Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature - Page 507

  • Recommencer

    « Après la guerre, par contre, le monde apparaissait énorme, inconnaissable
    et illimité. Ma mère recommença néanmoins à l’habiter comme elle pouvait.
    Elle recommença à en prendre possession avec joie, parce que son tempérament était heureux. Son esprit ne savait pas vieillir et elle ne connut jamais la vieillesse, cet état de repliement sur soi, d’amer regret du passé désormais en miettes. »

     

    Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu

     

    Schirren Mère et enfant 1924.jpg

     

  • Lexique familial

    Dans sa préface à l’autobiographie de Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu (Lessico famigliare, 1963), Dominique Fernandez rappelle que la romancière italienne née « d’un père juif triestin et d’une mère protestante milanaise » a grandi à Turin, capitale de l’antifascisme, où elle fréquenta entre autres les écrivains Cesare Pavese, Carlo Levi, l’éditeur Giulio Einaudi. « Peu de femmes écrivains, écrit Fernandez, se peuvent comparer à elle, dans son pays et dans les autres, pour la finesse de la sensibilité, la justesse du ton et l’art de rendre par petites touches égales l’expérience douce-amère de la vie. »

     

    Dès le début, le registre du père est reconnaissable entre tous, tonitruant, rouspéteur, injurieux à l’égard des siens. Ne supportant pas les mauvaises manières, d’après ses propres critères, il proteste contre les « inconvenances », « souillonneries » ou « lavasseries » des enfants, quand ce ne sont pas des « nègreries » ! Adepte des excursions en montagne, le seul sport qu’il admette, il traite les plus lents de poltrons ou d’andouilles. La grand-mère paternelle, il est vrai, a son franc-parler : « Dans cette maison, vous faites bordel de tout », répète-t-elle.

     

    Glansdorff.jpg

     

    Ces formules, ces mots sans cesse répétés, Natalia Ginzburg en fait le fil rouge de son récit. « Ces phrases sont notre latin même, le vocabulaire de nos jours passés, elles sont comme les hiéroglyphes des Egyptiens ou des Assyro-Babyloniens, le témoignage d’un noyau vital qui a cessé d’être mais survit dans ses textes, sauvés de la fureur des eaux et de la corrosion du temps. » Telle expression revient pour désigner quelqu’un, telle formule réapparaît lors d’invectives – la famille vivait dans la hantise des scènes du père ou des disputes entre frères. Natalia a une sœur, Paola, et trois frères, Gino, Mario et Alberto. Instruite à la maison – « mon père, en effet, disait qu’à l’école on attrape des microbes » –, la cadette lit beaucoup, très tôt. Sa mère ne trouve pas très « liante » cette petite qui observe, écoute, sans choisir entre les deux versants familiaux : son père et Gino, passionnés de montagne et d’observation de la nature ; sa sœur et Mario, qui détestent la montagne et adorent les cafés, le théâtre, la littérature – « deux mondes parfaitement étanches ».

     

    La mère évolue à l’aise dans les deux camps. « Sa curiosité lui permettait de ne
    rien refuser et de faire feu de tout bois ».
    Jamais découragée malgré Beppino, son mari, qui la traite d’ânesse quand elle sort pour s’amuser. Lui, chaque soir, travaille dans son bureau, et déclare carrément qu’il ne l’a pas épousée pour lui tenir compagnie. Avec ceux qui aiment Proust, elle s’exclame : « La petite phrase. Comme c’est beau quand il parle de la petite phrase ! » Avec Beppino, elle se plaint d’Alberto sale comme un « poulbot ». Elle aussi a son registre : « Je me barbe. Je ne m’amuse pas ! J’en ai marre ! Il n’y a rien de pire que de s’ennuyer ! » Quand elle se rendra à Florence pour enterrer sa propre mère, au lieu d’une robe de deuil, elle s’achètera une robe rouge – certaine que la morte s’en serait réjouie.

     

    Ginzburg aborde discrètement ce qui la concerne de près. « Nous nous mariâmes, Leone et moi. » Elle devient pour son père sa « fille Ginzburg ». Adolescente, elle avait trois amies surnommées dans sa famille « les chichiteuses ». Chez deux d’entre elles, des sœurs, « se succédaient en général des femmes de ménage spectrales et idiotes ». Les liens avec les domestiques, surtout Natalina, avec qui la mère adorait parler (ce que le père ne supportait pas), les relations avec les amis des uns et des autres, sont indissociables de cette chronique familiale.

     

    La montée du fascisme, les difficultés des familles juives comme la leur, les activités clandestines des antifascistes, tout cela est évoqué avec simplicité, au fil des jours, comme ces choses-là ont été vécues. De même la guerre, l’exil du père à Liège pendant deux ans, les mariages, les naissances, les séparations. Leone Ginzburg, tant de fois arrêté pour ses idées politiques, meurt dans une prison romaine en 1944. Après la guerre, chacun, peu à peu, reprend son métier. « Il convenait de choisir à nouveau les mots, de vérifier leur authenticité, de voir s’ils avaient en nous de profondes racines ou seulement les racines éphémères de l’illusion commune. »

    Les passages sur l’ami Pavese sont très personnels : son bureau chez Einaudi, les noyaux de cerise lancés contre les murs, les fièvres amoureuses, l’écoute et l’ironie, le suicide enfin, minutieusement préparé. Natalia se remarie, quitte Turin pour Rome, à regret. Entre ses parents, c’est l’éternelle querelle, pour un vieux costume que sa mère voudrait mettre au rebut et que le père trouve encore très bien – « Tous mégalomanes, vous autres ! » –, pour une anecdote cent fois rappelée –
    « Combien de fois je l’ai entendue cette histoire. »

  • Outils

    « Et voici ses outils, le mur en était couvert.  Suspendus les uns contre les autres ciseaux, poinçons, limes, tenailles, pinces, tournevis, marteaux, scies de toutes les formes, de toutes les tailles. Au-dessous, sur la longue table de travail, une enclume, des rabots et partout, partout, de la poussière. Qui sait depuis quand ces outils n’ont plus été touchés après avoir tant servi pour préciser la forme des sculptures ? Chaque chose est restée là où Brancusi l’a laissée la dernière fois qu’il en a eu besoin. La poussière est venue se poser, jour après jour, comme pour montrer le temps qui passe. »

     

    Dora Vallier, Vendredi 4 mai 1956, chez Brancusi (L’intérieur de l’art)

     

    DSC06355.JPG

     

     

  • De l'intérieur

    Sous le titre L’intérieur de l’art, Dora Vallier a réuni cinq entretiens parus dans les Cahiers de l’art entre 1954 et 1960. Il y a un demi-siècle, elle rencontrait à Paris Braque, Léger, Villon, Miró et Brancusi. Quelques pages situent ces entretiens, suivies de leur compte rendu surtout axé sur les propos des artistes, qui ont pris connaissance de ces notes avant leur publication.

    Georges Braque avait donné son accord pour des conversations d’une heure, de six à sept. Dora Vallier en fit Braque, la peinture et nous. « Je n’ai jamais eu l’idée de devenir peintre pas plus que de respirer. De ma vie je n’ai pas le souvenir d’un acte volontaire… »  Braque pense comme Nietzsche que « Le but est une servitude ». Quand il évoque le cubisme, le compagnonnage avec Picasso, il insiste sur la recherche de l’espace. « Pas question de partir de l’objet : on va vers l’objet. C’est le chemin qu’on prend pour aller vers l’objet qui nous intéresse. » Après l’attention des impressionnistes à l’atmosphère, des Fauves à la lumière, il fallait « ramener la couleur dans l’espace ». Adepte de la lenteur dans le travail, Braque considère que « celui qui regarde la toile refait le même chemin que l’artiste, et comme c’est le chemin qui compte plus que la chose, on est plus intéressé par le parcours. »

    Braque L'oiseau et son ombre 1 Litho 1959.jpg 

     

    J’avais en tête les quelques onze millions d’euros donnés pour La tasse de thé de Léger, une des œuvres phares de la vente Yves-Saint-Laurent/Bergé chez Christies, en lisant La vie fait l’œuvre de Fernand Léger, sur celui qui aimait qu’on l’appelle « le primitif des temps modernes ». La première guerre mondiale, raconte-t-il, lui a mis « les pieds dans le sol ». Pas romantique du tout, ce fils d’un marchand de boeufs est attiré par les objets et rien d’autre : les bicyclettes, les machines, la ferraille, les troncs d’arbres (qu’il n’aime que sans feuilles). « Affranchi de Cézanne et détaché des impressionnismes, Léger venait d’ébaucher ce qui sera sa découverte capitale : la puissance des formes en contraste. » Loi des contrastes aussi pour les couleurs, pour les droites et les courbes. « Je sais que dans un tableau par les contrastes, je donne une vie à l’objet : en établissant les contraires, j’anime. »

     

    Intelligence de Jacques Villon révèle une peinture qui s’adresse autant à l’esprit qu’à l’œil chez ce peintre qui veut « tout ramener à l’absolu », obsédé par la section d’or et la science des couleurs. « L’espace du tableau devient l’espace-couleur de la lumière, et c’est la lumière qui, en se décomposant, construit les objets. » Après cette peinture « mentale », celle de Miró – « Je suis dans mon atelier comme un jardinier dans son potager. Je regarde autour de moi : il y a un bourgeon à couper par-ci, une branche de trop par là » – nous ramène à la terre, comme avec cette Ferme de Montroig commencée sur le motif, retravaillée à Barcelone et finie à Paris. Mais c’est à une vision intérieure du réel que l’a initié Gali, son professeur à Barcelone. Le peintre de Palma de Majorque aime « l’art des artisans, l’art anonyme ». « Plus je suis maître du métier, plus j’avance dans la vie, plus je reviens à mes premières impressions. Je pense qu’à la fin de ma vie j’aurai retrouvé toutes les valeurs de l’enfance. »

     

    Un coin de l'atelier de Brancusi.JPG

     

    Le dernier entretien, Vendredi 4 mai 1956 chez Brancusi, est un texte à part. Dora Vallier lui rend visite dans son atelier-baraque de l’impasse Ronsin, alors quasi inaccessible, sauf pour quelques proches. « Ce vénérable vieillard qui dominait de très haut la sculpture de son temps avait choisi de vivre en solitaire. »
    A l’intérieur tout est blanc. Il y flotte une étrange odeur, celle du poêle en briques et
    de la chaux. Dora Vallier est terriblement impressionnée – et son texte impressionne encore – par le silence de l’homme à la longue barbe, habillé de blanc, qui a fait de
    ses propres mains tous les objets qui l’entourent : lit, tabourets, table, étagères. Un mur couvert d’outils. Il se déplace appuyé sur deux bâtons de berger pour lui montrer ses œuvres, pêle-mêle dans la poussière. L’artiste a légué ses œuvres à la France à condition que son atelier soit reconstruit tel quel (on peut le visiter en face du Centre Pompidou) : « Je compris que ce n’était pas l’espace anonyme, stérilisé du musée que Brancusi voulait, c’était l’enceinte sacrée. »

  • Tempo

    « Comme le danseur, dont le corps a si bien apprivoisé la musique qu’il la suit tout en la dominant, marquant les accents et jouant avec le tempo, entre anticipation et retard, pour donner au rythme un relief que l’on ne soupçonnait pas, l’écrivain, esclave semi-consentant du temps, se soumet à la chronologie, à la logique du temps, tout en la domptant. La lecture se déroule, mais seul le poète est maître de la lecture. On aurait tort de croire que le rythme de lecture dépend du lecteur, de son acuité visuelle ou de ses talents intellectuels, le rythme est, par avance, défini par la main qui écrit. » 

    Geneviève Brisac, Agnès Desarthe, La double vie de Virginia Woolf

    Deux danseuses.jpg