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  • Tant d'écrivains

    « Vous voyez, me dit-il en arpentant la pièce, il y a aujourd’hui tant d’écrivains. Tout le monde veut être écrivain. Regardez le courrier de ce matin, par exemple. Trois ou quatre lettres d’auteurs en herbe. Ils veulent tous être publiés. Mais, en littérature comme dans la vie, il faut observer une certaine chasteté. Un écrivain devrait s’attaquer uniquement à ce qui n’a pas été fait avant lui. N’importe qui ou presque peut écrire « Le soleil brillait, l’herbe étincelait de lumière », etc.

    Sa voix s’estompa.

    - Quand j’écrivais Enfance, j’étais convaincu que personne avant moi n’avait décrit la poésie de l’enfance de cette façon particulière. Mais je vais le redire : en littérature comme dans la vie, on ne doit pas être prodigue de ses dons. Vous ne croyez pas ?

    Je fis signe que oui. Que pouvais-je dire ?

    - En quoi peut-il profiter à un homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? demanda Léon Nikolaïevitch. »

     

    Jay Parini, Une année dans la vie de Tolstoï (16. Boulgakov)

     

    Bouleaux à Iasnaïa Poliana.JPG

     

     

  • Chez Tolstoï

    Une année dans la vie de Tolstoï : en découvrant une photo de Tolstoï à cheval sous ce titre de Jay Parini, je me suis laissé tenter par ce retour à Iasnaïa Poliana. Parini, professeur d’anglais à l’université de Middlebury, a sous-titré « roman » son récit de l’année 1910, celle qui verra mourir Léon Nikolaïevitch Tolstoï. Son récit à plusieurs voix s’inspire des journaux intimes des Tolstoï et des tolstoïens, parmi lesquels Tchertkov, l’ami, le frère spirituel du grand écrivain russe, ennemi juré de la maîtresse de maison, Sophia Andreïevna, qui le soupçonnait de pousser Tolstoï à priver sa famille par testament des droits liés à ses œuvres. C’est en lisant le journal intime de Valentin Boulgakov, le dernier secrétaire particulier de Tolstoï, que l’idée est venue à Parini de reconstituer « à travers un kaléidoscope » les images de cette dernière année. Pas une biographie donc, mais des instants d’une vie, d’une famille, d’un cercle rapproché. 

     
    La maison de Tolstoï (Iasnaïa Poliana).JPG
     

    Sophia Andreïevna écrivait son propre journal intime, récemment publié en français. « Liovotchka », quatre-vingt-deux ans, est son souci constant. Il y a longtemps qu’ils font chambre à part, ce qui lui permet d’échapper aux ronflements de son mari, mais elle prend soin chaque soir de tirer « jusqu’à son menton la couverture grise aux motifs en forme de clé » qu’il affectionne. Disparue l’heureuse époque où il lui donnait à recopier les pages de Guerre et Paix. Elle seule alors arrivait à lire son écriture. « Mais à présent je ne compte plus. » Sacha tape directement les textes de son père sur une Remington. Devenue l’enfant préférée de Tolstoï après la mort de sa sœur Macha, elle a carrément pris le parti de son père contre sa mère. Sa seule autre affection la porte vers son amie Varvara, que ses parents ont d’abord repoussée puis admise auprès d’elle, malgré leur relation trop voyante.

     

    C’est Tchertkov qui fait engager Valentin Boulgakov, vingt-quatre ans, à Iasnaïa Poliana, sous certaines conditions : éviter les relations sexuelles – les tolstoïens prônent la chasteté et le célibat –, ne pas appeler Tolstoï par son titre mais par ses deux prénoms, ne pas prêter l’oreille aux propos calomnieux de la comtesse à son sujet. Il y ajoute une clause secrète : Boulgakov tiendra pour lui un journal intime dans de petits carnets avec feuilles intercalaires détachables où il glissera du papier à décalquer. Tchertkov veut savoir qui rend visite à Tolstoï, ce qu’il lit, ce qu’il écrit, avec qui il correspond et ce que raconte Sophia Andreïevna, tout cela à leur insu. « Encouragez-le à revenir à son œuvre philosophique », ajoute l’intrigant qui considère les romans, même Anna Karenine, « faits pour les femmes, pour les bourgeoises chouchoutées qui n’ont rien de mieux à faire de leur temps ».

     

    Par le biais des souvenirs, le romancier rappelle le passé du couple : premières rencontres, demande en mariage, ébahissement de la jeune Sophia à qui son fiancé plus âgé qu’elle de seize ans fait lire par souci de vérité ses journaux intimes où il a noté toutes ses expériences sexuelles, depuis la perte de son pucelage dans un bordel à quatorze ans, jusqu’à cette paysanne avec qui il a satisfait « ses vils besoins » avant leur mariage et qui a accouché d’un fils hideux et stupide. Parini donne la parole au Dr Makovitski, fier d’être le médecin personnel du prophète de la nation russe. Pour lui, la comtesse « n’a pas l’âme assez vaste pour y accueillir les rêves qu’il (son mari) poursuit en vue d’améliorer le genre humain ». A Boulgakov, admirateur sincère de l’écrivain, chargé de compiler des maximes de sagesse en vue d’une anthologie (Tolstoï sélectionnera ensuite les citations à retenir). Chez Tcherktov, parmi les tolstoïens les plus fervents, le nouveau secrétaire remarque Macha, une jeune femme indépendante et délurée – « il ne serait peut-être pas facile de rester chaste à Teliatinki. » Son franc-parler l’embarrasse assez souvent, c’est elle qui le séduira.

     

    La salle à manger des Tolstoï.JPG

     

    La base du conflit perpétuel entre les époux Tolstoï est idéologique : l’écrivain rejette l’héritage aristocratique et souffre du fossé entre riches et pauvres. Il voudrait vivre aussi simplement qu’un moujik. Sa « Sonia », elle, veut maintenir un certain train de vie, veille aux intérêts de leurs treize enfants. Elle tient à distance tous ceux, mendiants, parasites, qui abusent de la générosité du comte. Elle a pris autrefois des cours de piano. Son professeur, l’illustre Tanaïev, la trouvait douée, mais son mari, amateur de musique, en était jaloux et a exigé qu’elle y mette fin. De même, il l’a fait renoncer à leur maison de Moscou, fuyant les mondanités. En janvier, Tolstoï note dans son journal : « Je suis triste. Les gens qui vivent autour de moi me paraissent terriblement étrangers. »

     

    Tchertkov, manipulateur, idéologue radical, fascine véritablement Tolstoï, qui ne peut se passer de sa compagnie, malgré les efforts de sa femme pour l’éloigner. Celle-ci en souffre, lui fait des scènes, provoque des crises. Quand il n’en peut plus, il dit à sa femme que leur séparation lui semble inéluctable. Ils ne sont d’accord sur rien. Mais Sophia Andreïevna le retient, rappelle les sentiments qu’ils ont eus l’un pour l’autre.

     

    Parini intercale dans son récit des lettres de Tolstoï, des pages de son journal. C’est le moraliste qu’il met en relief, le vieil homme prêt encore à changer de vie pour sauver son âme. Dans Une année dans la vie de Tolstoï, tous les faits évoqués reposent sur des sources fiables. Les paroles de l’écrivain sont citées telles quelles ou, parfois, viennent de conversations rapportées au style indirect. Parini a agencé tout cela de manière vivante, y ajoute quelques poèmes de son cru. Le récit se termine à la fameuse gare d’Astapovo où Tolstoï va mourir sans revoir sa femme, d’où le titre du film adapté de ce roman, The last station. Une introduction romanesque très accessible à l’univers de Tolstoï.

  • T'écrire

    « T’écrire. Doser avec le plus d’équilibre possible les nouvelles qui ne te concernent pas mais pourraient te changer les idées (formule qui revient et reviendra encore, avoir un bon moral se changer les idées, scansion, appel, crachat à la gueule du maton)  et nos souvenirs communs les forer, les sonder, en récolter l’écume. Te rappeler ce qui se passe dehors, sans toi mais dans ton fil, tressé dans ta lumière, prolongement de ta journée sous la porte de la cellule. Avancer pas à pas, se créer des attaches. Quotidien de Jourdain dans la trame des livres à lire, des anecdotes à raconter, des parcours dans Paris au départ de la rue de Belleville. »

     

    Anne Savelli, Franck

  • Franck d'autre part

    Entrer dans Franck (2010) d’Anne Savelli, c’est tout de suite être ailleurs : « et puis pourquoi ça ne serait pas là » en est la première ligne, sans majuscule ni point, centrée au-dessus du premier chapitre. Un roman qui cherche ses mots, les trouve, cherche à dire, plein de silences aussi. Un portrait en creux de Franck, celui qui le plus souvent n’est pas là mais dans un squat, en prison, dans la rue, dans le métro, sur un banc. Un récit qui égrène les lieux de ses passages et de son passé, revisités par une narratrice, sa « fiancée » d’un temps, celle qui écrit.

     

    Dans la ville haute (c) Anne Savelli.png

    Détail du portail « dans la ville haute » © Anne Savelli

     

    Il y a du Perec, du Butor, du Sarraute derrière cette écriture qui réinvente le langage pour mieux épouser les gestes, les choses vues. Comme cette chambre près de la Gare de l’Est à Paris, une chambre pour dormir : juste un matelas, un évier, une cafetière, une tasse pour boire le café du soir, qui serait une habitude des gens du Nord. « Vous », « Tu », « Je ». Apostropher, décrire, raconter, énumérer, imaginer – bienvenue aux infinitifs.

     

    Reconstituer la vie de Franck avant. Quinze ans plus tôt, il est dans une bande de la Gare du Nord avec chiens et rats, assis, allongé, faisant la manche dans le RER. Ou dans le quartier Jourdain où ces jeunes cloutés, tatoués, dérangent la clientèle du café Coq d’Or. Mais c’est là qu’ils ont leur squat, qu’ils jouent dans la cabine du Photomaton. Franck se promène « un borsalino sur la tête », les mains bandées. Quand il a une crise, il casse les vitres à coups de poings.

     

    Puis il disparaît. Elle ne le voit plus en sortant du métro. Quelqu’un lui dit qu’il est en prison à Fleury sans personne qui lui écrive. Elle décide d’aller lui rendre visite, vient à bout de toutes les démarches administratives précédant le premier « parloir ». Elle lui écrit, des lettres et des lettres. Allers-retours Paris-Denfert – Fleury-Mérogis, en car, c’est moins cher. Apprentissage des visites en prison, début 88 : Franck, dix-neuf ans, est au Centre des Jeunes Détenus. Quand il en sort, ce n’est pas pour longtemps. Des rencontres dans la rue, une bagarre, et les voilà tous au commissariat pour un contrôle d’identité. Franck était recherché, quelqu’un l’a dénoncé dans une affaire de cambriolage, il est arrêté.

     

    Pendant sa vie à lui en cellule, elle marche sur ses traces, arpente les quartiers, les villes dont il lui a parlé. Elle énumère les rues, les repères, habille les noms propres. Franck raconte les visites en prison à Lille d’abord, puis à Loos, puis ailleurs. Cinq heures de voyage pour trente minutes de parloir. « Tu me jures que tu n’y es pour rien. » Elle voudrait rencontrer la juge de vingt-quatre ans, mais celle-ci refuse de l’entendre. A Lille, les yeux bleus dans le tramway lui font peur. Elle décide pourtant d’y passer une nuit, pour deux parloirs successifs en fin de semaine.

     

    Une lettre annonce un mois et demi sans parloir, Franck est puni. Il en a pris pour cinq ans. « Rentrer. Dormir. Trouver un avocat qui sache réduire le temps, passer de cinq ans d’attente à deux, si possible, il n’y a plus que cela qui compte. » Franck est transféré à Béthune, rue d’Aire – « tant de temps passé en cellule au parloir en gare dans les trains les coursives et la cour de promenade ».

     

    Elle déménage dans une chambre mansardée à Oberkampf, à cause d’une phrase de Jean Genet : « Giacometti et moi – et quelques Parisiens sans doute – nous savons qu’il existe à Paris, où elle a sa demeure, une personne d’une grande élégance, fine, hautaine, à pic, singulière et grise – d’un gris très tendre – c’est la rue Oberkampf, qui, désinvolte, change de nom et s’appelle plus haut la rue de Ménilmontant. » (L’atelier d’Alberto Giacometti) Elle tâche de mener une vie parallèle : livres, films, expositions, « palpitation de Paris qui chaque semaine se renouvelle ». Elle arpente son nouveau quartier, le lui décrit dans ses lettres, pour qu’il s’y sente aussi chez lui. Cinquante-cinq changements de lieu dans le roman d’Anne Savelli, qui explore les endroits fréquentés par Franck dans sa vie antérieure, la ville où il est né, où il a été abandonné, jusqu’à sa vie parisienne.

     

    « Qu’avez-vous fait de vos vingt ans ? J’ai attendu pour aller au bout de l’attente et j’ai vu ce que ça faisait. Et ensuite ? Il a fallu attendre encore. Et puis ? Rien. » Cette rage d’aller au bout n’a rien à voir avec la patience, terme honni. Franck finira par sortir. Mais pour aller vers quoi ? vers qui ? Elle l’accueillera dans sa chambre, combien de temps ? « Tu cherches un centre, tu ne trouves pas. Tu l’espères chez n’importe qui, assis sur le même banc que toi. » Tant d’espace et pas sa place.

     

    Anne Savelli, romancière de l’errance, fonde un univers romanesque en mouvement, un comble pour une histoire d’emprisonnement. Sa prose poétique, ses rythmes syncopés, ses ralentis, ses huis clos sont aux antipodes du thriller urbain de William Boyd. Au lecteur d’emboiter le pas à cette femme qui marche, de se laisser dérouter. Franck se prolonge sur la Toile, où l’auteur propose une lecture originale à travers un montage de photos sur le site « dans la ville haute ». Elle tient par ailleurs un blog aux fenêtres ouvertes.

  • Routine

    « Platane, chêne, marronnier, ginkgo : en route pour son travail, Adam notait les arbres comme s’il se promenait dans son propre arboretum. On était en plein été maintenant, et le soleil sur le feuillage dense, à cette heure matinale, le rendait modérément joyeux, si un tel état d’esprit était imaginable. La joie, il la devait au soleil et à la nature – la modération venait du genre de travail auquel il se rendait, de ses inconvénients et insuffisances, étant donné la profession qu’il avait auparavant exercée. Mais il ne pouvait pas se plaindre, il le savait. Il s’était réveillé dans ce qui était désormais son propre appartement, avait pris une douche chaude, petit-déjeuner de café et de toasts, et se rendait au travail, aussi relativement mal payé que fût ledit travail. C’était la routine, maintenant, et il ne fallait jamais sous-estimer l’importance de la routine dans la vie : elle permettait à tout le reste de paraître plus excitant et inattendu. »

     

    William Boyd, Orages ordinaires

     

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