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Au-dessus du hameau

Akira Yoshimura (1927-2006), considéré au Japon comme l’égal de Mishima, a vu ses récits et nouvelles traduits en français de son vivant. Je découvre ce grand écrivain avec Le Convoi de l’eau (1976, traduit en français par Yutaka Makino. Marine Landrot, qui a rencontré sa veuve, Setsuko Tsumura, également romancière, a fait son portrait dans Télérama.

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Akira Yoshimura, Mizu no soretsu  水の葬列

Ce roman court (moins de deux cents pages) débute sans préalable : « De l’avant de la file nous parvint un joyeux tumulte. Les voix qui s’élevaient dans la pénombre de la forêt déclenchèrent les cris aigus et les battements d’ailes d’oiseaux sauvages. Nous avions tous attendu cet instant avec impatience. » Au bout de cinq jours de marche au lieu des trois prévus, l’équipe du barrage K 4 découvre avec joie le ravin et le hameau au-dessus desquels ils vont devoir travailler.

Ils observent les constructions « extraordinairement grandes » et leurs toits « fortement pentus » couverts de mousses vertes, les terres cultivées à proximité et « une étendue de pierres tombales absolument inimaginable », presque un tiers de la vallée, sur des terrains plats qu’on réserve d’ordinaire aux cultures. C’est vers la fin de la guerre que l’armée japonaise avait repéré ce hameau isolé en pleine montagne, vieux de plusieurs siècles, près de l’endroit où un bombardier américain s’était écrasé. La zone en amont de la rivière K avait été jugée intéressante pour une exploitation d’électricité.

Le narrateur s’est fait embaucher dans l’équipe de treize ingénieurs et soixante ouvriers chargée « d’arpenter les lieux et de vérifier la nature du terrain ». Tous sont déçus de devoir monter les tentes à l’arrivée, ils espéraient dormir dans les maisons du hameau. Le narrateur se sent différent des autres parce que lui, il fuit. Il entend encore la voix du directeur de prison lui dire à sa sortie : « Puissiez-vous vivre des jours paisibles… ». Dans une petite boîte au fond de son sac, il transporte « cinq petits morceaux d’os des doigts du pied de [sa] femme ».

Le fracas de trombes d’eau sur la toile de tente les réveille, les hommes en veulent au chef de chantier d’avoir cédé aux conditions du hameau : ne pénétrer « ni dans les maisons, ni dans le cimetière, ni sur les terres cultivées ». Ils sont considérés comme des intrus et souffrent du rejet des habitants tout en partageant leur angoisse, même s’ils seront indemnisés lors de l’expropriation, avant que le hameau soit enseveli sous l’eau.

Dans Le convoi de l’eau, Akira Yoshimura suit plusieurs pistes en même temps : le déroulement de ce chantier hors du commun avec ses aléas divers, les relations dans l’équipe et les drames, le comportement des quelque deux cents personnes qui habitent le hameau, les tourments secrets du narrateur hanté par son crime. Les descriptions de la montagne, de la nature, du climat humide sont magistrales. La violence et la mort (et même les dépouilles humaines) ont leur place dans cet univers très sombre.

Le récit offre un véritable suspens psychologique. Chaque camp guette les réactions de l’autre. Que les gens du hameau poursuivent tranquillement leurs activités sidère l’équipe du barrage, jusqu’au jour où des événements imprévus se produisent et que le destin des uns et des autres soit scellé. Dans une atmosphère de plus en plus tendue, le lecteur se retrouve du côté des travailleurs qui observent jour après jour les étranges préparatifs du grand départ. Fascinant.

Commentaires

  • J'aime assez la littérature japonais (et beaucoup Murakami) mais je ne connaissais pas cet auteur, alors que j'ai lu aussi (il y a longtemps) Mishima. Bref, c'est une découverte pour moi que tu proposes!
    Bonne nouvelle semaine!

  • Bonne lecture un jour ou l'autre, Anne & bonne semaine.

  • Oh que j'avais aimé ce roman où l'humain et la nature sont fascinants, oui, c’est le mot (on n'en dira pas plus). Mais j'aimerais beaucoup lire un autre roman de cet auteur, toi aussi?

  • Bien sûr. As-tu déjà un autre titre en tête ?

  • Je l'ai noté aussi, merci.

  • Avec plaisir, Zoë.

  • Tu parles de "Naufrages" sans doute, j'ai renvoyé vers ce billet. Bonne lecture de ce roman-ci, Dominique.

  • Cette littérature a beaucoup à nous apporter, merci aux traducteurs.

  • Fascinant dis-tu, sombre aussi... Une lecture qui ne laisse pas indifférent(e) visiblement, est-elle un pur roman ou une histoire inspirée par des faits réels ? Merci Tania pour cette découverte, je t'embrasse. brigitte

  • Je ne le connais pas assez pour te répondre précisément, Brigitte. Yoshimura est présenté sur le site "L'ombre du regard" dont voici le lien - attention pour qui ne veut pas en savoir trop sur le contenu des romans avant de les lire, leur présentation est très explicite.
    L'écrivain japonais s'est basé dans toute son oeuvre sur des légendes, des faits divers ou l'histoire de son pays, je n'en sais pas davantage.
    https://www.lombreduregard.com/doucement-les-bles/akira-yoshimura-un-hokusai-du-verbe

  • Le convoi de l'eau est dans ma lAL depuis... un bout de temps!

  • Les livres sont patients, pas de souci. Parfois aussi c'est bien d'oublier tout ce qu'on avait lu à leur sujet.

  • Tu me fais découvrir et ce roman et son auteur. Je le note pour de prochaines lectures, mais en septembre maintenant. J'ai vu qu'à la bibliothèque on peut se faire une sorte de liste de projets...

  • Une liste de plus - ce titre y mérite bien une place. Bonne journée, Marie.

  • Avec plaisir, Claudie & à bientôt.

  • «La violence et la mort (et même les dépouilles humaines) ont leur place dans cet univers très sombre.» L'on peut, dans une moindre mesure peut-être, écrire la même chose de "Naufrages".

    Je suis quand même tenté par "Le convoi de l'eau", un roman court, tout ce qu'il me faut après avoir abandonné quelques pavés.

    Bon dimanche et bonne fête nationale.

  • Merci, Christw. Les deux récits nagent dans les mêmes eaux, si l'on peut dire.

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