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  • Triomphe

    « L’ascension de Pozzi, du garçon de Bergerac au membre éminent de la haute société parisienne, fut un triomphe aux diverses causes : intelligence, caractère, ambition, professionnalisme et, oui, un charme séducteur qui opérait sur les hommes comme sur les femmes ; il avait, au chevet de ses patients, des manières aussi rassurantes pour le poilu mutilé que pour la comtesse hypocondriaque. Ce qui est surprenant, vu ce que l’époque avait de frénétique, rancunier et perfide, c’est la relative rareté des ennemis qu’il se fit dans la vie. Cela aidait, bien sûr, d’être médecin (qui sait quand il ou elle en aura besoin d’un) ; d’être accueillant, généreux, riche par son mariage, sociable, curieux de nature, cultivé et voyageur. […]

    Barnes L'homme en rouge.jpg

    C’était un athée scientifique en un temps où l’Eglise s’opposait durement à l’Etat ; un dreyfusard affiché dans un pays que l’Affaire divisait ; un novateur en chirurgie dans une profession connue pour son conservatisme ; et un Don Juan dans une société où tous les maris n’étaient pas complaisants. »

    Julian Barnes, L’homme en rouge

  • Autour d'un portrait

    L’homme en  rouge de Julian Barnes (The Man in the Red Coat, 2019, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, 2020) est un titre et un sujet inspirés par un portrait peint par John Singer Sargent en 1881 : Le docteur Pozzi dans son intérieur. Il est un des trois Français arrivés à Londres en juin 1885 : « L’un d’eux était un prince, un autre était un comte, et le troisième était un roturier qui avait un patronyme italien. »

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    Détail du portrait de Pozzi par Sargent en couverture originale

    Barnes ajoute d’autres débuts possibles : les Wilde en voyage de noces l’été précédent, un revolver et une balle, une femme opérée d’un kyste… avant de revenir à la « robe de chambre » écarlate du portrait qu’il a admiré à la National Gallery en 2015, prêté par un musée américain. Que de nuances de rouge dans ce tableau très théâtral d’un bel homme de trente-cinq ans, l’air assuré, où ce qui ressort le plus, ce sont les mains : « Les doigts sont ce qu’il y a de plus expressif dans le portrait. » Les mains d’un médecin, chirurgien et gynécologue.

    Le prince Edmond de Polignac, le comte Robert de Montesquiou et le docteur Samuel Pozzi (1846-1918) étaient à Londres pour un « shopping intellectuel et décoratif » : festival Haendel au Crystal Palace, achats au grand magasin Liberty, visite à Henry James. Celui-ci trouva Montesquiou « curieux mais léger », Pozzi « charmant », et les invita « à dîner au Reform Club, où il les présenta à Whistler. Aucun des trois visiteurs n’était alors très connu « en dehors de son cercle d’amis et de proches. »

    Montesquiou, trente ans, se rendant à Londres, c’est le voyage que fait son double romanesque, des Esseintes, dans A rebours de Joris-Karl Huysmans publié un an plus tôt. Mallarmé avait renseigné l’écrivain à propos du comte et de ses « idées hardies » sur la décoration d’intérieur. Même si le personnage ne correspondait pas exactement à son modèle, l’association a perduré. (D’autres portraits et photos illustrent le récit, dont de nombreuses petites photos de la collection Félix Potin, des portraits de célébrités contemporaines offerts avec les tablettes de chocolat du même nom depuis 1898.)

    L’homme en rouge ne raconte pas seulement le parcours de Pozzi, c’est toute une époque que Julian Barnes déploie en érudit autour de ce trio : la Belle Epoque. Comment les aristocrates et les bourgeois se fréquentent, les duels, les écrivains et les artistes en vue, la corruption politique, l’affaire Dreyfus, le triomphe de l’art français et des arts décoratifs en Angleterre, l’évolution de la médecine, le sexe, la condition des femmes, des homosexuels, etc.

    « Pozzi était un rationaliste scientifique très intelligent et aux décisions rapides – d’où il résultait que la vie était pour lui compréhensible et la meilleure ligne de conduite évidente à ses yeux, dans tous les domaines excepté ceux de l’amour et de ses rapports avec épouse et enfants. » Sarah Bernhardt, après une liaison avec lui, fut son amie durant un demi-siècle ; la « divine Sarah » l’appelait son « docteur Dieu ». Ce chirurgien séduisant et toujours bien habillé – « presque un dandy » – a considérablement amélioré l’hygiène pendant les opérations et la manière de traiter les maux des femmes. Dans l’introduction de son Traité de gynécologie, Pozzi écrit : « Le chauvinisme est une des formes de l’ignorance. »

    Julian Barnes relate les faits et gestes du trio Polignac-Montesquiou-Pozzi et les rapports qu’ils entretenaient avec les personnalités de leur époque, ceux qui sont confirmés et ceux que leur prêtait la rumeur, qu’il commente d’un « On ne peut savoir. » Pour le biographe, cette phrase « rappelle que la suave histoire-d’une-vie qu’on lit, malgré tous ses détails, sa longueur et ses notes en bas de page, malgré toutes ses certitudes factuelles et ses solides hypothèses, ne peut être qu’une version publique d’une vie publique, et une version subjective d’une vie privée. » La critique de L’homme en rouge par Camille Laurens pour Le Monde commence par cette phrase très juste : « Imaginez un livre qui soit un cabinet de curiosités. » Formidable !

  • Schwer

    ondaatje,ombres sur la tamise,roman,littérature anglaise,canada,londres,suffolk,après-guerre,famille,adolescence,secrets,clandestinité,culture« Dans ses partitions, Mahler donne parfois l’indication schwer. Pour « difficile », « pesant ». C’est le Papillon de nuit qui nous l’expliqua, comme pour nous mettre en garde. Nous devions nous préparer à de telles éventualités pour pouvoir les affronter efficacement, rassembler rapidement nos esprits. Nous connaissons tous de tels moments, répétait-il. De la même façon qu’aucune partition ne repose sur une seule note ou un seul mouvement de la part des musiciens. Il arrive qu’une partition privilégie le silence. Etrange mise en garde, en vérité. Admettre que plus rien n’est sûr… « Schwer », disait-il en traçant les guillemets dans l’air avec ses doigts. Nous articulions silencieusement le mot et sa traduction. Sinon, nous nous contentions de hocher la tête avec une reconnaissance empreinte de lassitude. Ma sœur et moi prîmes l’habitude de répéter le mot, comme des perroquets. « Schwer ».

    Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise

  • Sur la Tamise

    Michael Ondaatje doit sa célébrité à L’homme flambé (Le Patient anglais), Booker Prize 1992. Son dernier roman, Ombres sur la Tamise (Warlight, 2018, traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné), s’ouvre sur un abandon : « En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels. »

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    Nous ? Nathanael, quatorze ans, le narrateur, et sa sœur Rachel, seize ans. Ils habitent à Londres et sont stupéfaits quand leur père annonce en août que leur mère et lui vont s’installer à Singapour pour un an – une promotion. Un collègue, leur locataire, qu’entre eux les adolescents appellent le Papillon de Nuit, prendra soin d’eux. Un arrangement bizarre, leur semble-t-il, mais l’après-guerre est une période déroutante et ils acceptent la décision « ainsi que le font les enfants ».

    Après avoir emmené Nathanael avec lui au bureau une dernière fois, en haut d’un immeuble où il lui montre sur une carte immense les villes qu’il survolera, son père part seul finalement. Leur mère restera près d’eux jusqu’à la fin de l’été. Ils ne savent pas grand-chose de la vie de leurs parents, leur mère préfère leur raconter les histoires de chevaliers des légendes arthuriennes.

    « Quelqu’un est soumis à une épreuve. Personne ne sait qui possède la vérité. Les gens ne sont pas ce que nous pensons, ne se trouvent pas là où nous pensons. Et quelqu’un nous observe d’un lieu inconnu. » Voilà qui pourrait résumer Ombres sur la Tamise. Leur mère se met à leur parler de son enfance dans le Suffolk et de « la famille sur le toit ». Des couvreurs, un barbu et ses fils, étaient venus refaire leur toit de chaume, mais le benjamin était tombé du toit et s’était cassé la hanche. Il était resté chez eux sur un lit jusqu’à la fin des travaux et leur mère, huit ans, lui servait ses repas, lui apportait un livre.

    Le Papillon de nuit et leur mère ont des connaissances communes. Les enfants aimeraient savoir ce qu’il a fait pendant la guerre. La seule chose qu’ils apprennent, c’est que leur mère et lui ont travaillé comme « guetteurs d’incendie » sur le toit d’un hôtel. « Pendant qu’il parlait, ma mère était si attentive, si entièrement absorbée par son récit d’ombre qu’elle avait tenu le fer en suspens dans sa main droite par crainte de brûler un col. »

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    A certains détails, Rachel et son frère devinent qu’elle possède « des aptitudes cachées ». Ils sont enchantés de voir leur mère jusque-là « efficace, aux gestes vifs, qui se rendait au travail quand [ils partaient] à l’école », plus affectueuse, présente, joueuse même. Elle les surnomme « Stitch » et « Wren », prépare sa grande malle, puis soudain, plus tôt que prévu, sans explications, s’en va.

    Très vite après la rentrée, Rachel et Nathanael écrivent pour supplier leurs parents de les retirer du pensionnat. Leurs écoles sont peu éloignées, ils finissent par trouver le moyen de rentrer chez eux. A leur grande surprise, le Papillon de nuit n’y est pas seul, mais en compagnie d’un ancien boxeur, « Le Dard », qui les quitte rapidement. Le lendemain, leur tuteur les accompagne à l’école : ils seront dorénavant externes, sans que leurs parents aient été consultés.

    Commence alors une tout autre vie. Le Papillon de nuit n’aime pas cuisiner, il les emmène manger dehors et les enfants découvrent un homme secret mais curieux de tout, très à l’aise en ville et aux activités incertaines (et en ce qui concerne le Dard, tout à fait douteuses). Un jour, Rachel découvre au sous-sol, sous une bâche, la malle de voyage de leur mère. Choquée, elle claque la porte et disparaît. A son frère, leur tuteur concède que leur mère n’est pas partie rejoindre leur père, mais dit ignorer où elle se trouve. Il lui promet de rester avec lui jusqu’à ce qu’elle revienne.

    Le Papillon de nuit qu’ils pensaient « rangé et timide » leur paraît désormais « dangereux, lourd de secrets ». Rachel change : « J’eus l’impression, pour ma part, qu’elle avait franchi une rivière et qu’elle était désormais loin de moi, ailleurs. » En compagnie du Dard, ils découvrent sur un bateau de pêche aux moules la navigation sur la Tamise et les trafics clandestins qui s’y déroulent à la faveur de la nuit.

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    Des femmes apparaissent dans cette vie-là, comme une chanteuse d’opéra et surtout Olive Lawrence, géographe et ethnographe, dont le garçon admire le calme, la curiosité, les connaissances. Bien que « passagères et brèves », ces amitiés remplacent la vie de famille et font découvrir à Nathanael « le plaisir singulier que procure la compagnie des femmes ».

    Le narrateur écrit « des années après les faits » dans la solitude de sa maison au jardin clos, « à l’abri du passé ». Livrés à la troublante révélation de l’incertitude, Nathanael et Rachel s’interrogent sur les gens qu’ils rencontrent et sur leur mère absente. Warlight, le titre original d’Ombres sur la Tamise, met la guerre au cœur de ce roman de l’obscurité, un récit d’apprentissage doublé d’un grand suspense. On n’oubliera pas ses étonnants personnages, ces jeunes quasi livrés à eux-mêmes ni leur mère, ni le Londres nocturne, inédit, ni les lévriers des paris clandestins qui s’appuient, tremblants, contre Nathanael en route vers on ne sait où.

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    P.-S. Pour info, je vous signale "Roues libres",
    un court métrage de Jacinthe Folon,
    ce soir à 22h57 sur La Trois (RTBF, 3 min.)

  • Frontière

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    « Le Rhin fut la première frontière qu’il m’ait été donné de connaître. Une frontière sans cesse présente. Elle m’aura enseigné l’ici et le là-bas. Elle opposait à « notre » rive, avec ses fabriques, ses baraquements, ses trains de marchandises et sa rusticité villageoise qui se désagrégeait inexorablement, un au-delà où le soleil se couchait. »

    Esther Kinsky, La rivière

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    Une expo, une lecture, ce seront les sujets suivants.
    En passe de franchir les frontières pour un séjour dans le Midi,
    je ne pourrai répondre à vos commentaires.
    Prenez bien soin de vous.

    Tania