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liban - Page 2

  • Une traductrice

    Entrer dans Les vies de papier de Rabih Alameddine (2013, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, 2016), c’est découvrir d’abord, sous une couverture illustrée de rayonnages et de piles de livres, un titre original qui pose l’accent autrement : An Unnecessary Woman. (Ci-dessous, quelques variantes en couverture.) Alameddine, peintre et romancier, partage sa vie entre San Francisco et Beyrouth – la ville où vit et écrit son héroïne, cette femme inutile ou superflue : Aaliya, une traductrice.

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    La première des citations mises en épigraphe est de Pessoa, un de ses auteurs de prédilection : « Et que je suis de la dimension de ce que je vois / Et non de la dimension de ma propre taille ». Le souci présent d’Aaliya, 72 ans, deux verres de vin aidant, c’est d’avoir mis trop de produit pour donner un peu d’éclat à ses cheveux – les voilà bleus ! A la fin de l’année, tandis qu’elle relit la traduction qu’elle vient d’achever, elle pense à Hannah, sa « seule intime », qui lui offrait « ce cadeau si rare : son attention pleine et totale ».

    Cela fait cinquante ans qu’Aaliya entame une nouvelle traduction le premier janvier ; elle a traduit 37 livres en cinquante ans : « Des livres dans des cartons – des cartons remplis de papier, des feuilles volantes de traduction. C’est ma vie. » La littérature est son « bac à sable ». Son problème, c’est le monde à l’extérieur. « La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. » Elle vit seule, par choix.

    Tombée amoureuse de l’arabe à quatorze ans, « la plus difficile des langues » selon son professeur, elle a appris à l’école coranique d’abord à écouter les mots, leur magie : « Ecoutez le rythme, écoutez la poésie. » Son père l’a « nommée Aaliya, l’élevée, celle au-dessus. » Il est mort avant ses deux ans, laissant sa mère de 18 ans veuve ; ensuite elle a épousé le frère de son mari, d’où cinq demi-frères et sœurs dont aucun n’est proche de la fille aînée.

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    Aaliya se sent dans cette famille un membre superflu, un « inutile appendice ». Mariée à 16 ans, répudiée à 20 par un « moustique amolli à la trompe défaillante » que deux autres mariages ont laissé sans enfants, elle est restée dans l’appartement des années cinquante qu’ils louaient à un propriétaire beyrouthin – un homme généreux jusqu’au départ de son mari, mais interdisant à sa fille Fadia d’avoir le moindre contact avec elle, une fois divorcée. « Mon foyer, mon appartement ; j’y vis, je m’y déplace, j’y ai mon existence. »

    En 1982, pendant le siège de Beyrouth par les Israéliens, beaucoup de ses habitants ont fui sauf ceux qui, comme elle, n’avaient nulle part où aller. Aaliya dormait avec une kalachnikov à côté d’elle, qu’elle a dû brandir un jour contre trois soldats, mais c’est Fadia qui les mis en fuite dans l’escalier en tirant dans un sac de sable. Ce fut la fin du harcèlement familial pour qu’elle cède son appartement au frère aîné.

    Aaliya se raconte peu à peu, mêlant à tout ce qu’elle observe ou ressent des citations, des vers, des anecdotes littéraires – la compagnie des écrivains est ce qui lui réussit le mieux, d’autant plus qu’elle dort mal, « le don sacré » du sommeil est ce qui lui manque le plus. Les digressions sont nombreuses. A Javier Marías, dont elle adore l’œuvre, elle reprend une façon de définir la vie qu’elle trouve très juste : ce qui ne s’est pas passé nous façonne autant que ce qui s’est passé.

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    C’est malgré lui, grâce à sa belle-soeur Hannah dont le libraire était parent, que celui-ci l’a engagée et qu’elle est devenue pour tous « le visage » de sa librairie – deux autres candidates plus jolies qu’elle ne s’y étant pas présentées. Quand il est mort, quatre ans plus tôt, elle a hérité, de la librairie aussitôt fermée et vendue, du grand bureau en chêne verni foncé qui a fait « sa grandeur » et sur lequel elle travaille.

    Dans le récit de cette femme solitaire et farouchement attachée à sa solitude apparaissent bien sûr, constamment présents, les auteurs aimés, lus et traduits, des compositeurs qu’elle a appris à écouter, et aussi certains visiteurs de la librairie, des parents souvent inopportuns – ce sera terrible quand on voudra lui imposer la garde de sa mère, qu’elle refuse, ce dont elle se sent coupable même si celle-ci n’a jamais eu d’égards pour elle – et « les trois sorcières », trois femmes dont elle perçoit les allées et venues dans l’immeuble.

    Fadia, qui a hérité de l’immeuble, reste distante, mais lui laisse régulièrement un bon plat préparé devant sa porte. Elle s’est souciée de sa survie chaque fois que la guerre a privé les Beyrouthins d’électricité, de vivres dans les magasins. Elle est venue à son secours quand le frère aîné la tourmentait. Elle fréquente quotidiennement Joumana et Marie-Thérèse, ses voisines du dessus et du dessous.

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    Beyrouth, leur ville, tient son rôle dans Les vies de papier, Prix Femina étranger 2016, avec ses rues bruyantes et ses coins calmes, le musée national, ses commerçants et ses mendiants. Passionnée des mots, Aaliya pratique une méthode bien à elle : excluant les écrivains français et anglais dont beaucoup de Libanais connaissent la langue, elle traduit en arabe non à partir de l’original, mais de la traduction française et de la traduction anglaise. « Mes traductions ne sont pas du champagne et elles ne sont pas non plus du thé au lait. – De l’arak, peut-être. »

    Pessoa encore : « La seule attitude digne d’un homme supérieur, c’est de persister tenacement dans une activité qu’il sait inutile, respecter une discipline qu’il sait stérile et s’en tenir à des normes de pensée philosophique et métaphysique, dont l’importance lui apparaît totalement nulle. » (Le livre de l’Intranquillité) C'est ainsi pour Aaliya : « Je suis où il faut que je sois. »

    J’ai beaucoup aimé me mettre à l’écoute de cette femme peu commune, « délirante » et lucide, vieillissante et volontaire, partager ses lectures et ses souvenirs. Je ne vous dirai rien de la fin sinon que je l’ai trouvée très belle. Une « épiphanie ».

  • A bon port

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    « Et le destin ? demanderont certains, avec un clin d’œil appuyé à l’Oriental que je suis. J’ai l’habitude de répondre que pour l’homme, le destin est comme le vent pour un voilier. Celui qui est à la barre ne peut décider d’où souffle le vent, ni avec quelle force, mais il peut orienter sa propre voile. Et cela fait parfois une sacrée différence. Le même vent qui fera périr un marin inexpérimenté, ou imprudent, ou mal inspiré, ramènera un autre à bon port. »

    Amin Maalouf, Les identités meurtrières

    John Henry Twachtman  (1853 - 1902), Voile dans le brouillard

     

     

     

  • Re/lire Amin Maalouf

    C’est après les attentats du 11 septembre 2001 à New York que j’ai lu pour la première fois Les identités meurtrières d’Amin Maalouf. Cet essai de 1998 reste pour moi un phare, tant son propos éclaire la question de l’identité et les malaises, les conflits de notre époque qu’il appelle « le temps des tribus planétaires ». Après l’incrédulité, l’émotion, la révolte, j’y ai trouvé alors apaisement et encouragement. 

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    Amin Maalouf, novembre 2013 © Claude Truong-Ngoc (Wikimedia Commons)

    Je l’ai relu souvent, stimulée par la réaction enthousiaste de mes élèves de rhétorique, pour la plupart de familles belges d’origine marocaine ou turque, que j’entends encore me dire : « C’est la première fois qu’on lit un livre qui parle de nous » et aussi « Faites-le lire aux élèves de l’an prochain, c’est un livre qu’il faut avoir lu. »

    Les attentats de janvier 2015 à Paris, l’extraordinaire rassemblement qui l’a suivi, les réactions diverses au slogan « Je suis Charlie », la montée de l’islamisme radical dans le monde, tout cela m’a fait reprendre ce Maalouf en Livre de poche pour y chercher à nouveau des clés pour une meilleure compréhension. 

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    Amin Maalouf, né en 1949, commence par décrire sa situation personnelle : Libanais arabophone, il a quitté son pays à 27 ans pour s’installer en France en 1976. Rien ne l’agace plus que la question de savoir s’il se sent plus français ou libanais. Ni l’un ni l’autre, ni moitié moitié ! Son identité est faite, comme pour chacun, de différentes appartenances et il refuse d’en choisir une seule : « mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. »

    Issu d’une famille arabe et chrétienne, Libanais et Français, Maalouf considère que ceux en qui cohabitent des appartenances violemment opposées peuvent justement devenir des traits d’union entre les cultures, au contraire de ceux qui ont une conception étroite de l’identité qui mène à la haine et aux massacres. 

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    Non seulement notre identité est constituée d’une foule d’éléments mais celle-ci se construit tout au long de notre vie, cette combinaison unique d’appartenances diverses évolue avec l’expérience et la hiérarchie entre ces éléments peut aussi varier dans le temps. L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle évolue au contact des proches et des autres, en fonction des « blessures de la vie ». Les identités deviennent « meurtrières » quand on exclut, quand on divise le monde en deux camps : « eux » et « nous ».

    Le témoignage, les exemples personnels donnés par Amin Maalouf tout au long de son analyse donnent à cet essai une grande force, en plus des faits d’histoire ou d’actualité pour illustrer ses propos. Son point de vue original pour décrire le statut des migrants, les rapports entre Occident et Orient, les grandes religions est particulièrement utile pour mieux comprendre les enjeux géopolitiques et sociaux de notre siècle. 

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    Quand il compare l’évolution au cours des siècles du christianisme et de l’islam (faut-il rappeler que ce mot seul désigne la religion musulmane, et non « l’islamisme », sa dérive intégriste et idéologique ?), il cherche les raisons pour lesquelles le christianisme, longtemps intolérant, a fini par respecter davantage la liberté personnelle, alors que l’islam, longtemps modèle de cohabitation pacifique, a pu évoluer vers l’intolérance, voire le totalitarisme.

    Le contexte social et économique doit être pris en compte, les crispations nées de la domination de la civilisation occidentale, la méfiance envers la modernisation, la mondialisation vue comme une américanisation du monde. Dans « Le temps des tribus planétaires », Amin Maalouf explique pourquoi l’appartenance religieuse est de plus en plus mise en avant et propose des pistes pour dépasser cette situation, « un code de conduite, ou tout au moins un garde-fou pour les uns et les autres ». 

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    S’il défend l’universalité des droits fondamentaux, l’auteur s’inquiète aussi du risque d’appauvrissement culturel, d’uniformisation. Contre la tentation du fatalisme ou du désespoir, il ouvre une série de voies pour plus de respect mutuel entre les hommes, entre les cultures, en insistant sur l’apprentissage des langues. « Car c’est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard aussi qui peut les libérer. »

    Amin Maalouf dont les romans nous enchantent, membre depuis 2011 de l’Académie française, parle ici en humaniste, sans attitude béate ni complaisance. A tous ceux qui s’inquiètent de l’avenir, de l’évolution du monde, je recommande cet essai lumineux, moins de deux cents pages pour mieux comprendre l’autre et mieux se situer dans les remous du présent. Les identités meurtrières, un indispensable dans votre bibliothèque, un livre à lire, à relire, à offrir – n’hésitez pas.

     

  • Une arène

    chalandon,sorj,le quatrième mur,roman,littérature française,théâtre,antigone,anouilh,lutte,guerre,liban,beyrouth,amitié,famille,culture« Je suis entré dans le bâtiment par l’ouest de la ligne. Tout était saccagé et superbe. Pas de porte. Un trou dans la façade, enfoncée par un tir de roquette. L’enseigne pendait au-dessus du sol, retenue par des fils électriques. Trois murs seulement. Le quatrième avait été soufflé. Une explosion avait arraché le toit. C’était une arène en plein ciel, un théâtre ouvert aux lions. Les balles pouvaient se frayer un chemin jusqu’au cœur des acteurs. Quatre rangées de fauteuils avaient été épargnées par le feu. Ils étaient de velours et de poussière grise. Les autres sièges étaient écrasés sous les poutres. L’écran avait été lacéré, mais le décor était là, comme promis par Sam, debout dans un angle mort de la scène. – Quand tu le verras, tu seras bouleversé, m’avait-il dit. »

    Sorj Chalandon, Le quatrième mur

  • Antigone à Beyrouth

    Tout ce que j’avais déjà lu à propos du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième mur (2013), assurait une lecture passionnante. Je ne m’attendais pourtant pas à un tel choc. Le rendez-vous avec « la petite maigre » de Jean Anouilh, la mise en scène d’Antigone à Beyrouth en pleine guerre au début des années 80, c’est un rendez-vous avec la résistance, la lutte, l’amitié, l’amour, la violence, les mille facettes du déchirement humain, la vie et la mort.

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    © Elie Kanaan, La jeune fille aux champs 

    « – Vous connaissez Elie Kanaan ? m’a demandé Simone.
    Non, je ne connaissais pas.
    – C’est l’un des plus grands peintres de notre pays, m’a-t-elle expliqué sans quitter son ouvrage.
    Elle travaillait au point lancé, offrant à la laine la grâce du lavis.
    – Je me suis inspirée de l’une de ces toiles. Deux femmes qui attendent. Mais qui attendent je ne sais quoi. » 

    27 octobre 1983 à Tripoli, nord du Liban : « Sors de là, Georges ! », crie Marwan, le chauffeur druze, quand ils se retrouvent face à un tank syrien qui leur tire dessus. Chalandon, journaliste et romancier, « a mis fin à sa carrière de grand-reporter pour Libération, le jour où il s'est retrouvé le visage plaqué contre celui d'enfants morts au Liban. » (Première)

    Retour en 1974, quand Georges, étudiant en histoire, écoute Samuel Akounis, venu témoigner de la résistance contre la dictature des colonels en Grèce. Impressionné par l’homme, acteur et metteur en scène, Georges, 24 ans, fait connaissance avec cet homme de dix ans plus âgé que lui – Sam sera comme son frère – et avec Aurore, 22 ans, une étudiante qu’il avait déjà remarquée avant qu’elle n’interrompe le conférencier par une question féministe – elle deviendra sa femme.

    Sam a protesté quand Georges et d’autres maoïstes, après l’attaque meurtrière et suicidaire de trois combattants palestiniens (18 tués dont 9 enfants), ont peint le drapeau palestinien sur le Palais de la Mutualité où devait se tenir le lendemain une réunion sioniste : « Ce n’est pas le jour pour pavoiser. » Pour le Grec, « La violence est une faiblesse » –  et il refuse les slogans faux comme « CRS = SS ».

    Le mouvement mao est dissous, La Cause du peuple disparaît, la dictature tombe en Grèce et Georges se sent un peu perdu : « Après avoir épuisé nos certitudes, nous étions orphelins d’idéologie. » Sam, lui, se réjouit de voir son ami Karamanlís devenir premier ministre et Eddy Merckx remporter 8 étapes du Tour de France.

    Les deux amis sont de caractère opposé : « Lui la gaieté, moi le chagrin. Lui, le cœur en printemps, moi, la gueule en automne. » La mère de Georges est morte quand il était enfant, il « encombrait » son père. Sam, né d’un père communiste aux ancêtres mallorquins et d’une mère sioniste aux racines portugaises, est sans famille : tous morts à Birkenau, parmi 55000  juifs de Salonique déportés : « Mes parents n’avaient pas de nation, ils avaient une étoile. »

    Samuel Akounis, au festival de Vaison-la-Romaine, assiste à une représentation dAntigone, la pièce d’Anouilh. Il trouve que l’héroïne ressemble à Georges, mais celui-ci se souvenant à peine du texte, Sam le lui offre. Georges, de son côté, dirige Aurore dans La demande en mariage de Tchekhov, jouée devant des ouvriers en grève – « Le théâtre était devenu mon lieu de résistance. »

    Puis leur fille Louise naît, en 1980. Georges a bien du mal à s’imaginer en père. Lui qui n’a vécu jusque-là que dans la lutte, le voilà « gardien, soldat, sentinelle ». Tandis qu’Aurore travaille comme professeur de français, lui continue à étudier et fait le pion. Sam, témoin à leur mariage, vit entre Beyrouth et Paris. Il prépare un grand projet : monter Antigone à Beyrouth, sur la ligne de démarcation, avec des acteurs appartenant aux différentes communautés en guerre au Liban.

    Mais il tombe très malade et demande à Georges de réaliser son rêve. Aurore est furieuse  c’est trop dangereux et Louise a besoin de son père. Mais Georges ne peut se dérober. Cette fois, il lit vraiment Anouilh, puis Sophocle, Brecht, et le carnet de travail que Sam lui a donné en même temps que la kippa de son père, qu’il devra porter en jouant le rôle que Sam s’était assigné, celui du Chœur.

    Lire Le quatrième mur pour découvrir la folie et la beauté du projet de Sam, devenu celui de Georges, c’est marcher en terrain miné, évoluer au cœur d’un conflit meurtrier, rencontrer de jeunes acteurs qui veulent bien, non sans difficulté, cesser d’être ennemis le temps d’une pièce – « le théâtre était un répit ». Pour beaucoup, cela n’a pas de sens. Les risques sont énormes. 

    L’existence de Georges – double fictif de Chalandon qui cherche à dire ce dont il a été témoin – en sera à jamais changée. La guerre est devant lui, mais aussi en lui. Pourra-t-il jamais vivre « dans les bras de la paix » avec sa femme et sa fille ? En ce qui me concerne, il me sera désormais impossible de séparer l’Antigone qui refuse le pacte avec Créon et son « pauvre bonheur » de ce roman terrible, Goncourt des lycéens 2013, où les illusions se fracassent.