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Roman - Page 69

  • A Marie Gillet

    Gillet couverture.jpgLavande.jpg« C’était un beau matin,
    un nouveau matin.

     


    Ah oui, voilà.

     


    Désormais elle accueillerait chaque matin
    comme un nouveau matin, à vivre comme une première fois. »

    Marie Gillet,
    Avec la vieille dame,
    L’Harmattan, 2020.

     

    100 exemplaires vendus, cela se fête !

    Avec Colo, Anne Le Maître, Brigitte, Claudie, Denise, Dominique, Emma Messana, Quichottine... et cela continue avec ArtisAnne...

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    Bravo, Marie & bonne continuation à ce roman.

    Au plaisir de te retrouver en ligne – Bonheur du jour a passé le cap des dix ans cette année – et avec l’espoir de lire en 2021 une prochaine publication née de ta plume !

    Tania

  • L'oiseau à ressort

    Intriguée par le titre de Haruki Murakami, Chroniques de l’oiseau à ressort, je me suis plongée dans ce gros roman d’abord publié en trois volumes au Japon en 1994-1995. L’histoire est racontée par Toru Okada, trente ans, marié, qui vient de quitter son emploi. Sa femme Kumiko n’y voit pas d’inconvénient, son propre salaire est suffisant pour eux deux ; elle aimerait qu’il retrouve leur chat disparu depuis une semaine.

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    murakami,chroniques de l'oiseau à ressort,roman,littérature japonaise,cultureL’oiseau à ressort, ainsi baptisé par Kumiko, est un oiseau du voisinage au « ki kii kiii » régulier, comme s’il remontait un ressort : « Je  ne sais pas à quelle espèce d’oiseau il appartenait en réalité. Je ne sais même pas à quoi il ressemblait. Mais ce volatile n’en avait cure, et venait tous les jours remonter les ressorts de notre petit monde paisible. »

    Un muret sépare leur jardinet d’une ruelle, espace à l’abandon derrière les jardins des propriétés voisines. Toru n’y trouve pas leur chat, mais en explorant les environs, il va faire toutes sortes de découvertes. Outre la jeune May qui observe tout ce qui se passe dans cette ruelle, d’autres voix féminines vont s’introduire dans sa vie d’une manière ou d’une autre. Et puis un jour, Kumiko ne rentre pas du travail. Sa femme l’a quitté, sans explication. Surpris, il décide de l’attendre, puis de la retrouver, même quand une lettre lui apprend qu’elle est partie avec un autre homme.

    murakami,chroniques de l'oiseau à ressort,roman,littérature japonaise,cultureLe narrateur de Murakami est un type sans histoire, qui se contente de prendre soin du foyer – il cuisine, nettoie, range, fait les courses – et se montre très disposé à écouter les histoires des autres. Il aime ne rien faire, s’asseoir quelque part et observer les gens, dormir, rêver. Chroniques de l’oiseau à ressort se mue peu à peu en un puzzle dont le nombre de pièces ne cesse d’augmenter : ce que vit Toru Okada en réalité (bien que cette expression soit de plus en plus mouvante au fur et à mesure que le roman s’écoule), ce qui lui arrive en rêve, ce que lui racontent les gens, etc.

    J’ai suivi avec attention les apparitions de l’oiseau à ressort, qui a un double muet, un oiseau de pierre, dans le jardin d’une maison vide du quartier. Je suis descendue avec le narrateur jusqu’au fond d’un puits à sec où sa vision du monde va changer, puis j’ai décroché, je l’avoue, de ce roman foisonnant qui vire au fantastique. Si les fantasmes sexuels du narrateur sont plutôt doux, les scènes de guerre que lui raconte l’un ou l’autre sont d’une violence effrayante.

    murakami,chroniques de l'oiseau à ressort,roman,littérature japonaise,cultureLe romancier japonais m’a surprise par sa grande attention aux vêtements de ses personnages, aux couleurs. Comme Woody Allen, il mêle des airs de musique à ses histoires. Murakami opte souvent pour le réalisme magique, voire le surréalisme. Il n’a pas vraiment réussi à m’emmener dans ces mondes parallèles où son héros vit toutes sortes d’expériences peu banales, tout au long de ce roman de près de mille pages aux digressions inattendues.

    En me promenant dans le quartier, cela fait plusieurs fois que j’entends dans la même rue une mésange solitaire qui appelle, appelle, juchée sur un platane dépouillé de ses feuilles. Aussi l’ai-je photographiée pour illustrer ce billet et baptisée pour quelque temps « oiseau-à-ressort ».

  • L'aîné

    boualem,sansal,rue darwin,roman,littérature française,algérie,famille,identité,passé,mère,culture« Quelque chose s’était brisé, qui avait disparu depuis longtemps en vérité, j’avais seulement tardé à le voir et à le reconnaître. Avec maman s’éteignait ce sentiment très fort chez moi qui m’a toujours fait dire ces mots avec émotion et même de la transcendance : mes frères, mes sœurs, ma famille. J’étais l’aîné, je me sentais investi. Parfois ce sentiment me pesait et je me disais que moi aussi j’avais une vie, ma vie, et que je pouvais m’y consacrer entièrement, égoïstement, sans en mourir de honte. Nous étions dispersés dans le monde depuis longtemps, nos liens avaient eu le temps de se distendre, de se rompre, et je ne le voyais pas. Je vivais sur une illusion, une autre histoire, et peut-être ne faisais-je que me conformer à la loi de l’espèce. Je crois bien en définitive que j’ai seulement aidé maman à porter l’immense amour qu’elle vouait à ses enfants. J’ai dû sentir, à un moment ou à un autre, que ce poids était en train de l’écraser. Alors, j’ai aimé mes frères et mes sœurs d’un amour de forçat, si fort que j’en ai oublié de vivre. »

    Boualem Sansal, Rue Darwin

  • Sansal rue Darwin

    Dédié à sa mère, à ses frères et sœurs « de par le monde », Rue Darwin (2011), un roman de mémoire écrit par Boualem Sansal après la mort de sa mère, n’est pas pour autant une autobiographie. Ce roman intime possède une tout autre tonalité que Le serment des barbares. Yazid ou Yaz, le narrateur, ressemble beaucoup à Sansal. A Paris, où il est venu faire soigner sa mère très malade, il a entendu à son chevet, alors qu’elle est dans le coma, cet appel : « Va, retourne à la rue Darwin ».

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    Hacène Benaboura, La Casbah d'Alger, 1958 (source)

    C’est la première fois qu’il revoit ses frères et sœurs avec qui il a vécu dans la « pauvre venelle de son enfance » à Alger. Yazid voulait offrir à sa mère une fin « digne et propre », impossible au pays, et la réalisation de son rêve, revoir tous ses enfants autour d’elle : Karim le Marseillais ; Souad qui vit à San Francisco ; Mounia, à Montréal ou à Ottawa ; Nazim le Parisien, qui les accueille dans sa riche demeure du Marais. Il ne manque qu’Hédi, le plus jeune, parti au djihad sans laisser d’adresse – « ma douleur et ma honte ».

    En sortant de l’avion à Orly, sa mère qui s’est endormie pendant le voyage, respire tranquillement, « discrète et courageuse jusqu’au bout », mais elle est déjà inconsciente. Elle meurt à l’hôpital une semaine plus tard. Yaz, l’aîné, sera le seul à rentrer au pays où sa dépouille est rapatriée. Ensuite, embarrassé par tout ce temps qui lui est accordé pour lui-même, maintenant qu’elle n’est plus, il décide de suivre l’appel entendu et se rend dans le quartier populaire de Belcourt, royaume de cette enfance où pour les petits, pauvreté rimait avec liberté.

    Les rues d’Alger font surgir des images de sa mémoire, même si tout a changé « de noms et de manières ». La rue Darwin est devenue rue Benzined Mohamed (il ignore qui c’est). C’est là qu’à huit ans, enlevé du bled à trois cents kilomètres de là, Yazid a débarqué en août 1957 « pour commencer une nouvelle vie ». Sa mère, Karima, occupait une chambre dans une pension de famille avec son nouveau mari et sa demi-sœur Souad. Il ignore pourquoi il a grandi séparé d’elle. Puis viendront deux autres frères, une sœur, un petit dernier – dans vingt mètres carrés. Yaz vit surtout dehors, au grand air. « Ces années-là, j’ai toujours vu ma mère enceinte, allaitant des bébés, et hurlant après de petits enragés. »

    « Le seul véritable inconnu, c’est soi-même. » Son pèlerinage à Belcourt, six mois après la mort de sa mère, va faire de lui un autre homme. Son passé, il le reconstitue par bribes. Une image le hante depuis longtemps : le 6 septembre 1954, au village, quand il a cinq ans, son père Kader meurt dans un accident de voiture. Beau et bon vivant, il rentrait d’une tournée des loyers et arriérés pour le compte de sa tante qui l’avait adopté à la mort de sa sœur. Il était donc l’héritier de la « riche et puissante » grand-mère de Yaz.

    L’enfant est impressionné par le désordre qui s’ensuit, les rituels, les religieux en burnous engagés pour réciter le Coran, sales et gloutons – « De ce jour date ma phobie des imams et autres pénibles sorciers à qui je prête par instinct les pires vilenies du monde ». De l’autre côté de la rue vit la grand-mère Djéda, devenue à dix-huit ans le « chef craint et vénéré du clan des Kadri » à la mort du patriarche, « une première dans l’histoire de la tribu ». Son patrimoine est gigantesque. Dotée du sens du commerce et de la diplomatie, elle a restitué au clan puissance et fierté et en a fait « le plus puissant d’Afrique du Nord ».

    Cette richesse comporte un « compartiment noir » : après la première guerre mondiale, elle provient principalement de la prostitution en maison de tolérance dont Djéda est « la reine » maquerelle. Pour elle, « les hommes sont sur terre pour travailler et mériter leur pain quotidien, pas pour prier, dormir et revendiquer des droits. » Autour d’elle, des artisans, de la petite main-d’œuvre, des « lettrés patentés, français et arabes » ; au pied de son lit, une camériste pour veiller sur son sommeil.

    « Plus tard, je comprendrais le pourquoi du branle-bas : j’étais l’héritier, elle me voulait à côté d’elle, sous bonne garde. Je n’étais plus un enfant comme les autres. Tout assommée et meurtrie qu’elle était, Djéda tenait bien la bride de l’empire. » Dans sa cour, « quelques spécimens de la misère humaine pour étayer sa réputation de sainteté militante » lui servent aussi de « souffre-douleur ».

    Yaz vit là avec d’autres enfants « du sérail », une petite dizaine qu’on appelle « les pupilles » et dont on lui demande de rester à l’écart. Mais Faïza, dix-onze ans, l’aînée de la bande, est une vraie fouine qui comprend tout. C’est elle qui lui dit : « T’as pas de raison de chialer, imbécile, ton père c’est pas ton père, et ta mère la Karima c’est pas ta mère non plus d’ailleurs » !

    Nous n’en sommes qu’au début des mystères de cette famille. Pourquoi Djéda l’a-t-elle éloigné ? Comment est-il arrivé rue Darwin ? Quels changements viendront avec la guerre ? Qu’est devenue la fortune de sa grand-mère ? Qu’est-ce qu’il savait ou n’a pas voulu voir, savoir ? « Mémoire vivante de la famille », Yazid est très troublé par tout ce qu’il découvre concernant Djéda et les autres, côtoyés sans vraiment les connaître, dans une Algérie que la seconde moitié du XXe siècle a bouleversée. Boualem Sansal : « Rien ne protège les enfants de ce qui leur est dissimulé. » Rue Darwin, prix du roman arabe 2012, est un roman très attachant marqué par la volonté de comprendre d’où il vient, le sens d’une existence.

  • Abandonnée

    « Qu’est-ce que vous faites ici [en promenade dans les jardins de Kensington] avec ma fille ? demanda-t-elle à son mari ; et en dépit de cette question indignée, Maisie sentit plus que jamais combien sa propre personne passait inaperçue. Cette même question répétée d’une voix agressive et criarde fit aussitôt blêmir Sir Claude [son beau-père] : au lieu de répondre, il interrogea à son tour :
    – Qui diable avez-vous empaumé maintenant ?
    henry james,ce que savait maisie,roman,littérature anglaise,divorce,garde de l'enfant,cultureSur quoi Madame se tourna vers Maisie d’un air terrible, comme si elle voyait en elle la complice d’un crime. Maisie pétrifiée reçut en plein visage le regard des larges yeux peints de sa mère : on aurait dit des lanternes japonaises suspendues sous des arceaux pavoisés. Mais quelques paroles prononcées sur un ton soudainement et bizarrement radouci la ranimèrent.
    – Allez tout de suite vous asseoir avec ce monsieur, ma chérie. Je lui ai demandé de s’occuper de vous pendant quelques instants. Il est charmant, allez. J’ai à parler à cet individu.
    Maisie sentit la pression de la main de Sir Claude.
    – Non, merci bien. Cela ne se passera pas de la sorte. Cette enfant m’appartient.
    – Elle vous appartient ?
    Maisie stupéfaite entendait sa mère parler à Sir Claude comme à un étranger rencontré pour la première fois de sa vie.
    – Elle m’appartient. Vous l’avez abandonnée. Vous n’avez plus l’ombre d’un droit sur elle. Son père me l’a confiée, ajouta Sir Claude, et cette affirmation fit sursauter sa petite compagne, qui pouvait mesurer l’effet que ces mots avaient produit sur sa mère. »

    Henry James, Ce que savait Maisie