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Littérature - Page 161

  • Marcheuse de montagne

    L’essai de Belinda Cannone, La forme du monde (2019), s’ouvre sur une « philosophie de la montagne ». La collection « Versant intime » d’Arthaud invite le lecteur à pénétrer le « jardin secret » de « grandes figures des lettres, des arts, des sciences ou du voyage ». C’est donc un essai autobiographique que donne ici cette romancière et essayiste née en 1955, docteur et maître de conférences en littérature comparée.

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    Associant le désir et le mouvement, Belinda Cannone se présente en « marcheuse de montagne d’été ». Même si la montée est souvent pénible au randonneur, elle est aussi plaisir. Pour le corps-esprit – « c’est de cette entité unitaire que sourdent toute expérience et toute pensée » –, la marche, à la fois physique et spirituelle, est une manière de « provoquer l’intensité », comme la course, comme le tango.

    Sa « rencontre inaugurale » avec la montagne date de ses dix-sept ans : devant la montagne enneigée, dans les Hautes-Alpes, elle est frappée de son « énormité ». Ensuite, elle y randonne l’été, observe la flore alpine, s’essaie au dessin, prend conscience du sentiment « océanique » (un terme repris à Romain Rolland) qui s’empare d’elle, comme « une vague » sans séparation entre le monde et elle. L’expérience de l’émerveillement est le sujet de son essai précédent (S’émerveiller, 2017).

    L’appréhension de la grandeur du monde va de pair avec la perception de la « poussée terrestre imperceptible » : elle compare cela avec le ralenti de Bill Viola dans sa vidéo fascinante, The Greeting (1995), où il s’inspire de La Visitation peinte par Pontormo. Souvenirs de Chamonix, de l’Aubrac, du Valais. L’intérêt de la hauteur ? « La forme du monde, cachée pour le passant des fonds de vallée, nous apparaît miraculeusement à mesure que nous montons. »

    D’origine méditerranéenne (Sicile, Tunisie, Corse), Belinda Cannone a grandi à Marseille. Dans ce « vaste monde dont [elle est] une passante », la mer lui apparaît tragique, la montagne solaire. La marche, émerveillement et liberté, ne peut que rendre sensible à l’écologie : le monde est notre maison commune et les entités naturelles ont besoin de lois protectrices.

    « Commencer à marcher, c’est entendre en soi la joie lever. » La forme du monde évoque ses hauts lieux de prédilection, les alpages. Découvert dans la bibliothèque de Cléanthe, La forme du monde permet de prendre de la hauteur. « J’aime la solitude, je la recherche et je la choie. » Belinda Cannone aurait aimé pouvoir marcher seule, mais reconnaît sa peur dans l’isolement. L’essai se termine sur trois lectures montagnardes en phase : Regain de Jean Giono ; Le mur invisible de Marlen Haushofer ; La force de l’âge de Simone de Beauvoir, autobiographie d’une femme libre qui aimait marcher.

  • Les oiseaux de Norge

    mosaïque oiseau 1.jpgFrançois s’est tu. Il a parlé doucement aux oiseaux, il en garde un des plus menus blotti dans sa main et sent battre son cœur comme une petite feuille secouée par le vent.

    Et d’autres volant en cercle formaient une joyeuse couronne autour de son sourire.

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    Il se fit alors un chant très vif et très mystérieux, un hymne touchant et multiplié, et François à son tour fut enseigné par les oiseaux.

     

    mosaïque oiseau 2.jpg

     

     

    Mais comment apporter aux hommes des mots d’une langue si légère ?

    Comment dire le moment de lumière et l’odeur, le juste ton de la musique et la ferveur de l’écoute ?

    Norge, Les oiseaux (Joie aux âmes, 1941

    – début du Poème de la salutation)

    Mosaïques sur T&P

    * * *

    Pour info : Michel Kacenelenbogen jouera La promesse de l'aube
    (
    Romain Gary) 
    en extérieur au Château du Karreveld
    (renseignements ici) les 28 et 29 août (21h).

  • Sans parler

    schlink,olga,roman,littérature allemande,apprentissage,amour,culture« Quand je fais avec quelqu’un une randonnée ou une promenade et que nous restons sans parler, ou quand je sors du cinéma avec quelqu’un et que nous attendons un peu pour commenter le film, je pense à Olga. De même, quand quelqu’un, homme ou femme, me dit son bonheur d’avoir trouvé un être avec qui l’on peut rester sans parler. Cela fait du bien d’être lié à l’autre sans être obligé de se donner en spectacle pour le distraire. Mais ce n’est pas une chose dont les uns seraient capables et les autres non, qui lierait les uns et séparerait les autres. Le silence s’apprend – en même temps que l’attente, qui va avec le silence. »

    Bernard Schlink, Olga

  • Olga en trois volets

    Pour faire le portrait d’un personnage… Olga de Bernard Schlink (traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, 2019) raconte en trois volets la vie de son héroïne : une petite fille pauvre pleine de curiosité pour le monde et qui, grâce à la voisine qui gardait volontiers cette enfant silencieuse, « apprit à lire et à écrire avant même d’aller à l’école ».

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    Son père débardeur et sa mère blanchisseuse morts du typhus, Olga Nowak est confiée à sa grand-mère, en Poméranie. Mécontente de son prénom slave, celle-ci veut l’en faire changer pour un prénom allemand, mais la petite résiste. Elle veut avant tout apprendre : elle lit tout ce que l’instituteur lui prête, elle apprend à jouer de l’orgue avec l’organiste. Sinon, « elle n’était pas vraiment intégrée ».

    Herbert est le fils de l’homme le plus riche du village. Pour ses sept ans, il reçoit un border collie et ils courent ensemble « par monts et par vaux ». Sa sœur Viktoria a un an de moins. Tous deux sont orgueilleux et sensibles à l’intérêt d’Olga pour leur monde – ils deviennent amis. Si en grandissant, Viktoria ne rêve que d’élégance, Olga a un seul vœu : devenir institutrice. Une fois sa sœur partie en pension, Herbert se rapproche d’Olga qu’il trouve souvent occupée à lire.

    Un jour, il se déclare devenu athée, ils en discutent, ou de l’infini. Pour le garçon, son monde est trop limité, il veut plus, aller plus loin, et une fois que son précepteur lui a parlé de Nietzsche, « devenir un surhomme, sans trêve ni repos », rendre l’Allemagne grande et devenir grand avec elle, « même si cela devait exiger d’être cruel envers lui-même et envers autrui. »

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    Olga et Herbert tombent amoureux l’un de l’autre, mais les Schröder ne voient pas cela d’un bon œil, surtout Viktoria, qui ne veut pas que son frère invite Olga pour la Saint-Sylvestre et la déconsidère aux yeux des jeunes gens de la vieille noblesse. Mais le feu d’artifice attire tout le village et Olga retrouve Herbert pour  lui souhaiter une bonne année : ce sera celle de son entrée à l’école normale d’institutrices de Posen, où elle est reçue avec mention. Lui, après avoir passé son bachot, entre au régiment de la garde et, avec sa première solde, lui offre ce dont elle rêvait depuis longtemps : un stylo noir F. Soennecken.

    La première partie du roman raconte à la troisième personne, de l’enfance à la retraite, la vie d’Olga devenue institutrice et celle d’Herbert qui rejoint le corps expéditionnaire dans le protectorat allemand d’Afrique du Sud-Ouest, une aventure coloniale qu’Olga désapprouve, tout en sachant qu’Herbert va où il veut, de toute façon. Comme une femme de marin ou de soldat, elle se fait à sa vie solitaire et à leur correspondance. Viktoria manigance pour la faire muter loin de chez eux, au nord de Tilsit, en Prusse-Orientale, « au bout du monde ».

    Herbert aime le désert et lui écrit des lettres « plus journalistiques et plus bravaches qu’elle n’aurait souhaité », mais Olga est heureuse, travaille à l’école et au jardin, tient l’orgue le dimanche, se lie avec une famille de fermiers et en particulier avec Eik, le petit dernier. Quand Herbert vient la voir, excité par la bataille avec les Hereros puis atteint du typhus dont il guérit, elle lui présente la fermière et le petit qui aime jouer avec elle, mais Herbert ne s’intéresse pas à eux. Ses parents le déshériteront s’il épouse Olga, il repart pour faire « de grandes choses, il ne savait pas encore lesquelles ».

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    Argentine, Brésil, Sibérie… Olga vit comme « la maîtresse dans la vie d’un homme marié ». Obsédé par l’Arctique, Herbert met sur pied une expédition vers le pôle Nord. Elle lui écrit poste restante à Tromsø, et continue même quand il ne répond plus et que le journal annonce des défections, l’abandon du bateau immobilisé dans la banquise. Eik devient architecte. Olga n’en revient pas quand il lui annonce en 1936 qu’il est entré dans les SS. Devenue sourde à la suite d’une grippe, elle est mise à la retraite à cinquante-trois ans. La guerre l’oblige à quitter son village, le service des réfugiés lui trouve une chambre en ville où elle fait de la couture dans quelques familles.

    Le deuxième volet est le récit de Ferdinand, le plus jeune garçon de la dernière famille chez qui elle coud. On le lui a confié parce qu’il est souvent malade, souffre d’otites et de bronchites : Olga s’assied près de lui, lui raconte des légendes, des contes populaires ou les aventures d’Herbert. Elle se met bien en face de lui pour lire sur ses lèvres et elle restera sa confidente quand il ira au lycée, heureuse de leurs discussions, mais mécontente de ses mauvaises notes : « Ne pas apprendre quand on en avait la possibilité, c’était se montrer bête, enfant gâté, prétentieux. » Ils seront amis pour la vie et c’est Ferdinand qui, dans la troisième partie, mettra la main sur les lettres d’Olga à Herbert.

    Bernard Schlink donne dans Olga un très beau portrait de femme qu’on n’oubliera pas, tout en peignant une époque, une société et ses clivages, des relations fortes comme on en a peu dans la vie, le bonheur de s’être trouvés.

  • Oeillères

    ferrante,la vie mensongère des adultes,roman,littérature italienne,naples,adolescence,famille,amitié,études,amour,sexe,société,culture« Je me rendis compte que je me souvenais à peine de ces membres de ma famille, je n’avais peut-être même jamais connu leurs noms. Je tentai de le cacher, mais Vittoria s’en aperçut et se mit aussitôt à dire du mal de mon père, qui m’avait privée de l’affection de personnes qui, certes, n’avaient pas fait d’études et n’étaient pas de beaux parleurs, mais qui avaient beaucoup de cœur. Elle le mettait toujours au premier rang, le cœur, et quand elle en parlait, frappait ses gros seins de sa main large aux doigts noueux. Ce fut dans ces circonstances qu’elle commença à me faire cette recommandation : Regarde bien comment on est, et comment sont ton père et ta mère, et puis tu me diras. Elle insista beaucoup sur cette question du regard. Elle disait que j’avais des œillères, comme les chevaux, je regardais mais ne voyais pas ce qui pouvait me gêner. Regarde, regarde, regarde, martela-t-elle. »

    Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes