Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature anglaise

  • Ses perles

    henry james,les ailes de la colombe,roman,littérature anglaise,société,argent,relations,londres,venise,culture,extrait« – Vous savez, ma chérie, comme je la trouve bien !
    – Elle est adorable, répondit Kate en connaisseur. Tout lui sied à ravir, surtout ses perles, qui s’harmonisent admirablement avec ses dentelles anciennes. Je voudrais que vous preniez la peine de les regarder vraiment.
    Densher, conscient de les avoir déjà vues, ne les avait peut-être pas « vraiment » regardées, et n’avait pas fait justice à tout ce que la poésie, dont elles étaient l’expression concrète – c’était toujours le mot qui lui revenait lorsqu’il s’agissait de l’aspect physique de Milly – leur devait de distinction. Il fut frappé par le visage de Kate, tandis qu’elle regardait le collier sans prix, suspendu, en double rang lourd et pur, sur la poitrine de Milly – si long que la manie, évidemment inconsciente, qu’elle avait de le tenir et de le tripoter distraitement en l’entrelaçant contribuait probablement à son bien-être.
    – C’est une colombe, continua Kate. Et bien qu’on ne se représente pas habituellement les colombes ornées de bijoux, ils lui vont à ravir.
    – Oui – à ravir est le terme.
    Densher voyait maintenant à quel point les perles lui allaient, mais il voyait mieux encore une certaine véhémence dans le sentiment qu’elles inspiraient à Kate. Milly était vraiment une colombe ; c’était bien son symbole, celui surtout de son esprit. »

    Henry James, Les ailes de la colombe

  • Les ailes de la colombe

    Deuxième récit d’Henry James dans mon vieux volume Bouquins, après Daisy Miller, son roman Les Ailes de la colombe (1902, traduit de l’anglais par Marie Tadié) m’a tenue longuement. Sur environ quatre cents pages, il raconte une intrigue assez simple, au déroulement complexe. Un drame à quatre personnages féminins, deux jeunes femmes et deux plus âgées, et trois personnages masculins : deux prétendants et un médecin.

    henry james,les ailes de la colombe,roman,littérature anglaise,société,argent,relations,londres,venise,culture

    A Londres, Kate Croy, une jeune femme au visage clair, une beauté qui a du charme, rend visite à son père qu’elle ne voit quasi plus. Il lui a écrit qu’il était souffrant, ce dont elle doute. Toujours « rose et argent de teint et de chevelure », il paraît « le type même du gentleman anglais ». Père absent, distant, Lionel Croy ne s’intéresse pas à sa sœur Marianne, « veuve, presque dans la gêne, avec quatre enfants exubérants », et déplore que Kate lui ait laissé la moitié de l’argent hérité de leur mère.

    Kate l’informe de l’offre de sa tante Maud (Mrs Lowder) de la garder près d’elle, à condition de ne plus avoir aucun contact avec lui. Son père lui dit d’accepter, pour ne pas devenir « sordidement pauvre » ni épouser « quelque vaurien sans le sou ». Kate vit chez sa tante depuis la mort de sa mère, dans « la grande maison riche et massive de Lancaster Gate, de l’autre côté du parc et des longues étendues de South Kensington ».

    Depuis longtemps, elle se sait « choisie » par sa tante et se sent comme un chevreau qui risque d’être dévoré par une lionne. Toutefois Mrs Lowder symbolise la vie, Londres, une protection non seulement pour Kate, mais aussi pour sa sœur dont elle avait critiqué le mariage. Marianne a mis Kate en garde contre Merton Densher dont elle ne lui parle jamais, beau jeune homme et journaliste sans argent. Elle pressent que leur tante poussera Kate vers Lord Mark, plus fréquentable.

    Or Mrs Lowder l’a laissée libre de voir et de recevoir qui elle voulait ; elle a même invité le jeune homme à dîner, comme si elle cherchait « à le connaître pour mieux discerner par où « l’avoir ». » Merton se doute que la tante ne le juge pas assez bon pour Kate, ce à quoi Kate rétorque « pas assez bon pour elle ». Il comprend que leurs rapports ne pourront être simples et que le déshonneur de son père, la pauvreté de sa sœur pèsent sur les choix de Kate.

    Lui est prêt à l’épouser sans attendre. Kate préfère patienter et voir jusqu’où veut aller sa tante – « un aigle, avec un bec doré, et des ailes largement déployées ». Mrs Lowder dit à Merton son désir de voir Kate épouser « un homme important ». La jeune femme le rassure et se déclare « engagée » à lui pour toujours.

    En voyage en Italie puis en Suisse, deux Américaines, Mrs Stringham, veuve, et Milly Theale, « jeune personne mince, toujours pâle », une riche héritière qui lui a offert de s’embarquer avec elle pour l’Europe, reparlent de l’indisposition de Milly à New York avant le départ, et du médecin consulté pour avis. Quand Milly interrompt soudain leur périple et veut se rendre directement à Londres, Mrs Stringham (Suzanne Sheperd) s’inquiète : Milly est-elle si malade ? Ou bien voudrait-elle revoir Mr Densher, « ce jeune Anglais si remarquablement intelligent » rencontré à New York ?

    Suzanne parle à Milly de Maud Munningham, « cette Anglaise bizarre, mais intéressante, qui avait été sa meilleure amie aux jours lointains de l’école de Vevey », avec qui elle correspond. Il s’agit de Mrs Lowder. C’est ainsi que vont se rencontrer les deux duos féminins. Invitées à dîner chez elle, elles font la connaissance de Lord Mark que leur a présenté la « ravissante » miss Croy. Milly tombe totalement sous le charme de Kate, une merveilleuse Londonienne ; elles deviennent amies.

    Milly apprend par Suzanne que Maud lui a suggéré de ne pas parler de Mr Densher avec Kate, qui ne parle jamais de lui. Milly n’est pas au bout de ses surprises venant d’elle qui lui a dit en revanche ceci, qui l’a effrayée : « Nous ne pouvons vous servir à rien : il faut bien que je vous le dise. Vous pourriez nous servir ; mais ça, c’est une autre question. Je vous conseillerais honnêtement – elle alla jusqu’aux extrémités – de nous laisser tomber tant qu’il en est temps encore. » Quand Milly lui demande pourquoi elle lui dit de telles choses (« vous arriverez peut-être un jour à me haïr »), Kate répond : « Parce que vous êtes une colombe. »

    Quant à Densher, qui adore Kate et se soumet à sa volonté, il comprend que leur amour doit rester secret pour Milly. Les Ailes de la colombe est un roman qui entretient le mystère tout du long : mystère du mal dont souffre Milly, dont elle dissimule la gravité, mystère de la machination de Kate, qui lui cache ses sentiments et cherche à tirer profit de leurs rapports avec une jeune femme si riche et généreuse.

    C’est à Venise, où la « colombe » s’installe dans un vieux palais et devient l’âme véritable du roman, que les relations entre ces personnages vont évoluer. Henry James, qui excelle dans les portraits comme dans les descriptions, y dépeint de véritables tableaux. Il me faut tout de même signaler que j’ai trouvé le texte fort compliqué par moments. Aussi je vous signale cette nouvelle traduction (illustration) par Jean Pavans qui rendrait de manière plus fidèle la voix du grand romancier.

  • L'empathie

    azar nafisi,lire lolita à téhéran,roman,autobiographie,littérature anglaise,iran,enseignement,université,féminisme,liberté,islamisme,culture,nabokov,fitzgerald,james,austen,lecture,extrait« Ce n’est que maintenant, en rédigeant ces lignes, que je saisis toute l’étrangeté de ce que je vivais alors, debout dans cette salle de cours, à parler du rêve américain tandis que de l’autre côté des fenêtres résonnaient dans les haut-parleurs des chants dont les refrains disaient «  Marg Bar Amrika ! » « A mort l’Amérique ! »
    Un roman n’est pas une allégorie, ai-je conclu. C’est l’expérience, à travers nos propres sens, d’un autre monde. Si vous n’entrez pas dans ce monde, si vous ne retenez pas votre souffle en même temps que les personnages qui le peuplent, si vous ne vous impliquez pas dans ce qui va leur arriver, vous ne connaîtrez pas l’empathie, et l’empathie est au cœur du roman. Voilà comment il faut lire la fiction, en inhalant l’expérience qu’elle vous propose. Alors commencez à inspirer. »

    Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran

  • Lire à Téhéran

    « J’aurais voulu que mon séminaire permette à ces filles de constamment respirer à l’air libre et au soleil. » Lire Lolita à Téhéran (traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, 2004), le premier roman autobiographique d’Azar Nafisi, est disponible depuis quelques mois en format de poche, après trois autres de ses livres autour de la lecture « comme rempart à la simplification du monde » (Le Temps) en Iran, aux Etats-Unis et ailleurs. La première partie donne son titre au roman : « à l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université », elle a invité chez elle sept de ses étudiantes les plus impliquées dans leurs études pour parler littérature tous les jeudis matin.

    azar nafisi,lire lolita à téhéran,roman,autobiographie,littérature anglaise,iran,enseignement,université,féminisme,liberté,islamisme,culture,nabokov,fitzgerald,james,austen

    Le séminaire portait sur les rapports entre fiction et réalité à travers plusieurs œuvres dont Lolita de Nabokov. Deux photos ont été prises dans la maison où elle vivait avec son mari Bijan et leurs deux filles, avant leur départ d’Iran, deux ans après. Sur l’une, debout contre un mur blanc, elles portent « des manteaux noirs et des foulards qui ne laissent apparaître que leurs mains et l’ovale de leur visage ». L’autre les montre avec leurs couleurs dans la même position, sans « ce qui les cachait ». Chacune se distingue par ses vêtements, sa coiffure, « et même celles qui ont gardé la tête couverte semblent avoir changé. »

    Azar Nafisi, leur professeur à l’université Allameh Tabatabai, réputée la plus libérale de Téhéran, rêvait d’enseigner librement : « Ce séminaire était la couleur de mes rêves ». Manna, Mahshid, Yassi, Azin, Mitra, Sanaz, Nassrin en étaient les protagonistes, elle décrit leur façon d’être, rapporte leurs réactions. Chacune devait tenir un journal où noter « tout ce que ces lectures susciteraient en elle » et comment elles pouvaient concerner leur vie personnelle et sociale.

    « « Upsilamba ! » ai-je entendu crier Yassi quand je suis revenue dans le salon avec le plateau de thé. [...]» Dès qu’elle découvrait un nouveau mot, comme celui-ci inventé par Nabokov (dans Invitation au supplice), il fallait qu’elle s’en serve. Elles avaient lu d’abord Les Mille et une nuits  « Schéhérazade brise le cycle de la violence en choisissant elle-même les termes du contrat auquel elle se soumet », façonnant son univers grâce à son intelligence et à son imagination.

    Azar Nafisi raconte l’histoire de ces échanges littéraires mêlée à la description de l’« enfer de la négation de soi » qu’est devenue pour les femmes la République islamique d’Iran : les filles ne peuvent franchir le portail vert de l’université, elles doivent entrer par une petite ouverture à côté vers une pièce où leur tenue est inspectée, tout comme en rue où la milice veille. Tout ce qui ne sert pas l’idéologie islamiste est méprisé, les livres sont interdits ou indisponibles, les étudiants se débrouillent avec des photocopies.

    « Il y a des choses qui m’ont sauvée : ma famille et un petit groupe d’amis, les idées, les pensées, les livres dont j’ai parlé avec le magicien pendant ces après-midi où nous nous promenions ensemble. Il s’inquiétait constamment. Quelle excuse aurions-nous à donner s’ils nous arrêtaient ? Nous n’étions pas mariés, ni frère et sœur… » Ce « magicien », un ancien professeur qui s’est mis totalement en retrait avant d’être renvoyé parce qu’il n’était pas d’accord avec l’élimination de la « culture bourgeoise » dans le nouveau programme, est pour elle un interlocuteur précieux avec qui parler art, littérature, cinéma, et un ami.

    Les étudiantes vivent sous pression en famille, dans la rue, à l’université et beaucoup en paient le prix quand elles osent se rebeller ou manifester. Leur expérience de la brutalité et de l’humiliation est quotidienne. Dans la deuxième partie, « Gatsby », l’autrice raconte son retour à trente ans dans son pays quitté à treize ans, un premier mariage suivi d’un divorce, ses études aux Etats-Unis. Remariée en 1977, elle fut d’abord enthousiaste pour la révolution, avant de voir le directeur qui l’avait bien accueillie à l’université de Téhéran mis en prison et la prière du vendredi organisée par les étudiants musulmans à l’université même.

    La majorité des Iraniens souhaitait une Constitution laïque, mais bientôt des vagues d’exécutions, entre autres de jeunes « occidentalisés », servent d’avertissement à tous. Nafisi manifeste contre l’obligation de porter le voile. « La façon dont nous finissons par nous habituer à tout est vraiment étonnante. » Evitant la politique, elle s’attache à donner cours en favorisant la liberté intellectuelle et le sens critique, l’expérience par la lecture d’un autre monde. Quand certains accusent le célèbre roman de Fitzgerald d’être un « mauvais exemple », elle organise avec ses étudiants le procès de Gatsby le Magnifique – une séquence formidable. (cf. Les lunettes de Gatsby de Siri Hustvedt) 

    Puis viendront les cours sur Henry James, sur Jane Austen ; la guerre Iran-Irak et les bombardements ; les difficultés en tous genres, sa démission, le séminaire et enfin la décision de l’autrice de quitter l’Iran avec sa famille, en juin 1997. Lire Lolita à Téhéran m’a beaucoup plu : défense de la littérature, échanges avec les étudiants, témoignage de l’intérieur d’un pays miné par la peur – un cauchemar pour qui désire penser et vivre librement.

  • Vanessa à Virginia

    5 fév. [1927]
    Villa Corsica, Cassis
    Bouches-du-Rhône

    Vanessa Bell Cassis TGA-9020-11-1858-1_9.jpg« Duncan et moi jouons avec l’idée d’acheter une maison ici, mais ce ne serait pas raisonnable. Nous sommes allés voir un jour une ferme charmante avec un immense puits dont on pouvait voir le fond et des champs de narcisses tout autour et des vignes, et nous nous sommes demandé s’il serait possible d’y ajouter un atelier, mais elle n’est pas à vendre. Nous envisageons sérieusement en revanche de prendre des chambres ou des ateliers, ou un endroit où chacun pourrait venir de temps en temps, car il nous semblerait trop absurde de nous en priver. Peindre ici l’hiver est très différent de ce que ça peut être en Angleterre. Il ne fait jamais sombre, même quand le ciel est gris. La lumière dans l’atelier de Penrose* est parfaite, et même à cette période il est souvent possible de travailler dehors si on en a envie. Cela change tout d’avoir la certitude qu’on ne sera pas interrompu dans sa tâche par le brouillard ou l’obscurité. Et puis la beauté est un délice sans fin. Les gens sont très sympathiques et serviables et la vie est très peu chère. »

    Virginia Woolf & Vanessa Bell, Baisers du singe. Correspondance 1904-1941

    *A Cassis, la villa des Mimosas appartenait à Roland et Valentine Penrose, tous les deux poètes.

    Négatif noir et blanc de Vanessa Bell assise sur le balcon de la Villa Corsica
    à Cassis, près de Marseille, France, 1927  (Archives Tate)