gaba (Sting - fr:Sting) sur Wikimedia Commons Images

    Manguel s’arrête aussi sur l’image architecturale (Claude Nicolas Ledoux – L’image philosophie), sur le monument du mémorial de l’Holocauste à Berlin (Peter Eisenman – L’image mémoire), sur la grande toile des Sept œuvres de la miséricorde signée Le Caravage pour l’église Pio Monte delle Misericordia à Naples. Pour conclure sur la richesse de ce Livre d’images où chaque lecteur devrait trouver son bonheur, voici ce qu’écrit Alberto Manguel dans sa conclusion : « Nous vivons dans l’illusion que nous sommes des créatures d’action ; il serait sans doute plus sage de nous considérer, ainsi que le suggère la philosophie hindoue appelée Sâmkhya, comme les spectateurs d’un éternel défilé d’images. »

    (entre-deux)

  • Une oeuvre d'art

    « Une citation de l’Ecclésiaste résume, à mon avis, nos relations avec une œuvre d’art qui nous émeut. Elle reconnaît le savoir-faire, elle suggère l’inspiration, elle fait allusion à notre incapacité à traduire notre expérience en mots. Voici comment elle est formulée dans la traduction de l’abbé Crampon : « Toutes choses sont en travail, au-delà de ce qu’on peut dire ; l’œil n’est pas rassasié de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre. » »

     

    Alberto Manguel, Le Livre d’images

     

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    Tina Modotti, Sans titre

     

    http://mescouleursdutemps.blogspot.com/2010/02/le-livre-dimages-dalberto-manguel.html


    (entre-deux)

     

    Quelques jours sans connexion et je vous reviens.  
    (Billets programmés jusqu'au lundi 22.)  
    A bientôt.   

    Tania