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Roman - Page 222

  • En mode mineur

    A côté des tout grands, des flamboyants, des visionnaires, des écrivains en mode mineur peuplent les bibliothèques. C’est le cas de Jean-Pierre Milovanoff, dont le charme discret opère encore une fois dans Tout sauf un ange (2006), un roman dans les coulisses du théâtre. D’où vient ce charme ? D’une écriture retenue mais palpitante ? Du ton confidentiel ? Comme dans son Goncourt des Lycéens, Le maître des paons (1997), comme dans Russe blanc (1995), son autobiographie, il y a une maison au cœur de ce roman, celle que Jean-Simon Blaize achète pour « être au large » dans ses vieux jours après avoir toujours vécu à l’étroit à Paris. A quarante ans, ce comédien décide de quitter la scène et la ville.

     

    C’est un récit à trois voix. En plus de Blaize, le narrateur principal, Milovanoff donne la parole à Cora Eden, une ancienne amie de Jean-Simon et une actrice qui se cherche, et à Georges Vilanovitch, dit Georgio, un metteur en scène célèbre et tyrannique, dont elle devient l’assistante. Vilanovitch lui conseille d’approfondir ses talents comiques avec Gladius, un grand clown, et s’arrange pour qu’elle puisse faire un stage avec lui. Blaize et Vilanovitch sont amis, le premier n’a pas l’ambition du second : « Je ne sais plus chez quel romancier russe j’ai lu que le monde est peuplé de velléitaires tourmentés par leurs illusions, de talents méconnus ou mal employés et de figurants. J’appartiens à ces trois catégories. »

     

    Marthe Guillain (1890-1974) Roulottes de cirque.jpg

     

    Claudia Gomez, agente immobilière, lui propose de visiter un ancien relais de poste dans les Cévennes. La façade est plutôt rébarbative derrière des hortensias bleus flétris. La demeure, au-dessus de ses moyens, a pourtant de quoi plaire, de vastes pièces, un jardin ensoleillé. Et Mme Gomez parle d’une voix de violoncelle « grave, chaude, nocturne, un peu froissée » qui le trouble. Georgio, à qui il dit au téléphone ne pas vouloir finir ses jours dans ce Titanic, rétorque : « Qui te parle de finir ? Il s’agit de commencer. La vie, c’est une suite de débuts… » Affaire conclue. Blaize l’achète. Claudia qui habite à cinq kilomètres de là se réjouit de l’avoir pour voisin –
    et inversement.

     

    « Tout le bonheur est dans l’oubli de nos vies ratées. Je n’en revenais pas d’avoir si vite coupé les ponts avec l’histrion de naguère et d’en ressentir tant
    de joie. »
    D’une pièce à l’étage, qui ouvre sur le jardin par une terrasse, Jean-Simon Blaize fait son bureau et se met à écrire, inspiré. Quand il rencontre les Gomez faisant leurs courses avec leurs enfants, il apprend par le mari un secret touchant sa maison que Claudia lui a dissimulé. Se sentant trahi, il l'invite tout de même à sa « petite fête inaugurale », ainsi que ses voisins et ses anciens compagnons de théâtre. Cora a dû insister auprès de Vilanovitch pour pouvoir y participer. Elle confie à Jean-Simon son inquiétude pour leur ami, de plus en plus irritable, intraitable avec ses acteurs et avec lui-même – « Georgio est tout sauf un ange ».

     

    Auprès de Gladius, Cora apprend l’art du clown : « Le clown n’est pas un amuseur. Il ne joue pas, il ne compose pas, il ne s’abêtit jamais, il travaille, il expérimente. Pour échapper aux conséquences de ses bévues, il en imagine d’autres. Et il se dépense en pure perte. Chez lui tout est en excès, tout déborde : les cris, les larmes, les idées, le bon vouloir et la mauvaise volonté. C’est un enfant hyperactif qui se heurte à la matière… » Malgré ses maladresses, Gladius lui trouve quelque chose, « une silhouette », et tombe même amoureux d’elle.

     

    Blaize a-t-il tout de même une chance auprès de Claudia Gomez ? Cora va-t-elle trouver son jeu ? Jusqu’où ira Vilanovitch dans sa véhémence ? Celui-ci n’a pas craint d’accabler son meilleur ami -  « Tu ne brûles pas ta vie. Tu restes à bonne distance du feu. Tu as hérité de la prudence de plusieurs générations de bourgeois en redingote. Le théâtre pour toi a été une diversion. La vie a été une diversion… » - avant d’avouer qu’il l’envie. Lui aussi voudrait trouver le temps d’écrire. Dans cette maison, peut-être, un jour… « J’appartiens à la vieille école du sentiment », écrit Jean-Simon Blaize, alias Milovanoff ?

     

  • Une autre Istanbul

    Cannelle, Pois chiches, Sucre, Noisettes grillées, Vanille… Ce sont les premiers titres d’une table des matières entièrement dédiée à ce qui se goûte. La bâtarde d’Istanbul (2007) d’Elif Shafak contient même la recette intégrale de l’asure, un dessert très prisé en Turquie. « Il fut, et ne fut pas, un temps où les créatures de Dieu abondaient comme le grain, et où trop parler était un péché… » Ce préambule d’un conte turc est aussi celui d’un conte arménien. Tout comme la cuisine arménienne ressemble fort à la cuisine turque. La romancière ne craint pas de jeter des ponts entre ces deux cultures à travers la rencontre de deux familles, les Kazanci d’Istanbul et les Tchakhmakhchian, Arméniens installés aux Etats-Unis depuis les années 1920.

     

    Zeliha, en minijupe et talons hauts, un anneau à la narine, indifférente aux regards qu’on lui lance dans les rues d’Istanbul, est « la benjamine d’une fratrie de quatre sœurs qui n’arrivaient jamais à se mettre d’accord et étaient toutes persuadées d’avoir toujours raison ». A dix-neuf ans, elle se rend dans un centre médical pour avorter, mais l’anesthésie provoque chez elle un tel délire que le médecin préfère ne pas intervenir, au cas où elle changerait d’avis. Bien qu’irréligieuse, Zeliha y voit un signe divin et décide de garder l’enfant sans père. Quand elle l’annonce à la maison, sa mère s’offense : « un bâtard ! » Zeliha apporte le déshonneur aux Kazanci, famille de femmes où les hommes meurent avant de vieillir. C’est pourquoi leur frère Mustafa, « inestimable joyau », a été envoyé à l’étranger, en Arizona, dans l’espoir de détourner de lui la malédiction.

     

    Epices au Bazar d'Istanbul 3.jpg

     

    Dans un supermarché américain, Rose, fraîchement divorcée, se délecte à l’avance des plats variés qu’elle va pouvoir préparer maintenant qu’elle est libérée de sa belle-famille « qui vivait dans un monde où les gens portaient des noms imprononçables et gardaient des secrets profondément enfouis ». Il lui faudrait « un homme qui l’aimerait sincèrement et qui apprécierait sa cuisine. Parfaitement. Un amant sans bagage culturel encombrant, avec un nom simple à prononcer, et une famille de taille normale ; un amant tout neuf qui aimerait les pois chiches ». Et voilà qu’apparaît au détour d’un rayon Mustafa Kazanci, un jeune homme mince à l’air studieux, qu’elle a déjà remarqué sur le campus universitaire où elle travaille à temps partiel dans un restaurant. Elle n’a le temps d’échanger que quelques mots avec lui, sa fille Armanoush l’attend dans la voiture sur le parking, au soleil. Mais Mustafa lui a dit d’où il vient, et Rose pressent déjà à quel point une relation avec un Stambouliote pourrait déstabiliser les Tchakhmakhchian qui détestent les Turcs. Armanoush grandira donc entre la culture arménienne de sa famille paternelle à San Francisco et la diversité multiculturelle dans laquelle sa mère l’élève en Arizona avec beaucoup d’amour et un beau-père turc.

     

    A Istanbul, Asya Kazanci, la fille de Zeliha, appelle sa mère « tante » comme ses sœurs. Cette « bâtarde » désenchantée n’a qu’une passion, Johnny Cash, dont elle écoute les chansons en continu. Son point de chute préféré, le Café Kundera, se trouve dans la partie européenne de la ville. Pourquoi Kundera ? C’est l’un des sujets de conversation préférés des amis d’Asya, dont le Dessinateur Dipsomane qui est amoureux d’elle, bien que marié. Pour lui, ils vivent tous dans l’ennui : « Nous sommes un groupe de citadins cultivés cernés de ploucs et de péquenauds. » Asya apprécie l’« indolence comateuse » de cet endroit, « l’antithèse de toute la ville. »

     

    L’intrigue se noue quand Armanoush décide de se rendre en secret à Istanbul, au pays de ses racines, en faisant croire à sa mère qu’elle passe ses vacances chez son père et vice-versa. Dévoreuse de livres, ce que la famille paternelle lui conseille de cacher si elle veut se marier, elle ne peut parler librement qu’au Café Constantinopolis, un forum où des Américains d’origines diverses, mais tous descendants de Stambouliotes, échangent leurs opinions en ligne. Le projet d’« Ame en exil » (son pseudo) suscite des réactions en sens divers auprès des habitués qui ne voient pas tous cela d’un bon œil.

     

    Le séjour d’Armanoush chez les Kazanci, la méfiance puis l’amitié entre Asya et elle, l’évocation du passé arménien, les sorcelleries de tante Banu, les plats et les obsessions des unes et des autres, ce ne sont que quelques facettes de ce roman baroque, drôle et audacieux, préfacé par Amin Maalouf. « A l’image de son pays, dit celui-ci d’Elif Shafak, elle s’interroge constamment sur la mémoire, la tradition, la religion, la nation, la modernité, la langue, l’identité. »

  • Le cul dans la soie

    C’est un livre léger, et de ton et de sujet et de poids, à peine cent cinquante pages de souvenirs d’enfance. Ses courts chapitres tournent tous autour des mystères de la lingerie féminine, d’où le joli titre que lui a donné Guy Goffette : Une enfance lingère (Prix Rossel 2006). Un vrai plaisir de lecture.

     

    Né en Gaume en 1947, Goffette est le fils aîné d’une famille ouvrière. Des soirs d’enfance, il lui reste moins les baisers de sa mère que la rituelle expression de son père en le mettant au lit : « Allez, ouste, le cul dans la soie ! » Variante, quand Simon répugne à l’effort : « Gamin, rappelle-toi que tu n’es pas né le cul dans la soie. » Plus tard, il découvrira que les savoureuses expressions paternelles prenaient bien des libertés avec les tournures populaires reprises dans le dictionnaire.

     

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    « A la sortie du village, où commençaient les prairies, les champs de seigle et d’épeautre et les talus à coquelicots, se dressait une bâtisse sans fenêtres flanquée d’un abreuvoir de schiste : le lavoir communal. C’était un carré parfait, à ciel ouvert, avec une espèce de préau autour du bassin pour abriter les lavandières. » C’est là qu’à deux, trois ans, tombé dans l’eau, Simon, tel Moïse, doit son salut au soutien-gorge de Germaine, son  « premier vrai contact avec la lingerie féminine ».

     

    Se souvenir, pour Goffette, c’est d’abord retrouver les mots. « Chicon », par exemple. L’enfant le déteste - l’homme qu’il est devenu y résiste encore. La découverte du verbe « conchier », si proche, lui procure son insulte préférée, « le bijou de son répertoire » : « Et puis, je te conchie, espèce de chicon ! » Simon ne sait pas encore que le sens des mots, lui aussi, peut se lire à l’envers, comme quand on dit « l’enfer » pour « le paradis ». Je n’en dirai pas plus sur les circonstances inénarrables de la révélation : « à cinq ans déjà, j’avais touché la part des anges sous les jupes noires d’une sœur en cornette ».

     

    Envoyé à neuf ans chez sa grand-mère devenue veuve, pour lui tenir un peu compagnie, Simon découvre un terrain de jeu inattendu, dans la grange au fond du verger. Là dort le corbillard que bichonnait son grand-père et que tirait Grisou, le cheval du voisin, aux grandes occasions. « Le corbillard était intact avec son dais de velours noir à festons, ses broderies à croix d’argent et ses quatre grandes roues cerclées de fer. » Le garçon y tient les rênes en se racontant des histoires de bandits, quand fait irruption une gamine de dix ans, « Calamity Jeanine ». Cette meneuse-née n’a pas sa langue en poche et devient une formidable camarade de jeu. Simon n’oubliera pas la petite culotte de satin bleu roi qu’elle lui dévoile sans façon.

     

    Eveillé aux douceurs cachées, Simon va parfaire son éducation plus tard en compagnie de l’oncle Paul qui vend à domicile des articles de bonneterie, « le fin du fin pour les dames ». Depuis longtemps, il espère l’accompagner un jour dans ses livraisons, tenir les rênes du cheval bai qui tire son fourgon. Quand son rêve se réalise enfin, - « la semaine des quatre jeudis, elle existe » - le garçon ne se tient plus de joie. A leur seconde halte, pour le faire patienter pendant « les essayages », son oncle donne à Simon un carton de bas à trier par paires. Dans cette mousse beige, brune ou noire, ses mains plongent et caressent, s’exercent aux nuances surprenantes des textures. « Je compris d’un coup que le Far West était une vieille lune, les batailles de mes soldats de plomb voués à l’ensablement, mais que la bonneterie, voie aventureuse s’il en est, avait tout l’avenir devant elle. »

     

     

     

  • Enfer et paradis

    1938, gare de Reading. James Reid rencontre Donald qu’il a connu au lycée deux ans plus tôt. James a suivi depuis des cours de gestion et de comptabilité. Quant à Donald, il fait de la politique et il a vite fait d’arracher son ancien camarade à ses parents, à sa routine, pour l’emmener à l’université d’été des Jeunes socialistes. Aux débats sur le pacifisme, James prend conscience des silences de son père : « Le père de James, un rescapé des tranchées, blessé à la bataille de la Somme, était de ceux qui n’ouvraient jamais la bouche. » Doris Lessing a publié Un enfant de l’amour
    (A love Child)
    en 2003. Son père était lui-même un mutilé de la grande guerre.

     

    L’autre passion de Donald, c’est la littérature et surtout la poésie. « Donald lui prêtait des livres qu’il dévorait, comme si la littérature était de la nourriture, et qu’il fût affamé. » James découvre alors que contrairement à son père, qui ne lit que des livres de guerre, sa mère aime la poésie et comme lui, retient par cœur ses vers préférés. Au printemps 1939 survient la mobilisation. D’abord des semaines d’exercices, comme simple soldat puisqu’il refuse de devenir officier. Et puis arrive le moment d’embarquer pour une destination secrète, l’Inde probablement. Sur un ancien paquebot de luxe prévu pour quelque huit cents passagers et l’équipage, l’armée britannique entasse cinq mille soldats et leurs officiers pour un voyage
    jusqu’au Cap où ils feront escale.

     

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    Très vite, c’est l’enfer à bord. Les sections sont installées dans des espaces terriblement limités, les ponts supérieurs réservés aux officiers. La houle les rend presque tous malades, les précipite aux toilettes et sur les ponts. « Le golfe de Gascogne se déchaînait. Du haut en bas du grand bâtiment, les hommes vomissaient ; une odeur fétide régnait partout, dans l’entrepont comme dans les cabines. » Plus personne n’obéit aux ordres, il faut survivre, c’est tout. Et s’efforcer de ne pas penser aux sous-marins ennemis. « Nous serions poursuivis si nous traitions ainsi des animaux, monsieur » proteste un sergent auprès d’un officier supérieur. Quand s’ajoutent les restrictions d’eau douce, qui commence à manquer, les uniformes lavés à l’eau de mer qui provoquent des irritations, des démangeaisons continuelles, certains hommes en deviennent fous. « Des centaines d’hommes dormaient sur les ponts, brûlants de fièvre, secoués de nausées et de haut-le-cœur ; ils avaient envie de vomir, mais leurs estomacs étaient vides. »

     

    « Jour après jour, nuit après nuit. Et puis ils s’aperçurent – quelqu’un s’aperçut, et la nouvelle fit le tour – qu’ils avaient mis le cap au sud-est. » La mer se calme, la section de James tâche de se refaire une apparence avant de débarquer. Au Cap, l’ambiance est à la fête. Deux jeunes femmes d’officiers, Daphne et Betty, préparent quelques jours de festivités pour le transport de troupes, pendant que leurs maris sont en mission. Betty a un bébé, Daphne pas encore et ça lui donne le cafard. Maîtresses de maison exemplaires, elles s’approvisionnent, organisent des repas, des soirées. « Les deux amies étaient connues des comités d’accueil, qui comptaient sur elles pour recevoir autant d’hommes que les lois de l’hospitalité le leur permettaient. » Les soldats, eux, ressemblent plutôt à des invalides. Ils veulent avant tout se laver et changer de vêtements.

     

    Daphne remarque parmi ceux qu’on lui amène un jeune homme particulièrement mal en point, c’est James Reid. Ebloui par cette femme ravissante dont les cheveux embaument, lui se croit dans un rêve, au paradis. James tombe amoureux de cette vision, passe toute la soirée avec Daphne, ne la lâche plus. Betty met son amie en garde, on les remarque, mais le coup de foudre est réciproque. Daphne en perd la tête. Pourtant, très bientôt, il repartira, le mari reviendra. James promet de revenir après la guerre. Sur l’océan Indien, il ne pense qu’à cela : « Car c’était un rêve, ce pays, avec sa montagne qui déversait ses nuées comme une bénédiction sur ses habitants fortunés. Un rêve de grandes maisons fraîches, entourées de jardins. »

     

    Le roman de Doris Lessing raconte cette folle rencontre dans un contexte délétère.
    La description des troupes livrées aux maux du corps et de l’esprit, aux incertitudes de l’attente, du danger, sonne terriblement juste. Quels lendemains pour une passion amoureuse en temps de guerre ? Entre espoir et désespoir, y aura-t-il une place, un jour, pour un enfant de l’amour ?

  • Black boy

    Non, je ne vais pas vous parler de Barack Obama, qui porte tous les espoirs de la nouvelle majorité aux Etats-Unis. Pas de lui, mais de ceux à qui j’ai pensé en apprenant la bonne nouvelle de son élection, ce pas extraordinaire pour la démocratie. D’abord à Martin Luther King, comme beaucoup sans doute, et aussi à des livres qui m’ont marquée, Black boy de Richard Wright, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee, l’Autobiographie d’Angela Davis, entre autres.

     

    On a souvent évoqué le fameux « I have a dream ». On connaît moins La Force d’aimer (1963), un recueil de sermons que Martin Luther King a prononcés durant
    ou après le boycottage des autobus en Alabama. « En ces jours agités et incertains, les malheurs de la guerre et ceux de l’injustice économique et sociale menacent jusqu’à l’existence même de l’humanité. » Ainsi commence la préface. Réticent à publier des textes conçus pour être dits et entendus, le pasteur King n’en était pas totalement satisfait. Leur message reste fort : « Il y a peu d’espoir pour nous tant que nous ne devenons pas assez fermes d’esprit pour briser les chaînes des préjugés, des demi-vérités et de la simple ignorance. » (Un esprit ferme et un cœur tendre) « Vous ne devez pas attendre le jour de l’émancipation totale pour apporter à cette nation une contribution positive. » (Trois dimensions d’une vie achevée) Quelle serait sa joie aujourd’hui !

     

    Une LLB 6 novembre 2008 bis.JPG

     

    Dans Black boy (1945), Richard Wright, écrivain noir né au Mississippi il y a cent ans, raconte son enfance et sa jeunesse à une époque où la ségrégation et le racisme ne se cachaient pas. Enfant, il commettait de grosses bêtises comme l’incendie de la maison qu’il déclenche à quatre ans pour le plaisir de voir les flammes s’emparer des rideaux ou le petit chat qu’il a pendu en prenant au mot le « Tuez-moi cette maudite bête ! » de son père dérangé dans sa sieste par des miaulements. Mais cet impulsif est un garçon curieux de tout, spontané, désireux d’apprendre. Quand il découvre l’injustice à l’égard des Noirs, quand il en fait l’expérience lui-même, à l’école puis au travail, il se révolte sans perdre à aucun moment le sens de sa dignité. Aux humiliations continuelles, il refuse de répondre par la violence. Obstinément, il fait son chemin pour réaliser son rêve : aller dans le Nord, où une autre vie est possible.

     

    Wright insiste sur les lectures qui l’ont aidé à s’émanciper, en particulier celle d’un Livre de préfaces de Mencken : « J’avais soif de livres, de nouvelles façons de voir et de concevoir. L’important n’était pas de croire ou de ne pas croire à mes lectures, mais de ressentir du neuf, d’être affecté par quelque chose qui transformât l’aspect du monde. » L’écrivain en reste éternellement redevable :
    « Ce n’était que par les livres – ces transfusions de culture par procuration – en mettant les choses au mieux – que j’étais parvenu à rester en vie, d’une façon négativement vitale. » Le récit s’achève sur une belle envolée. « L’œil aux aguets, portant des cicatrices visibles et invisibles, je pris le chemin du Nord, imbu de la notion brumeuse que la vie pouvait être vécue avec dignité, qu’il ne fallait pas violer la personnalité d’autrui, que les hommes devraient pouvoir affronter d’autres hommes sans crainte ni honte et qu’avec de la chance – dans leur existence terrestre – ils pourraient peut-être trouver une sorte de compensation aux luttes et aux souffrances qu’ils endurent ici-bas sous les étoiles. »

     

    L’unique roman de Nell Harper Lee, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, paraît en 1960 (prix Pulitzer 1961) en pleine période d’action pour la reconnaissance des droits civiques. Comme la narratrice du roman, la petite Scout qui relate son enfance sudiste avec son frère Jem, la romancière avait un père avocat. Il lui a inspiré le beau personnage d’Atticus, un homme intègre, commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Par les yeux de Scout, qui est loin de tout comprendre, on découvre le racisme sordide qui sévit dans une petite ville d’Alabama dans les années 1930. Autour de ce procès, l’évocation des jeux de l’enfance, des rêves, des premiers contacts avec la réalité du monde apporte poésie et intensité à ce roman plein de fraîcheur.

     

    Quant à Angela Davis, la pasionaria à la coiffure afro, la dédicace de son Autobiographie (1974) se termine par ces mots : « Et particulièrement pour ceux qui vont lutter jusqu’à ce que le racisme et l’injustice de classe soient à jamais bannis de notre histoire. »