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nouvelles - Page 5

  • Indifférence

    « Car les chats ont tous une nature plus ou moins réservée et devant des tiers ne se montrent jamais tendres à l’égard de leur maître, mieux encore font exprès
    de se comporter avec une extrême indifférence. »

    Junichirô Tanizaki, Le chat, son maître et ses deux maîtresses

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  • Lily la chatte

    Une chatte, un homme, deux femmes – tout de suite, on pense à La Chatte de Colette, délicieux roman de la jalousie. Junichirô Tanizaki (1886-1965), dans Le chat, son maître et ses deux maîtresses (1936), conte en une centaine de pages le sort de la chatte Lily, chère au cœur de Shozo, « homme aimé des femmes » avec l'air d’éternel gamin qu'il garde à trente ans.

     

    Hasard de lecture, le récit débute ici aussi par une lettre. Shinako, l’ex-femme de Shozo renvoyée à la solitude d’une chambre modeste chez sa sœur, prie Fukuko, la nouvelle compagne de Shozo, de bien vouloir lui céder la chatte pour lui tenir compagnie. « Je vous rappelle qu’il m’a jetée dehors pour se mettre en ménage avec vous, parce qu’il ne me supportait plus. Or s’il avait besoin de sa Lily tant qu’il a vécu avec moi, qu’est-elle d’autre qu’un obstacle maintenant que vous êtes ensemble ? » 

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    Fukuko n’est pas insensible aux arguments de sa rivale. Sous ses yeux, Shozo joue avec la chatte qu’il nourrit de chinchards marinés, un plat préparé par Fukuko, qui les déteste, pour le seul plaisir de Shozo. Lui se contente d’en suçoter le vinaigre pour les abandonner à Lily dans un jeu bien rodé de part et d’autre. En complotant avec la mère de Shozo et quelques autres pour éjecter Shinako, Fukuko a feint d’aimer les chats. C’était facile avec Lily, « une chatte très jolie comme on n’en voyait guère dans les environs, tant par son pelage doux au toucher, le lustre de son poil, que par son minois et son allure ». Fuyant comme une anguille, Shozo ne prend pas sa compagne au sérieux quand elle lui demande de laisser Lily à Shinako, reste évasif. Or plus elle y pense, plus Fukuko tient à voir partir l’animal qui prend trop de place entre eux. La voilà qui pince « férocement » les fesses de Shozo pour obtenir une réponse claire et nette : Lily ou elle, qui veut-il garder ? Shozo cède et obtient tout de même une semaine de délai.

     

    Une fois déjà, Shozo avait abandonné la chatte à un marchand de quatre-saisons, mais un mois plus tard, Lily était revenue par elle-même chez son maître, tout ému de cette preuve d’affection. Dix ans plus tôt, en apprentissage dans un restaurant, Shozo avait adopté le joli chaton écaille de tortue et depuis lors, n’avait cessé d’apprécier son caractère irrésistible et son intelligence – « il se disait en son for intérieur que quiconque n’avait pas durablement partagé comme lui la vie d’un chat ne peut rien comprendre à leur charme. » Ce n’est que pour la paix du ménage que Shozo fait enfin porter Lily chez Shinako, espérant que la chatte vieillissante y soit bien traitée.

     

    La stratégie de sa première épouse repose évidemment sur l’affection entre le maître
    et l’animal. Pour se venger des machinations qui l’ont séparée de son mari, Shinako espère voir Shozo revenir vers elle pour prendre des nouvelles de la chatte. En attendant, Lily reste prostrée dans sa nouvelle chambre, refuse de s’alimenter. A la première occasion, elle s’enfuit, mais réapparaît à la fenêtre trois jours plus tard. « Puis, chose inouïe, elle s’avança tout droit sur Shinako, assise sur sa couche,
    et posa les pattes avant sur ses genoux. »
    C’est au tour de Shinako de mettre le
    nez « dans la fourrure enrobée de cette odeur de foin propre aux chats » et de s’exclamer « ma Lily ! » comme Shozo autrefois. Et l’on verra si le maître tombera
    ou non dans le piège qui lui a été tendu.

     

    Trois nouvelles suivent ce récit de Tanizaki : Le petit royaume (1918), Le professeur Rado (1925) et Le professeur Rado revisité (1928). Les deux dernières tournent autour de la visite que rend un journaliste à un éminent professeur dans sa villa pour un entretien. Très en retard et fort négligé, le professeur Rado s’ennuie visiblement, répond à peine aux questions. Ce n’est qu’en faisant le tour de la maison en partant, quand il aperçoit une scène très inattendue entre une adolescente et le professeur dans son bureau que le journaliste comprendra mieux ce qui intéresse son hôte. Quelques années plus tard, ils se rencontreront à nouveau dans un cabaret, et cette fois, curieux d’une belle danseuse qui le fascine, le professeur en dira davantage au journaliste.

     

    Quant au Petit royaume, c’est l’histoire assez effrayante d’un instituteur sans le sou qui finit par s’installer à la campagne en espérant y faire vivre mieux sa femme et ses sept enfants. Professeur « compétent, dévoué et juste », Kaijima observe l’étrange manège de sa classe autour d’un nouvel élève, Numakura, qui leur tient tête à tous et devient rapidement un meneur respecté. Fort de son expérience, il convoque un jour
    le « chef de bande » et le félicite pour ses qualités, tout en lui demandant de les mettre au service du bien et des bonnes manières. D’abord désorienté par ce pacte inattendu, l’intéressé sourit et devient le héros de sa classe, bientôt considérée comme « modèle » dans l’établissement. Le fils de Kaijima, qui est son condisciple et refuse absolument de moucharder, est tout de même forcé d’expliquer d’où viennent les sucreries et objets divers qu’il rapporte à la maison, de prétendus cadeaux qu’il n’a
    pu se payer avec le maigre argent de poche dont il dispose. Kaijima découvre alors l’étendue du pouvoir de Numakura et comment il s’enrichit alors que son professeur court à la ruine – de quoi lui faire perdre la raison.

     

     

    Tanizaki, avec Kawabata, « l’un des premiers écrivains japonais qui aient été lus et appréciés en Occident de leur vivant » (Encyclopedia Universalis), est l'auteur d'un essai fameux, Eloge de l’ombre, qui m' a été recommandé - un jour viendra. Dans ses nouvelles, l'auteur ne juge pas ses personnages. Il les décrit, ainsi que leurs conditions de vie, leurs obsessions, sans fioritures, attentif à ces moments où « une petite lueur de vie » s’allume dans leur regard. Comme l’écrit J.-J. Origas, « chaque récit de Tanizaki est un piège. »

  • Ghelderode conteur

    Peu lu en France, bien que son théâtre haut en couleur lui ait valu des succès parisiens au milieu du siècle dernier – La balade du Grand Macabre, en particulier, qui a inspiré un opéra au compositeur hongrois Ligeti – Michel de Ghelderode conteur est méconnu.  Les Sortilèges et autres contes crépusculaires (1941) révèlent les fantasmes et les hantises de cet écrivain belge de langue française qui se revendiquait de Flandre et habitait Bruxelles. « Qui a bien lu ces récits sait tout de mon âme », confie-t-il dans une lettre à Henri Vernes.

     

    L’écrivain public est la première de douze nouvelles fantastiques. « Dans ce temps-là, j’avais mon habitacle au quartier de Nazareth. C’était une région dépeuplée, à proximité des talus, des anciens remparts et envahie par la végétation, comme si la proche campagne se fût avancée dans la ville pour reprendre son territoire. » Passé indéterminé, no man’s land, c’est le terrain de prédilection du narrateur ghelderodien : « Le Temps n’y existait guère, et les cloches qui paraissaient tinter dans les arbres étaient assurément folles. » Visiteur régulier d’un petit musée des arts populaires dans un ancien béguinage, le voilà qui s’entiche
    de l’écrivain public Pilatus, un mannequin installé à une table, derrière la fenêtre d’une chapelle désaffectée. « J’eusse aimé être Pilatus, dans un éternel silence : un homme oublié des hommes, qui sait écrire merveilleusement et qui n’écrit jamais, sachant que tout est vanité. »
     

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    Comment rendre le mystère de ces récits sans éventer leur secret ? Il faudrait raconter ces « songes devenus mauves avec le soir », l’été qui s’écoule « comme coule une lave » et retient le promeneur chez lui. Chaque soir, son esprit chemine pourtant jusqu’à la chambrette de Pilatus. Quand délivré de la canicule, il retourne enfin le voir, le concierge a pris la place du mannequin gisant derrière lui, décoloré par un soleil excessif. Le bonhomme s’étonne de l’entendre évoquer ses absences : tout l’été, dit-il, il l’a aperçu « à la brune », l’avant-veille encore, s’asseyant à la place de Pilatus et écrivant jusqu’à l’obscurité !

     

    Ce solitaire qui lui ressemble – « un inadapté que l’existence ordinaire désenchantait et qui se mouvait dans un monde imaginaire » – et à qui
    surviennent d’improbables rencontres, Ghelderode lui plante chaque fois un décor singulier. Ainsi, la ruelle du Chien marin, dans Le diable à Londres. Sur une porte,
    un nom prometteur, Mephisto ! Il y frappe, on l’introduit dans une petite salle de spectacle. « J’eus la respiration coupée : sans roulement de tambour, ni émission de fumées, le diable venait de bondir sur la scène, silencieux, souple et discret comme un chat : hop ! » Double malentendu. Ce diable, « le plus humain des hommes, collectionneur de reliures, amant des fleurs, ami des oiseaux », attend un impresario ; le passant espérait davantage. Tous deux découvrent leur « aptitude au farniente crépusculaire » et se donnent rendez-vous… en enfer.

     

    J’ai une prédilection pour Le jardin malade. Le nouveau locataire d’un « hôtel privé, de fière allure » s’installe au rez-de-chaussée avec Mylord, son caniche noir, heureux du grand jardin à leur disposition, même si la demeure presque en ruine est promise à la démolition et son jardin à l’abandon. A la tombée de la nuit, il y voit « de furtives phosphorescences » qui inquiètent et le maître et le chien. De terribles présences vont donner corps à ce malaise : un chat lépreux, baptisé Tétanos, un petit moine en capuchon qui se cache… Le cauchemar sera impitoyable.

     

    Parmi les « objets étranges qui ont vécu » d’un antiquaire rusé, un client s’intéresse à un ciboire ancien (L’amateur de reliques). Pour amuser son chat, son maître actionne un ludion en forme de petit diable dans un bocal en cristal, jusqu’au jour où celui-ci s’en échappe (Rhotomago). Voler la mort, Nuestra senora de la Soledad, Brouillard, Un crépuscule, Tu fus pendu, L’odeur du sapin… L'univers ghelderodien est porté par une langue baroque, luxuriante. Plusieurs de ces contes
    sont dédiés par Ghelderode à des amis artistes ; ainsi Sortilèges : « au cher et grand Ensor, ces pages où se trouvent évoquées – avec une nostalgique dilection – un décor, un temps, un monde abolis. Après vingt-cinq ans d’inaltérable admiration. »

  • Naturellement

    « Les mouettes virevoltent dans le ciel en poussant de grands cris. Recherchent-elles leur pitance ou expriment-elles leur joie ? Elles utilisent un langage ignoré des hommes. En comprendre le sens est sans importance, ce qui importe, c’est cet oiseau qui vole avec force dans le ciel et qui crie fort ; là, le sens apparaît naturellement. »

     

    Gao Xingjian, Une canne à pêche pour mon grand-père (Instantanés)

     

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  • Une canne à pêche

    J’ai découvert Gao Xingjian grâce à son prix Nobel en l’an 2000 et  à travers un long roman dans lequel je ne suis pas vraiment entrée, malgré son titre prometteur,
    La montagne de l’âme (1990). Condamné à l’exil à cause de sa liberté de parole, l’écrivain chinois Gao Xingjian vit en France depuis vingt ans et a aujourd’hui la nationalité française. Ensuite j’ai découvert le peintre et ses magnifiques encres de Chine sur papier de riz. C’est par ce double éclairage, littéraire et graphique, que le recueil de nouvelles Une canne à pêche pour mon grand-père a attiré mon attention sur la table d’un libraire, entouré d’un bandeau : « Les arts déco habillent les Nobel ! » (édition spéciale à tirage limité) Une couverture originale en noir et blanc, due à Fanny Le Bras.

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    Le temple m’a rappelé La montagne de l’âme par le sujet, un jeune couple en voyage de noces. « Dans notre vie si courte, le bonheur est en fait assez rare.
    Que ce soit Fangfang ou moi, nous avions connu une époque où l’on devait braver les tempêtes et affronter le monde. Pendant la période de grande catastrophe nationale, nos familles et nous-mêmes avions pas mal souffert,
    nous avions enduré tellement de malheurs. Sur le sort de notre génération,
    nous avions vraiment de quoi nous plaindre. Mais nous ne voulions plus parler
    de tout cela ; l’important, c’était qu’à présent nous connaissions enfin le bonheur. »
    C’est par hasard, le train restant à quai dans un chef-lieu de district, qu’ils aperçoivent de loin le temple de la Parfaite Bienveillance - « sous la lumière du soleil, ses tuiles vernissées jaune d’or »  - et qu’ils décident d’y aller faire un tour, sur le flanc de la colline. Un homme y arrive après eux, accompagné d’un enfant. Une rencontre.

    La nouvelle suivante, L’accident, contraste évidemment. Sans déflorer l’intrigue, j’y ai noté des couleurs : « le manteau gris de demi-saison », les « habits de printemps bleu clair », la « bâche à petits carreaux rouges et bleus » sur une carriole d’enfant tirée par une bicyclette. Après ce drame urbain, La crampe se déroule à la plage, un jour d’automne. Avant de se jeter à l’eau, un homme remarque parmi un groupe de jeunes gens « une jeune fille en maillot de bain rouge ». Mais à un kilomètre du rivage, le nageur est saisi d’une crampe. Il se bat, conscient d’être dans la mer un
    point noir dont personne, sur la plage, ne devine les difficultés.
    Dans un parc est presque entièrement dialogué. Un homme et une femme qui se sont aimés puis perdus se rencontrent sans se retrouver. « Dans le halo lumineux des lampadaires, les peupliers agitent imperceptiblement leur jeune feuillage vert tendre aux reflets de satin. »

     

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    La nouvelle éponyme commence avec l’achat coup de cœur d’une canne à pêche, en souvenir du grand-père qui fabriquait les siennes en bambou. Les souvenirs affluent de ce pêcheur qui emmenait son petit-fils au Lac du Sud et était aussi chasseur. Par exemple, sous l’avant-toit de sa maison, voici les « cages où mon grand-père
    élevait des oiseaux, une grive et un merle huppé ».
    Et avec lui la grand-mère qui « semblait toujours parler de quelque chose enfoui enfoui enfoui, encore enfoui enfoui enfoui enfoui, ces souvenirs crissent sous tes pieds qui foulent le sable. » Mais comment se promener en ville avec une canne à pêche sur l’épaule ? Où la ranger dans l’appartement à l’abri des maladresses de son petit garçon qui voudra sûrement y toucher ?

      

    Des Instantanés terminent le recueil de Gao Xingjian. De courts fragments autour d’un homme seul, sur la plage, dans une chaise longue. Soleil doux. Sommeil. Mélodie de la marée ou du vent. Par petites touches, nous entrons dans l’imaginaire d’un écrivain, dans ses rêveries ponctuées par le cri des mouettes. L’écriture est visuelle, mais pas seulement. Le dehors et le dedans s’y frôlent, le réel et l’imaginé, les sensations et les sentiments. C’est sobre. C’est fluide. Comme une encre de Chine.