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famille - Page 68

  • Un voyage en solo

    Un feu amical (2008), signé Avraham B. Yehoshua, nous fait partager la semaine
    très particulière de Daniella et Yaari qu’un voyage sépare alors que s’allument, soir après soir, les huit bougies de Hanoukka. Cette fête juive des lumières se déroule chaque année en décembre, à cette période-ci exactement.
     

    Ascenseur hellopro.jpg

     

    Pour la première fois, Daniella, professeur d’anglais, se rend seule en Afrique où sa sœur aînée est décédée il y a un an loin des siens, pour faire son deuil et rendre visite à son beau-frère en Tanzanie. Diplomate retraité, celui-ci a décidé de rester là-bas et de travailler pour une mission anthropologique aux environs de Morogoro – c’est volontairement qu’il se tient éloigné d’Israël, où il ne veut plus mettre les pieds. Yaari, le mari de Daniella, pris par son travail d’ingénieur ascensoriste, est inquiet de voir sa femme entreprendre ce voyage seule, la jugeant un peu « tête en l’air depuis quelque temps ». Autre sujet de préoccupation : le problème du vacarme intempestif dans la cage d’ascenseur d’un nouvel immeuble lorsqu’il fait grand vent, même si l’installation en elle-même ne semble pas pouvoir être mise en cause.

     

    A travers les récits du voyage de Daniella en Afrique et des journées de Yaari à Tel-Aviv, en alternance, toute une vie de famille se dessine, dans le contexte actuel du Proche-Orient. Daniella se demande quel accueil va lui réserver Jérémie, qui s’est fort éloigné d’eux depuis la mort de son fils unique à la guerre, dans des circonstances absurdes. « Vous êtes très occupés entre le boulot, les enfants et maintenant vos petits-enfants, alors que moi, je suis libre comme l’air, sans attaches, sans travail » leur a-t-il dit au téléphone, et en plus, cela l’arrange financièrement de vivre en Afrique.

     

    L’esprit tourné vers sa famille en Israël et vers sa destination, Daniella prend conscience de l’ennui de voyager sans son mari toujours prêt à l’écouter. A Nairobi où elle fait escale, elle a reçu de l’hôtesse un gros paquet de journaux israéliens qu’elle compte apporter à son beau-frère. Installée à la cafétéria, les jambes sur une chaise, elle ouvre le roman qu’elle a emporté, mais il ne la passionne guère, elle préfère se reposer un peu, et marque la page avec sa carte d’embarquement avant de fermer les yeux. Quand viendra le moment de reprendre l’avion, elle aura oublié où elle l’a mise – Yaari avait bien insisté pour qu’elle garde tous ses papiers ensemble – et ne la retrouvera qu’in extremis.

     

    A Tel-Aviv, Yaari rejoint son fils Morane sur un chantier, pour vérifier la construction d’une gaine d’ascenseur. Ensuite, il passe chez son père dont s’occupe un couple de Philippins depuis que la maladie de Parkinson l’a privé de son autonomie. C’est là qu’il allume la deuxième bougie de Hanoukka à la manière rituelle, tout en pensant à la voyageuse qui doit être presque arrivée à destination. Daniella pensait apercevoir son beau-frère à l’aéroport, mais il a envoyé pour l’accueillir « une messagère longiligne à la peau noire comme de l’encre », Sijin Kuang, une infirmière soudanaise qui fait aussi office de chauffeur. La visiteuse n’est pas au bout de ses surprises. Jérémie, qui avait cru qu’elle changerait d’avis et renoncerait à ce voyage, n’apprécie ni les journaux ni les bougies qu’elle lui a apportés : il les jette immédiatement dans le fourneau. Il ne veut plus avoir affaire aux juifs ni à quoi que ce soit d’Israël, et qu’elle ne lui fasse surtout pas la morale. « Il veut prendre du recul. »

     

    Ainsi, à la fin du premier chapitre, se superposent comme dans un mille-feuilles les thèmes d’un roman familial et social, où les questions existentielles ne manquent pas. Son titre aux multiples connotations est lié au drame d’Eyal, le fils de Jérémie, tué par erreur par son propre camp alors qu’il était chargé de faire le guet sur le toit d’une maison palestinienne. D’abord choqué d’entendre Yaari dire « ils veulent parler d’un feu amical », Jérémie a fini par aimer cette « formule fallacieuse » dans laquelle « il y avait quelque chose de plus, une étincelle » qui l’aiderait à se diriger dans les ténèbres et à « identifier le mal véritable dont nous souffrons tous… » Et voilà qu’un policier militaire est venu chercher Morane, sourd jusqu’alors aux convocations. Sa femme et ses enfants se retrouvent sans son aide, ni celle de la grand-mère si disponible habituellement. Yaari va devoir les prendre en charge, ce qui lui fera mieux connaître ses petits-enfants.

     

    De belles scènes ponctuent ces journées d’un couple séparé : les visites de Daniella à un éléphant exhibé pour son œil droit démesuré et mélancolique – « l’œil curieux et sagace d’un cyclope à la prunelle bleu vert » ; ses contacts avec les anthropologues africains qui apprécient de pouvoir expliquer leurs recherches à une femme aussi attentive ; le dialogue difficile mais profond avec son beau-frère en quête de « détachement » ; enfin la découverte des lieux mêmes où sa sœur a eu un malaise fatal. En Israël, les rencontres entre Yaari et une vieille psychanalyste pour qui son père a conçu un minuscule ascenseur d’angle privé « garanti à vie », sa maîtresse sans doute ; ses retrouvailles avec son fils à qui il apporte des vêtements chauds dans le baraquement où il est consigné ; son travail avec une sympathique acousticienne à l’oreille absolue.

     

    Deuil, séparation, solitude, on pourrait croire qu’Un feu amical est un roman sombre, et ce n’est pas le cas. La lumière y vient du ciel et des bougies allumées, mais surtout de la vérité des rapports humains et du bel amour qui lie profondément ce couple uni. La question du mariage, des rapports entre homme et femme est pour l’auteur « le centre du livre », comme il l’explique dans un exposé donné à Paris en janvier 2008 : il a veillé à donner aux deux protagonistes une véritable égalité dans la narration. Yehoshua a reçu le prestigieux grand prix de Littérature d’Israël pour l’ensemble de son œuvre. Je n’en ai pas fini avec lui.

  • Trop de choses

    « Le guide n’était pas un homme très loquace. Il s’efforçait, en toutes circonstances, d’être franc et exact, mais trop de choses, surtout dès qu’il s’agissait d’êtres humains et encore plus quand il était question d’hommes
    et de femmes, étaient d’une telle complexité qu’on ne pouvait en parler avec franchise ou exactitude. »

    Russell Banks, La Réserve

    Henin Frans, couple enlacé.jpg
  • Dans les Adirondacks

    La région des Adirondacks, ses lacs, son parc naturel, voilà le cadre de La Réserve, un roman de Russell Banks (2007). J’ai découvert cet écrivain américain avec l’inoubliable American Darling, dont l’héroïne, Hannah, quitte cette même région à cinquante-neuf ans, vers 1970, pour se rendre au Liberia, où elle est prise dans le tourbillon de l’histoire africaine et dans les tremblements de ses abîmes personnels, un récit passionnant et bouleversant. 

    Ampersand_Adirondacks_NJ_USA, photo de Jarek Tuszynski (Wikimedia commons).jpg
     

     

    Eté 1936. La rencontre entre le peintre Jordan Groves, qui se déplace le plus volontiers en hydravion, et la sulfureuse Vanessa Cole, fille adoptive des riches propriétaires d’une « campagne » au bord d’un lac de la Tamarack Wilderness Reserve (seize mille hectares dont l’accès est réservé à une élite et aux employés), semble plus convenue au premier abord. Le Dr Cole a invité le peintre à donner son avis sur quelques paysages de Heldon, le peintre le plus renommé de la région après lui. Grâce à sa femme, Alicia, qui lui a montré des photos de l’ex-comtesse Von Heidenstamm dans des magazines de luxe, Jordan, la quarantaine, reconnaît Vanessa – « Quel bel animal, se dit-il. Mais une femme à regarder, c’est tout. Pas à toucher. Tout au plus à peindre, peut-être. En tout cas une femme dont il faut se méfier. »

     

    Ces « ploutocrates » ne sont pas du tout son genre, des « républicains de la « classe de loisir ». Des héritiers sans réelle culture et, à part le médecin, sans compétences utiles. » De son côté, après avoir observé la manière silencieuse avec laquelle le peintre regarde les tableaux de son père, Vanessa Cole n’hésite pas à lui chuchoter au passage : « Je ne serai pas contente tant que vous ne m’aurez pas emmenée faire un tour dans votre avion. » Et lorsqu’il prend congé, en effet,  la belle aux longs cheveux roux l’attend sur la plage, en jupe blanche et veste de lin. En vol, il lui explique les règles de base du pilotage, lui laisse un instant les commandes, puis pose son appareil près du rivage d’un étang. Au grand dépit de sa passagère, il la laisse là, seule, au clair de lune, furieuse qu’il ne la suive pas.

     

    Le lendemain, dans sa maison non loin de la rivière Tamarack, qu’il a fait construire sur ses propres plans et en mettant la main à la pâte, le peintre songe dans son atelier
    à la soirée de la veille, à son travail, à sa famille, Alicia et les garçons. Il leur a donné des noms d’animaux qu’il admire, Bear et Wolf. Alicia, de dix ans plus jeune que lui – elle a été son élève au cours de gravure – s’est habituée à ses longs voyages solitaires en Alaska, au Groenland, à Cuba ou ailleurs, mais non aux flirts épisodiques de son mari. Lui ne voit pas en quoi il serait coupable, n’étant jamais tombé amoureux d’une autre femme. Quand il l’interroge sur ses projets pour la journée et qu’elle répond avoir envie de marcher, de travailler au jardin, et de réfléchir parce qu’elle a « besoin de pensées nouvelles », Jordan pressent que quelque chose va leur tomber dessus, qui se rapproche, en silence.

     

    C’est pourtant ce que le peintre appelle « une parfaite journée des Adirondacks, parlant ainsi non pas de température ou de saison, mais bien de lumière éclatante ». Au village où il se rend avec ses fils et ses chiens pour prendre livraison de fournitures, Jordan apprend la mort du Dr Cole, victime d’une crise cardiaque pendant la nuit. En passant devant l’entrée du club Tamarack, il aperçoit Vanessa et
    sa mère non loin du directeur sur la véranda du club-house et pour la première fois, range sa voiture dans l’allée de ce club dont il n’a jamais souhaité faire partie. Vanessa répond sèchement à ses condoléances – elle a déjà scandalisé tout le monde en racontant comment il l’a abandonnée dans l’obscurité la veille au soir – puis, à l’écart, le provoque : « Vous vouliez faire l’amour avec moi. Mais vous n’avez pas pu. »

    Vanessa joue dans ce roman le rôle de la femme fatale. Malgré eux, Jordan et Alicia vont être attirés dans un piège où il n’est pas question que de sexe ou d’amour. La séductrice mène aussi un jeu étrange et dangereux à Rangeview, la maison de campagne, dans une tragédie familiale où elle implique Hubert St. Germain, le précieux et dévoué guide de la Réserve qui s’est toujours occupé de leur propriété. L’intrigue rocambolesque m’a pourtant moins intéressée que la belle description de cette région sauvage des Adirondacks à travers le savoir du guide et le regard du peintre.

    L’univers de Jordan Groves, ses liens avec d’autres artistes, son engagement social – le récit est entrecoupé de brèves incursions dans la guerre civile espagnole à laquelle il prendra part en 1937 – son amour de la terre, ses problèmes de conscience, tout cela m’a paru plus authentique que les aléas de l’histoire. Celle-ci, pleine de rebondissements parfois peu vraisemblables, tient en haleine jusqu’au bout des quelque quatre cents pages de La Réserve, une œuvre en deçà, à mon avis, d’American Darling.

  • Papillon du soir

    « La vie est une chose chatoyante, si belle qu’on voudrait s’y plonger ; on croit qu’elle durera éternellement… mais la vieillesse, elle, est un papillon du soir qui fait un bruit bien inquiétant à nos oreilles. C’est pourquoi on aimerait étendre les mains pour résister, pour ne pas devoir s’en aller, car on a manqué tant de choses ! »

    Adalbert Stifter, L’homme sans postérité

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    Walter Sauer, Masque japonais (Wikimedia commons)

     

  • Sans postérité

    Il y a une jouissance particulière à découvrir un classique de la littérature à côté duquel on est passé, on ne sait pourquoi, et dont on devine, dès les premières pages, qu’il est de ces récits intemporels dont la force échappe à la poussière des siècles. L’homme sans postérité (1844) d’Adalbert Stifter, professeur, peintre et écrivain autrichien que Nietzsche comptait parmi les rares prosateurs allemands qui méritent d’être lus et relus, décrit en sept temps l’initiation de Victor, un orphelin désargenté, convoqué à la fin de ses études secondaires par un vieil oncle qui tient à ce qu’il séjourne chez lui avant de se lancer dans une carrière quelconque.

    Cela commence par une joyeuse balade à la campagne de Victor avec des amis, pour l’anniversaire de Ferdinand. « Partout, c’est le printemps, aussi inexpérimenté, aussi ingénu qu’eux. » Pourtant, avant de rentrer chez lui le lendemain matin, Victor confirme à son ami ce qu’il avait déclaré : « Je ne me marierai jamais, et je suis bien malheureux ». Parti à l’aube, après quatre heures de marche, il est accueilli par son chien, le vieux Spitz, et la vieille femme qu’il considère comme sa mère, à qui il a été confié à la mort de ses parents.

    Alors qu’elle lui montre les affaires qu’elle a préparées pour son premier poste, des vêtements, du linge, des livres, et de l’argent qu’elle a économisé pour lui, Victor lâche qu’il n’a « plus de goût à rien ». A bientôt soixante-dix ans, la mère se refuse à le laisser penser ainsi. « On doit se réjouir de tout, oui de tout. Le monde est si beau, il devient même de plus en plus beau aussi longtemps qu’on vit. » Victor doit apprendre à apprécier les choses. Après s’être rendu à pied chez son oncle, comme son tuteur l’y a engagé, il commencera une autre vie, se mariera... Mais Victor refuse l’argent qu’elle veut lui donner, qui lui revient à elle, et à sa fille Hanna, sa sœur de lait. La mère décide de le garder en dépôt jusqu’à leur majorité ; alors ils en disposeront à leur guise.

    « C’est comme hier : les montagnes sont encore là, le soleil les éclaire, et les années ont passé comme si elles n’avaient été qu’un seul jour. » Victor se promène une dernière fois autour de la maison, trouve Hanna au jardin. Le cœur lourd à l’idée de quitter « les seuls qui aient été bons » pour lui, il lui confie son chien et lui offre une petite boîte en argent qu’il tient de sa vraie mère. « Il y a que tout est fini et que je suis l’être le plus seul qu’il y ait sur terre. » Vu que son oncle lui reprend son bien, il s’estime incapable de nourrir un jour une épouse. Hanna pleure avec lui, l’embrasse, et lui offre un portefeuille qu’elle a doublé de soie blanche, pour son voyage. Sous le regard ému de la mère, Victor s’en va au petit matin.

    « Le monde devenait de plus en plus vaste, de plus en plus lumineux ; il s’étendait de plus en plus loin au fur et à mesure que le voyageur avançait. » Trois jours après son départ, le marcheur est rattrapé par un Spitz amaigri, affamé, fidèle. Après les petites montagnes apparaissent les hauts monts, Victor demande son chemin pour Attmaning, puis La Hul. Au col, le garçon d’auberge qui l’a accompagné pour lui en indiquer la direction montre comment atteindre le lac où il pourra se faire passer en bateau sur l’île où son oncle l’attend.

    L’arrivée à l’Ermitage le glace : le vieil homme, méfiant, lui dit d’aller noyer son chien ! Révolté, Victor fait demi-tour, mais ne peut se faire entendre du passeur déjà trop éloigné. Il décide de dormir à la belle étoile quand Christophe, le domestique de son oncle, vient le chercher pour le repas et le rassure pour sa bête. Agapes silencieuses, puis on lui montre les deux pièces qui lui sont réservées, avant de l’y enfermer à clé.

    Dans un paysage d’une « terrifiante beauté », Victor découvre la vie rituelle de son oncle, un homme maigre et chenu d’allure négligée, qui lui laisse quartier libre entre les repas, lui ouvrant la grille d’entrée et la refermant à clé chaque fois. De l’extérieur, le jeune homme découvre la bâtisse et les alentours, le monastère abandonné, l’embarcadère où quatre barques sont cadenassées. Le deuxième jour, son oncle lui montre un portrait de son père à qui il ressemble, un « visage extraordinairement gracieux, franc et insouciant ».

    Sinon, rien ne se passe et au bout de la semaine, Victor demande à son oncle pourquoi il l’a convoqué, car il désire repartir le lendemain. L’homme est étonné – il reste six semaines à son neveu avant d’entrer en service – et refuse. « Alors me voilà prisonnier ? » Victor, furieux, déclare que tous les liens entre eux sont dès lors rompus. Commence une période de découverte approfondie de l’île, de baignades dans le lac. Seule la nature et lui-même, pense Victor, échappent à toute cette vieillesse. Un jour, il se sent observé pendant qu’il nage. Son oncle finit par lui
    adresser la parole aux repas, le conseille sur sa façon de nager, lui suggère de chasser. Convaincus tous deux que « jeunesse et grand âge ne vont pas ensemble », l’oncle et le neveu apprennent peu à peu à se connaître, à défaut de s’aimer. Enfin Victor découvrira les raisons de son séjour à l’Ermitage, dont il repartira changé, et avec de nouvelles perspectives.

    La confrontation entre ces deux personnages est très particulière, un vieil homme qui s’enferme farouchement dans la solitude, un jeune homme qui la craint et se voit soumis à une épreuve dont le sens lui échappe. Une vie sans parents, une vie sans enfants, ce sont des thèmes douloureux que Stifter aborde dans L'homme sans postérité, avec une acuité qui ne laisse pas indemne.