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Combler les silences

« Alors ça ne commence pas par l’Algérie. Ou plutôt si, mais ça ne commence pas par Naïma. » J’ai mis du temps avant de me décider à ouvrir L’art de perdre d’Alice Zeniter. Tant a été dit sur ce roman où, de « L’Algérie de Papa » à « Paris est une fête » en passant par « La France froide », la romancière raconte comment Naïma explore ses racines familiales, laissées longtemps de côté.

Employée dans une galerie parisienne, elle sent que le temps est venu pour elle de répondre à cette question : « Est-ce qu’elle a oublié d’où elle vient ? » La voici donc qui se met en quête du passé. Son histoire de l’Algérie est d’abord celle du grand-père Ali, paysan kabyle, qui s’est engagé en 1940 dans l’armée française et, au retour, réussissant à s’emparer d’un pressoir à huile emporté par les flots dans « l’oued grossi par la fonte des neiges », a mis sa famille à l’abri du besoin en exploitant une oliveraie dans la montagne.

Ali a eu deux filles d’un premier mariage, puis enfin, en secondes noces avec la jeune Yema, un garçon : Hamid, le père de Naïma. Pour arriver à raconter l’histoire d’une famille à partir de quelques images devenues légendes, « la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre. »

Ali s’est enrichi avec ses frères sur les territoires de la crête, ce qui leur vaut dans le village une réputation de quasi « notables ». Aussi quand l’indépendantiste Messali Hadj commence à faire parler de lui par ses critiques envers les Français, Ali ne le soutient pas. D’abord parce que ce révolutionnaire n’aime pas les Kabyles et rêve d’une nation arabe, et aussi parce qu’Ali est vice-président de l’Association des anciens combattants à Palestro. Les premières attaques du FLN qui s’en prennent à des civils ne lui plaisent pas.

La guerre d’Algérie leur fera tout perdre. Ali arrive avec sa famille en France en 1962, comme la plupart des harkis, pour échapper aux règlements de compte – les nationalistes les considèrent comme des traîtres. D’abord placés dans un camp à Rivesaltes, puis envoyés à Jouques, « dans un hameau de forestage nouvellement ouvert », eux qui se croyaient des Français découvrent une existence à l’écart, froide, précaire. Hamid, l’aîné des neuf enfants d’Ali et Yema, n’a qu’un rêve : « se mêler aux Français ». Il s’applique à l’école.

Puis ils déménageront à Flers. « La Kabylie et la Provence étaient une succession de silhouettes d’arbres, de crêtes et de maisons à moitié mangées de lumière. Elles étaient faites de taches de couleur qui dansaient entre les paupières difficilement tenues entrouvertes. […] Mais le ciel gris de Normandie ne cache rien. Il est neutre. […] C’est comme si le ciel regardait ailleurs. » Les enfants « parlent de moins en moins à leurs parents » : la langue les éloigne peu à peu, l’arabe de l’enfance recule derrière le français qui nomme et qui donne forme au monde dans lequel ils grandissent. Les parents en souffrent, mais les encouragent.

J’ai aimé la manière non linéaire choisie par Alice Zeniter. Dès le début, elle part du présent pour remonter le temps et elle y revient régulièrement, surtout dans la dernière partie. Naïma portait en elle, sans le savoir vraiment, l’histoire de son grand-père, de son père, des siens. Se rendre à Alger pour préparer une exposition et, inévitablement, pour remonter là où leur histoire familiale a commencé, est un défi à haut risque pour la petite-fille d’Ali. Les descendants des harkis n’y sont pas les bienvenus, comment réagira le reste de la famille restée là-bas ?

Le beau titre du roman (Prix Goncourt des lycéens et Prix littéraire du Monde en 2017, entre autres) est tiré d’un poème qui ne l’est pas moins, d’Elizabeth Bishop. Si vous n’avez pas encore ouvert L’Art de perdre, qui réussit à parler de l’Algérie autrement que dans l’histoire officielle, je vous recommande ce roman tout près des êtres et des choses. Comme indiqué sur la quatrième de couverture, « ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales ».

Commentaires

  • Je peux imaginer que ce roman suscite des réactions différentes en France et à l'étranger où le sujet est moins "sensible" comme tu l'écris. Bonne journée, Anne.

  • Une amie vient de me le recommander et je l'ai déjà chez moi!
    Le sujet, ce que tu en dis, tout me pousse à le lire. Merci.

  • Ah, chouette, bonne lecture, Colo.

  • J'hésitais devant cette lecture, comme tu le dis plus haut, le sujet est encore très inflammable en France. Peut-être que je commencerai plutôt par le roman paru cette année.

  • A toi de voir, Aifelle. Le sujet m'a paru abordé avec justesse, avec le point de vue de ceux qui n'étaient pas forcément indépendantistes et celui des autres, montrant les rapports de force politiques mais aussi sociaux et les difficultés pour ceux qu'on appellera "harkis" à reconstruire leur vie en France.
    J'ai aimé le personnage de Naïma qui m'a rappelé mes anciennes élèves nées en Belgique, d'origine marocaine ou turque, partagées entre de multiples appartenances et en quête de leur propre destin.

  • A suivre, certainement.

  • J'ai eu beaucoup d’intérêt à visionner la vidéo qui avec ton résumé me donnent très, très envie de lire " L'art de perdre ". L'histoire complexe des Harkis n'a été abordée que très tard par les écrivains, et l'auteur explique parfaitement le fossé civilisationnel entre les générations.
    Merci Tania.

  • Contente que tu apprécies aussi cette vidéo qui permet de mieux comprendre les intentions de la romancière. Bonne fin de journée, Claudie.

  • Avec plaisir & bonne lecture si tu te laisses tenter.

  • Je n'ai encore rien lu d'Alice Zeniter mais je suis sûre que cela viendra. Ce que tu en dis me le confirme !
    Bonne journée.

  • Merci de réagir à ce billet, Marie & bonne fin de semaine.

  • L'avais-tu présenté ? Je ne l'ai pas trouvé dans l'index de ton blog.

  • "Chacun porte en lui une civilisation", chacun porte en lui une famille, ses joies et ses douleurs ; le grand écart entre des pays, les raisons de la migration creusent des blessures. Peut-on en guérir ? Peut-être en ne regardant que vers l'avenir, mais il y a le regard des autres, ce doit être très difficile. merci de nous parler de cette auteure et de ses livres Tania, douce journée, je t'embrasse. brigitte

  • C'est particulièrement difficile pour ceux qui ne se sentent plus de là-bas et pas non plus tout à fait du pays où ils vivent - à cause du regard des autres, comme tu le dis. Belle journée, Brigitte, un baiser pour toi.

  • Je note, je note Tania, et je viens de le réserver à la médiathèque. Merci !

  • Bonne lecture, K.

  • Un grand roman inoubliable qui restera parmi mes préférés dans ma vie de lectrice.

  • Je viens de relire le magnifique billet que tu lui avais consacré et c'est aussi chez toi que j'avais lu le poème qui a inspiré le titre, j'aurais dû m'en souvenir. Aussi vais-je ajouter les liens ici et plus haut, merci Anne, excuse-moi pour cet oubli.

    https://desmotsetdesnotes.wordpress.com/2018/01/16/lart-de-perdre/
    https://desmotsetdesnotes.wordpress.com/2018/01/21/un-art/

  • Pour moi, oui, quand je me souviens très bien d'avoir vu quelque chose sur un blog ami, mais que je n'arrive plus à me souvenir où :-).

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