Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

récit - Page 2

  • Stupéfiante clarté

    La lecture récente de La Ligne d’Aharon Appelfeld m’a donné envie de continuer à découvrir son œuvre. Plusieurs m’avaient recommandé Des jours d’une stupéfiante clarté (2014, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, 2018), trouvé à la bibliothèque. Un récit magnifique.

    appelfeld,des jours d'une stupéfiante clarté,récit,littérature hébraïque,valérie zenatti,shoah,retour des rescapés,souvenirs,famille,solitude,entraide,culture

    « A la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur.
      Il savait que cette décision l’éloignerait de ses camarades et le contraindrait à passer des jours entiers au milieu d’étendues immenses et désolées, mais il était déterminé. Il partit sans faire ses adieux.
      Il avait prévu de marcher à pas réguliers, concentré sur la route, pourtant ses jambes impatientes le poussèrent à accélérer. Au bout d’une heure il s’effondra, épuisé. »

    L’ouverture donne le ton du récit : sensations, pensées, mouvements. Etre seul semble étrange à Theo après « plus de deux ans avec ses compagnons de travaux forcés, torturés tour à tour par les gardiens et la faim. » Du haut d’une colline, il voit des prisonniers éparpillés, les évite. Une chapelle entre deux chênes le réjouit : elle lui rappelle sa mère, que pouvait bouleverser « un paysage, un arbre isolé, un oiseau rare ou un loup immobile dans un champ enneigé ».

    Elle était particulièrement enthousiaste pour les chapelles, ce qui ne plaisait pas à grand-mère Yohana, qu’elle rassurait : elle n’allait pas se convertir au christianisme pour autant. Les souvenirs de « périples hivernaux et scintillants » envahissent la mémoire de Theo et il s’approche de la chapelle où trône une icône couverte de poussière. En suivant le cours d’une rivière, il sait qu’alors « sa mère avait été tout son monde ».

    La pluie lui fait chercher un abri : il se retrouve sous une tente militaire dans un campement de prisonniers libérés. On lui demande d’où il vient – du camp numéro 8 – et on lui offre un café. Eux ont décidé de marcher ensemble vers la frontière hongroise. Theo va en Autriche. Ils ont récupéré plein de matériel, ce qui retarde leur marche. Theo a choisi de ne pas s’encombrer. Quand il pense aux années perdues (il a été exclu du lycée et n’a pu passer son baccalauréat), la formule de sa mère lui revient : « C’est remédiable. »

    Dans une baraque non fermée, une chance, il trouve trois lits de camp, un bureau, des livres, du café, des biscuits, des fruits secs, un réchaud, du savon et même une douche à l’extérieur, du linge de rechange, des vêtements à sa taille et des bottes en cuir. « La propreté impeccable de sa tenue lui insuffla une joie de vivre oubliée. » Il y passe des jours d’inaction totale et dort beaucoup.

    Ses voyages avec sa mère étaient des fêtes ; son père restait du matin au soir dans sa librairie. Elle l’emmenait en pèlerinage au monastère de Sankt Peter pour admirer les icônes et écouter la musique sacrée. C’était une belle femme qui attirait l’attention, « différente de toutes les autres femmes », une sensibilité d’artiste. Certains l’insultaient, choqués de voir une Juive dans un monastère.

    Theo voit s’approcher de la baraque une femme à la démarche « incertaine » ; il la prenait pour une paysanne, mais elle porte encore une tunique de déportée et lui demande de l’eau. Elle s’appelle Madeleine. Elle est si faible qu’il lui propose de se reposer là. Quand elle se réveille, il lui désinfecte ses blessures et les bande, la baraque contient aussi une trousse de secours.

    Cette rencontre va bouleverser Theo : quand il lui dit qu’il est de Sternberg et qu’il s’appelle Theo Kornfeld, Madeleine lui demande s’il est le fils de Martin Kornfeld, avec qui elle a étudié au lycée et avec qui elle est restée amie. Ils ont été très proches, puis il a épousé Yetti. « Tu ressembles beaucoup à ton père. » Mais Madeleine tombe très malade, vomit et a beaucoup de fièvre, comme lui quand il a eu le typhus. Il projette de la porter jusqu’au campement des rescapés. Désormais, ce sera la priorité de Theo, même si elle lui demande de continuer sa route. Grâce à elle, il apprend à mieux comprendre son père.

    Le marcheur solitaire a mué en chemin : le sort des autres lui importe plus qu’il ne le pensait, il prête une attention nouvelle aux rencontres, il admire cette femme du camp qui offre café et sandwiches aux rescapés de passage, il prend même en pitié des collabos pourchassés et battus. Aux souvenirs familiaux se mêlent ceux des camarades de camp comme Mandel, un homme simple qui cherchait la compagnie des autres et gardait foi en Dieu. Il avait trente ans « mais la lumière en lui ne s’était pas éteinte. Theo le voyait à présent dans une stupéfiante clarté, comme s’il se tenait près de lui ; visage rond, assez quelconque, aucun trait particulier, si ce n’était une expression d’étonnement continue qui semblait dire : Regarde comme ils nous frappent pour une faute que nous n’avons pas commise. Il n’y a rien à faire, hormis aider nos compagnons. »

    Il y aura d’autres rencontres intenses sur le chemin de Theo Kornfeld. Le retour des rescapés a été lent et compliqué après la seconde guerre mondiale, pour toutes sortes de raisons (voir La Trêve de Primo Levi). Dans le récit d’Appelfeld, on comprend qu’affaiblis physiquement, ils avaient aussi du mal moralement à se séparer les uns des autres, en plus de leurs craintes : ils ignoraient qui avait survécu parmi leurs proches et dans quel état ils allaient retrouver l’endroit qu’ils avaient dû quitter. Des jours d’une stupéfiante clarté ou l’humanité retrouvée.

    * * *

    Changement de rythme pour les dernières semaines de l’été :
    le lundi, un billet ; le jeudi, un extrait. Bonne lecture !

    Tania

  • L'accord

    stéphane lambert,l'apocalypse heureuse,récit,littérature française de belgique,autobiographie,pédophilie,famille,écriture,homosexualité,mort,reconstruction,grèce,culture,extrait« L’ensoleillement de l’île des Cyclades où j’écrivais ces lignes semblait prolonger l’accord que j’avais entraperçu, guidé par les mots du thérapeute. Cette luminosité n’était pas qu’extérieure – peut-être avais-je au fond de moi un paysage grec, ce n’était pas invraisemblable puisque dans les derniers mois de sa grossesse ma mère avait séjourné dans le Péloponnèse. L’idée que ce cadre réduit aux stricts éléments premiers (terre, mer, ciel, vent, soleil) baignait dans mes grands fonds me plaisait. Son âpreté me ramenait à un dénuement auquel j’aspirais. Les considérations secondaires qui empoisonnaient mon quotidien se révélaient ici instantanément caduques. Un grand calme régnait en maître, battu en vain par les bourrasques. La splendeur tragique de ces paysages où je me sentais si bien provenait d’anciens cataclysmes.

    […] tout cela avait été sculpté par les ravages d’éruptions volcaniques. Ici l’apocalypse avait déjà eu lieu. La dévastation avait engendré la beauté avant qu’à son tour la beauté ne sème la dévastation. Dans ce décor propice à l’invention des dieux, nous nous baignons tranquillement aux portes de la mort, savourant la proximité du ciel et de l’abîme. »

    Stéphane Lambert, L’Apocalypse heureuse

  • Apocalypse heureuse

    De Stéphane Lambert (°1974), je ne connaissais pas grand-chose en dehors de ses essais sur l’art – j’ai aimé Le Vertige et la foi, son texte sur Nicolas de Staël. L’Apocalypse heureuse a remporté en 2022 le prix Victor Rossel. Ce récit sur son enfance chaotique et la fracture familiale, il l’a dédié à son père. S’il se termine sur une note d’apaisement, c’est surtout de souffrance qu’il s’agit dans ce livre en deux parties : « La maison qui n’a pas existé » et « Le jardin caché ».

    stéphane lambert,l'apocalypse heureuse,récit,littérature française de belgique,autobiographie,pédophilie,famille,écriture,homosexualité,mort,reconstruction,grèce,culture

    En se rendant chez un médecin pratiquant la thérapie EMDR, après plusieurs essais de psychothérapie et psychanalyse, il passe devant l’école primaire qu’il a fréquentée sur le boulevard. En face, il avait visité une maison dans un clos fleuri avec ses parents en éprouvant le désir d’une vie nouvelle, mais cela ne s’était pas réalisé : « cette maison n’avait pas existé, le rêve s’était avéré impossible. »

    Le hasard, aussi improbable que cela paraisse, veut que le cabinet médical qu’on lui a indiqué se trouve dans l’immeuble de D., l’ami de ses parents qui avait « abusé » de lui, trente ans plus tôt. Son nom y figure encore sur une sonnette. Pourquoi s’obstiner à vouloir écrire là-dessus, à s’arracher du monde alors que  l’été l’appelle à la fenêtre sur l’île grecque où il séjourne comme chaque année ?

    Sur une photo de vacances en Bretagne, prise par D. qui les accompagnait, il voit son regard d’enfant fasciné vers lui et l’air abasourdi de ses parents, qui devinaient peut-être ce qui se passait sans réagir. Quand ils l’avaient su, avertis par des rumeurs, ils s’étaient tus. A la demande du médecin, à qui il a parlé immédiatement de la « relation amoureuse » qu’il avait cru vivre à dix ans (sujet de son premier roman), il cerne les moments de son enfance et de son adolescence qui l’ont « émotionnellement le plus marqué ».

    En premier, il cite le jour de la séparation de ses parents, deux ans après cette photo. Son père se tenait sur la terrasse de ce qui était leur appartement au huitième étage, sa mère était assise près de lui sur le siège avant du camion de déménagement. C’était « mieux comme cela », mieux que les disputes violentes entre des parents que son frère et lui tentaient parfois de séparer. De cette tragédie lui viendrait « l’incapacité de croire en ce que l’on vit. »

    Sa mère lui avait ensuite présenté son amant, un homme marié, banal. L’image qu’il se faisait d’elle en avait pâti durablement. Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre. L’adolescent avait trouvé refuge dans une vie intérieure, dans la lecture, considérait Maupassant « comme un frère ». Quand il avait téléphoné à sa mère, trente ans plus tard, pour lui annoncer que Jan, son compagnon depuis dix-neuf ans, voulait le quitter, elle avait répondu : « Mais Stéphane, tu n’es pas quelqu’un de facile ! » Quant à son père, dépressif, il avait trouvé une autre compagne. Son fils ne croyait plus ni aux familles réussies, ni à la valeur des études, sans trouver son chemin.

    Contre le silence, il avait trouvé quelque chose qui le tenait en vie : l’écriture, « une échographie du vivant, qui rendait perceptibles les bruits sourds à l’intérieur du silence. » La seconde partie s’ouvre sur la mort de son père, moment névralgique. Un jour, « le jour mémorable où je crus que le ciel ma tombait sur la tête », il avait appris dans la même heure « que Jan avait été violemment agressé à Rio et que [son] père venait d’être transféré aux soins intensifs ».

    Lorsque son père en était sorti pour une chambre à l’étage, lui était parti à Amorgos, dans les Cyclades, sans se douter qu’il y ferait une nouvelle rencontre amoureuse. « A une soixantaine de kilomètres à vol d’oiseau d’Amorgos, un certain Jean […] écrivit L’Apocalypse dans une grotte sur les hauteurs de Patmos. »

    Richard Blin : « La question de l’intime et celle du processus de création convergent toujours chez Stéphane Lambert » (Le Matricule des Anges). Evocation d’une souffrance longtemps tue, obsession de la mort, difficulté à se reconstruire, apaisement dans l’écriture, L’Apocalypse heureuse de Stéphane Lambert est un récit qui va « de la tourmente à la sérénité », comme l’écrit Jeanine Paque dans Le Carnet et les Instants.

  • Je me rappelle

    Tesson Les piliers de la mer.jpg« Sur les stacks dont le sommet est boisé, nous accrochons nos cordes au tronc de l’arbre le plus solide.
    C’est le cas à Terre-Neuve où les sapins hérissent le haut du pilier. Ces arbres sont de la même essence que ceux de la falaise d’en face. La côte en reculant a laissé trace de ce qu’elle fut. Les arbres sont le souvenir de l’ancien monde uni, avant dislocation. Depuis des siècles, ces conifères meurent sur la minuscule surface du sommet, isolés de leurs frères de la côte. Ils repoussent sur leur propre humus, en vase clos. Dans les villes, parfois, demeure une jolie façade de pierre, oubliée entre deux immeubles. Dans une foule rogue, surgit un doux visage. Il signale ce que fut l’ancien temps. Ainsi le stack. « Je me rappelle » est sa devise. »

    Sylvain Tesson, Les piliers de la mer

  • Tesson et les stacks

    Les piliers de la mer confirment à quel point Sylvain Tesson reste un adepte du mouvement, un besoin vital pour lui. En épigraphe de ce récit dédié à son père « qui avait horreur du vide », il cite Jean Grenier : « Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j’ai reçu de la poésie. »

    tesson,les piliers de la mer,récit,littérature française,stacks,alpinisme,voyage,exploration,aventure,culture
    Les falaises d’Etretat et la célèbre aiguille qui a inspiré les aventures d’Arsène Lupin
    dans le roman de Maurice Leblanc en 1909 © Hauke Schrde/dpa-Zentralbild via Getty Images

    En ce XXIe siècle où il reste peu de lieux secrets sur la terre dûment cartographiée, où « l’on fait la queue pour grimper l’Everest », l’aiguille d’Etretat, en couverture de L’aiguille creuse de Maurice Leblanc, lui indique un jour une sorte de « terra incognita » : « Il y avait là-haut un espace préservé. » D’où la constitution d’une « fine équipe » pour y grimper : l’un s’occupera du canot, l’autre des vivres, « Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l’opération. »

    L’expérience lui paraît plus qu’un « bon coup » : « Là-haut sur l’aiguille blanche, j’ai éprouvé une joie douloureuse », un moment miraculeux « entre le temps, l’espace et mon propre cœur. » C’est ainsi qu’est né le désir de revivre cette « illumination » et qu’avec Du Lac, ils ont passé « des années à grimper sur les stacks ». En anglais, « sea stack » signifie « aiguille maritime », colonne dressée à quelques encablures du rivage.

    « En bas l’écume, en haut les plumes. La mer bave au pied, un goéland coiffe le sommet, entre les deux : la roche. » En français, on le nomme « pilier d’érosion de recul de la côte ». Le stack ne dépasse pas la hauteur du plateau côtier. Tesson en dessine l’évolution : l’arche qui s’ouvre dans la roche sous le ressac, la voûte de l’arche qui s’effondre, le pilier qui reste et s’affine, tandis que la côte continue à reculer. « C’est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C’est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

    Les lectures de l’écrivain viennent à la rencontre de ses élans lyriques. Il sait raconter et décrire ses voyages, ses escalades, ses ressentis. J’admire comment il transforme l’expérience de l’exploration, concrète, physique, en réflexion sur le monde et sur la vie. « Nous grimpons des stacks de toutes sortes. De grès, de marbre, de lave ou de granit, dans moult mers, devant des populations d’oiseaux divers, certains à plumes bariolées, d’autres en spencer sombre, les uns au regard fou, les autres au bec en feu. » Contre ceux qui ne voient dans de telles équipées qu’une perte de temps, il s’en remet à Kenneth White, fondateur de la « géopoétique », contemplateur des étoiles et des tempêtes, des fleurs, du vent dans les bruyères.

    « Le stackisme consiste à repousser la mélancolie en se portant aux bords du monde. » Les citations abondent. Les aveux affleurent parfois : « Tout plutôt que l’ennui, c’est-à-dire le face-à-face avec soi-même. » Il note les noms (connus ou baptisés par eux) de la centaine de stacks grimpés avec Du Lac sur une carte du monde qui se déplie à la fin du livre : « Fouler un mètre carré intouché sur la surface de la Terre est un luxe. » « Toute ma vie, j’ai aimé les propositions de repli hors du monde. » Il savoure les libertés, « ces petites souplesses » qui donnent son charme à la vie.

    Les stacks symbolisent la distinction : refus de la codification commune, de l’ordre du temps, passion pour « ce qui démarque ». « Robin des Bois, Nietzsche, Monte-Cristo et Soljenitsyne ne sont pas des stacks. Ils ont des buts. Ils s’écartent du groupe mais agissent sur lui. […] Pour Kafka, c’est différent. Incompris, il décrit l’obsolescence de l’homme, le système comme broyeuse. Il meurt résigné, à peine publié. Il ne cherche pas à abattre le moloch. Il se contente de le peindre, écoeuré. En cela, lui est plus stack que les autres. Le dégoût est un moteur de vie parmi d’autres. »

    Le récit d’une succession d’ascensions engendrerait de la monotonie, l’écrivain a su élargir et varier son propos en décrivant le mode opératoire de leur entreprise tantôt plus facile, tantôt plus difficile que prévu, les rencontres, l’esprit d’équipe, ce que leur inspire le monde vu du haut d’un stack. Le sujet est original, l’expérience peu commune, l’enthousiasme de Sylvain Tesson intact. Les piliers de la mer : une lecture pour s’évader, imaginer, contempler. Ces piliers « vibrent ». « La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe. »