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  • L'empathie

    azar nafisi,lire lolita à téhéran,roman,autobiographie,littérature anglaise,iran,enseignement,université,féminisme,liberté,islamisme,culture,nabokov,fitzgerald,james,austen,lecture,extrait« Ce n’est que maintenant, en rédigeant ces lignes, que je saisis toute l’étrangeté de ce que je vivais alors, debout dans cette salle de cours, à parler du rêve américain tandis que de l’autre côté des fenêtres résonnaient dans les haut-parleurs des chants dont les refrains disaient «  Marg Bar Amrika ! » « A mort l’Amérique ! »
    Un roman n’est pas une allégorie, ai-je conclu. C’est l’expérience, à travers nos propres sens, d’un autre monde. Si vous n’entrez pas dans ce monde, si vous ne retenez pas votre souffle en même temps que les personnages qui le peuplent, si vous ne vous impliquez pas dans ce qui va leur arriver, vous ne connaîtrez pas l’empathie, et l’empathie est au cœur du roman. Voilà comment il faut lire la fiction, en inhalant l’expérience qu’elle vous propose. Alors commencez à inspirer. »

    Azar Nafisi, Lire Lolita à Téhéran

  • Lire à Téhéran

    « J’aurais voulu que mon séminaire permette à ces filles de constamment respirer à l’air libre et au soleil. » Lire Lolita à Téhéran (traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, 2004), le premier roman autobiographique d’Azar Nafisi, est disponible depuis quelques mois en format de poche, après trois autres de ses livres autour de la lecture « comme rempart à la simplification du monde » (Le Temps) en Iran, aux Etats-Unis et ailleurs. La première partie donne son titre au roman : « à l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université », elle a invité chez elle sept de ses étudiantes les plus impliquées dans leurs études pour parler littérature tous les jeudis matin.

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    Le séminaire portait sur les rapports entre fiction et réalité à travers plusieurs œuvres dont Lolita de Nabokov. Deux photos ont été prises dans la maison où elle vivait avec son mari Bijan et leurs deux filles, avant leur départ d’Iran, deux ans après. Sur l’une, debout contre un mur blanc, elles portent « des manteaux noirs et des foulards qui ne laissent apparaître que leurs mains et l’ovale de leur visage ». L’autre les montre avec leurs couleurs dans la même position, sans « ce qui les cachait ». Chacune se distingue par ses vêtements, sa coiffure, « et même celles qui ont gardé la tête couverte semblent avoir changé. »

    Azar Nafisi, leur professeur à l’université Allameh Tabatabai, réputée la plus libérale de Téhéran, rêvait d’enseigner librement : « Ce séminaire était la couleur de mes rêves ». Manna, Mahshid, Yassi, Azin, Mitra, Sanaz, Nassrin en étaient les protagonistes, elle décrit leur façon d’être, rapporte leurs réactions. Chacune devait tenir un journal où noter « tout ce que ces lectures susciteraient en elle » et comment elles pouvaient concerner leur vie personnelle et sociale.

    « « Upsilamba ! » ai-je entendu crier Yassi quand je suis revenue dans le salon avec le plateau de thé. [...]» Dès qu’elle découvrait un nouveau mot, comme celui-ci inventé par Nabokov (dans Invitation au supplice), il fallait qu’elle s’en serve. Elles avaient lu d’abord Les Mille et une nuits  « Schéhérazade brise le cycle de la violence en choisissant elle-même les termes du contrat auquel elle se soumet », façonnant son univers grâce à son intelligence et à son imagination.

    Azar Nafisi raconte l’histoire de ces échanges littéraires mêlée à la description de l’« enfer de la négation de soi » qu’est devenue pour les femmes la République islamique d’Iran : les filles ne peuvent franchir le portail vert de l’université, elles doivent entrer par une petite ouverture à côté vers une pièce où leur tenue est inspectée, tout comme en rue où la milice veille. Tout ce qui ne sert pas l’idéologie islamiste est méprisé, les livres sont interdits ou indisponibles, les étudiants se débrouillent avec des photocopies.

    « Il y a des choses qui m’ont sauvée : ma famille et un petit groupe d’amis, les idées, les pensées, les livres dont j’ai parlé avec le magicien pendant ces après-midi où nous nous promenions ensemble. Il s’inquiétait constamment. Quelle excuse aurions-nous à donner s’ils nous arrêtaient ? Nous n’étions pas mariés, ni frère et sœur… » Ce « magicien », un ancien professeur qui s’est mis totalement en retrait avant d’être renvoyé parce qu’il n’était pas d’accord avec l’élimination de la « culture bourgeoise » dans le nouveau programme, est pour elle un interlocuteur précieux avec qui parler art, littérature, cinéma, et un ami.

    Les étudiantes vivent sous pression en famille, dans la rue, à l’université et beaucoup en paient le prix quand elles osent se rebeller ou manifester. Leur expérience de la brutalité et de l’humiliation est quotidienne. Dans la deuxième partie, « Gatsby », l’autrice raconte son retour à trente ans dans son pays quitté à treize ans, un premier mariage suivi d’un divorce, ses études aux Etats-Unis. Remariée en 1977, elle fut d’abord enthousiaste pour la révolution, avant de voir le directeur qui l’avait bien accueillie à l’université de Téhéran mis en prison et la prière du vendredi organisée par les étudiants musulmans à l’université même.

    La majorité des Iraniens souhaitait une Constitution laïque, mais bientôt des vagues d’exécutions, entre autres de jeunes « occidentalisés », servent d’avertissement à tous. Nafisi manifeste contre l’obligation de porter le voile. « La façon dont nous finissons par nous habituer à tout est vraiment étonnante. » Evitant la politique, elle s’attache à donner cours en favorisant la liberté intellectuelle et le sens critique, l’expérience par la lecture d’un autre monde. Quand certains accusent le célèbre roman de Fitzgerald d’être un « mauvais exemple », elle organise avec ses étudiants le procès de Gatsby le Magnifique – une séquence formidable. (cf. Les lunettes de Gatsby de Siri Hustvedt) 

    Puis viendront les cours sur Henry James, sur Jane Austen ; la guerre Iran-Irak et les bombardements ; les difficultés en tous genres, sa démission, le séminaire et enfin la décision de l’autrice de quitter l’Iran avec sa famille, en juin 1997. Lire Lolita à Téhéran m’a beaucoup plu : défense de la littérature, échanges avec les étudiants, témoignage de l’intérieur d’un pays miné par la peur – un cauchemar pour qui désire penser et vivre librement.

  • Anne et le capitaine

    Dès que le nom du capitaine Frederick Wentworth apparaît dans Persuasion, le dernier roman achevé de Jane Austen (publication posthume en 1817, traduction nouvelle de l’anglais par Pierre Goubert en 2011), il est clair qu’Anne Elliot, qui a été amoureuse de lui à dix-neuf ans, mais s’est laissé persuader alors par Lady Russell, la meilleure amie de sa défunte mère et sa marraine, de ne pas « gâcher sa vie » avec ce jeune homme sans fortune et sans parenté connue, reste très sensible, sept ans plus tard, à toute mention de son nom en société.

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    Sir Walter Elliot contemplant avec satisfaction l'image que lui renvoie sa psyché (C. E. Brock, 1909)

    Après Elizabeth, l’aînée, Anne est la deuxième des trois filles de Sir Walter Elliot, « du château de Kellynch, dans le Somerset », « un homme qui, pour se distraire, ne choisissait jamais d’autre livre que la Liste des Baronnets ». A 54 ans, il est encore bel homme et son bonheur « d’être bien fait ne le cédait qu’à celui d’être baronnet ». Après la mort de leur mère, treize ans plut tôt, on avait pensé qu’il épouserait peut-être Lady Russell, également veuve, mais il était resté célibataire « pour le bien de ses filles chéries » et en particulier d’Elizabeth, qui ressemblait fort à son père. Mary la cadette, a épousé Charles Musgrove, ce qui lui donne « quelque importance », mais Anne, « c’était Anne, et rien de plus. »

    Elizabeth, plus belle à 29 ans que dix ans plus tôt, dirige le château en véritable maîtresse de maison, mais se tourmente de n’avoir encore reçu aucune demande en mariage acceptable – il lui faudrait « un authentique baronnet ». Il y a bien eu l’héritier présomptif de son père, William Walter Elliot, « gentleman » qu’elle avait songé à épouser, mais il avait dédaigné Kellynch, ignoré leurs invitations et épousé une femme riche « d’obscure naissance » ; il n’y avait plus de relations entre eux depuis lors. En cet été 1814, on a appris qu’il porte le deuil de sa femme, mais on n’est pas près de lui pardonner sa conduite pitoyable envers la famille de Sir Walter Elliot.

    A cela s’ajoute l’inquiétude financière. Depuis la mort de sa femme, Sir Walter vit au-dessus de ses moyens et plutôt que réduire ses dépenses au château, il préfère encore s’installer ailleurs et le louer. Bien qu’Anne n’aime pas Bath (comme Jane Austen), c’est là qu’il choisit d’aller vivre. Lady Russell a l’habitude d’y passer une partie de l’hiver et en raffole. Mme Clay, une fille de leur homme d’affaires revenue vivre chez son père avec ses deux enfants après un mariage malheureux, et amie d’Elisabeth, va les accompagner là-bas, ce que regrette Lady Russell, qui ne la juge pas digne d’une telle proximité.

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    « Enfin, vous voilà ! », déclare à Anne sa sœur Mary, si malade, lui dit-elle, qu'elle peut à peine parler. (C. E. Brock, 1909)

    L’amiral Croft va louer le château de Kellynch, et c’est ainsi que les officiers de marine vont faire devenir plus présents dans la vie des Elliot. Mme Croft est la sœur d’un certain Wentworth. Ils ont cru d’abord qu’il s’agissait de l’ancien vicaire de Monkford mais c’est en réalité le capitaine Wentworth, qui entre-temps a fait carrière et s’est constitué une belle fortune. Anne semble la seule à s’émouvoir de l’installation de sa sœur dans leur château.

    Désolée « de devoir renoncer à l’atmosphère de douce mélancolie propre aux mois d’automne à la campagne », Anne échappe quelque temps à Bath en répondant à l’appel de Mary : sa sœur est légèrement souffrante et la réclame à la Chaumière d’Uppercross. Cela ne fait qu’accentuer les craintes de Lady Russell par rapport à Mme Clay qui suit Elizabeth et son père à Bath ; même si elle n’est pas belle, elle est peut-être intéressée.

    « Mary n’avait ni l’intelligence d’Anne ni son heureux caractère. » Une légère indisposition et elle se plaint de tout, du vacarme que font ses petits garçons, de la solitude où la laisse son mari parti chasser. Mais la compagnie de sa sœur la guérit bientôt et elles se rendent chez ses beaux-parents, « de très braves personnes » quoique sans instruction ni distinction, et leurs filles Henrietta et Louisa Musgrove, 19 et 20 ans, qui « se donnaient pour seul but d’être à la mode, heureuses et gaies. »

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    La chute de Louisa dans les escaliers du Cobb (illustration de C. E. Brock, 1909).

    Jane Austen excelle à rendre le mode de vie, les manières, les préoccupations de ces deux familles et de leurs relations. « Anne n’avait pas eu besoin de cette visite à Uppercross pour apprendre que passer d’un groupe de gens à un autre, même si la distance n’est que d’une lieue, équivaut souvent à un changement complet de conversation, d’opinions et d’idées. » Les deux sœurs se doivent de rendre visite aux Croft une fois installés à Kellynch et elles apprennent ainsi que le frère de Mme Croft y est attendu pour bientôt. Un fils des Musgrove devenu marin et mort deux ans plus tôt à l’étranger disait souvent du bien du capitaine Wentworth dans ses lettres, sa mère a fait le rapprochement en entendant son nom associé à celui des Croft et espère quelque réconfort à le rencontrer.

    Pour découvrir le capitaine en chair et en os, observer comment Louisa tombe amoureuse de lui, comment Anne vit tout cela en gardant ses sentiments pour elle, à la campagne puis à Bath, où M. Elliot réapparaît dans la famille de Sir Walter sous des dehors très séduisants, il vous faut lire Persuasion, quelque trois cents pages où la romancière, sœur de deux officiers de marine, « prend fait et cause pour des hommes qui ont bien mérité de la nation et possèdent toutes les qualités requises pour être admis au même respect que les vieilles familles de propriétaires terriens » (notice du traducteur). Le titre est posthume, Jane Austen l’appelait « Les Elliot ». Positions sociales et affaires de cœur, voilà son sujet dans ce roman de mœurs et d’analyse, à travers les pensées d’une héroïne très attachante dans sa recherche du bonheur.