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Culture

  • Sur un air de jazz

    Jan (sur un air de jazz) est le septième titre d’Emmanuelle Pol mentionné par la maison d’édition qui publie ses romans et nouvelles depuis 2009. Née à Milan d’une mère française et d’un père italien, elle a grandi en Suisse et vit à Bruxelles depuis une quarantaine d’années. Je ne la connaissais pas. La couverture très graphique de Jan (deux mains sur un clavier, des touches colorées) annonce bien ce récit où sa compagne raconte la vie d’un pianiste de jazz rencontré sur le tard et leur complicité.

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    Deux pages sur le pays où Jan est né, « une région où s’étendent à perte de vue des champs de betteraves et de pommes de terre », un paysage « conçu pour la grisaille, la pluie et la bourrasque » – des clichés sur la Flandre belge que l’autrice reprend à son compte. Puis vingt-quatre chapitres qui s’ouvrent tous sur quelques lignes en italiques. J’ai aimé ces ouvertures qui rendent une atmosphère musicale, un tempo, un ressenti : « Fragilité, sensibilité, son feutré à fleur de peau. »

    Pas de portrait de Jan à proprement parler, mais un étonnement admiratif pour son « incroyable gentillesse ». « Un genre de pureté d’enfant. Un truc d’extraterrestre. » Un grand corps timide, souple, un homme « joyeux ». C’est dans un bar bruxellois bien connu (qui ressemble à l’Archiduc), presque vide en août – « un des concerts gratuits du dimanche après-midi » –, qu’elle croise le regard du pianiste et qu’ils se parlent pour la première fois.

    Les yeux de Jan, ses mains, ses oreilles, sa voix, ses jambes, l’amour avec lui, le bonheur d’être ensemble. Après avoir exercé divers métiers, eu « des hommes de toutes les couleurs et de toutes les classes sociales », la narratrice était seule, restée proche d’anciens amants mais indépendante. Jan était seul aussi, excepté « son pote Jozef », ami d’enfance : « Aussi vulgaire que Jan était délicat. Aussi brutal que Jan était doux. Aussi paresseux que Jan était bosseur. »

    La musique était sa priorité : « aléas de l’inspiration », tournées, hauts et bas des ventes, affaires d’argent, « faire le job ». La nouvelle petite amie de Jozef, surnommée « Comtesse », plus âgée que lui, parlait volontiers français, ce qui a aidé la narratrice à entrer dans leur cercle. Elle avait emménagé chez Jan, mais seuls les privilégiés passaient le seuil de son studio, sa « grotte ». « J’étais chez moi partout, mais pas là. » Parfois Jan y emmenait ses amis en fin de soirée.

    Jan travaillait pendant des heures au piano. Alors elle allait se promener dans les rues venteuses ou montait dans un tram au hasard, observait les gens, les touristes, les familles. « Et soudain ce fut une évidence : si j’étais tombée si amoureuse de Jan, c’est aussi parce qu’il représentait à mes yeux la figure parfaite, la quintessence, l’incarnation même de ce pays triste et joyeux, ce pays morne et vivant, ce pays divisé, têtu, fragile, désordonné, rêveur et commerçant, ce pays qui m’avait accueillie et que j’avais adopté. »

    Nicole, la mère de Jan – qu’il salue d’un « Dag’ Mama » –, porte un prénom francophone venu de « l’époque où la bourgeoisie flamande se piquait encore de parler français » et aime la poésie française. Jan, lui, déteste évoquer son passé ; Nicole surprendra sa compagne en lui expliquant le choix du prénom de son fils (lui semble ignorer en ignorer les raisons). Bon élève, il avait été inscrit tôt au Conservatoire. A dix-sept ans, c’était décidé : il serait musicien.

    Jozef, enfant brutal, s’était pris d’une amitié viscérale pour ce garçon apparemment si faible, délicat. Quand celle qui partage à présent sa vie remarque que Jan lui donne de l’argent pour l’aider, il répond que son ami n’a pas eu de chance et que ça ne regarde personne. Il va même l’engager comme impresario, sans se rendre compte de ses mauvais choix et de ses erreurs. On sent qu’entre eux, ça finira mal.

    Jan est le roman d’une vie dédiée au jazz – l’harmonie, l’improvisation, le rythme – dans un pays dépeint d’une manière forcément subjective. La romancière y montrer les joies et les aléas de la création artistique, les difficultés de la vie d’artiste. On y découvre leur vie intime et, à travers les yeux de la narratrice, la Côte belge, Ostende, la mer du Nord dans les toiles des peintres, Gand préféré à Bruges, les bons restaurants, le formidable Black Cat dont le patron est un ami de Jan et qui sert de cadre à un enregistrement live mémorable.

    Emmanuelle Pol entrelace ces thèmes romanesques : « Jan, Jozef, la musique, l’amour et la Belgique ». Dans Le Carnet et les Instants, Michel Zumkir apprécie « la manière dont Emmanuelle Pol raconte cette histoire d’amour entre sexagénaires — une tranche d’âge rare dans les romans — et la manière dont elle évolue. Rien de simple, rien de lisse. » Cette évocation d’une vie avec un musicien ne manque pas d’originalité.

  • Egaré

    Tolstoï Le Journal d'un fou.jpg« Je m’étais égaré. La maison, les chasseurs, tout était loin, et le silence seul à l’entour. Transpirant, fatigué, je ne savais que faire. M’arrêter, c’était m’exposer à mourir de froid. Marcher ? Je n’avais plus de forces. Nulle réponse à mes appels. Tout autour, c’était la forêt, sans points de direction. Je m’arrêtai et, atterré, je sentis que l’atroce inquiétude d’Arzamas et de Moscou, mais cent fois plus forte, revenait. Le cœur battant, grelottant de tout le corps, j’attendais quelque chose. Etait-ce la mort ? Pourquoi ? Je n’en veux pas ! et comme à Moscou, j’allais encore questionner Dieu, quand je sentis nettement que je ne devais pas le faire, qu’il ne fallait pas compter sur lui, qu’il avait dit tout ce qu’il fallait et que moi seul étais coupable. »

    Léon Tolstoï, Les mémoires d’un fou

  • Mémoires d'un fou

    Extraits des œuvres posthumes de Léon Tolstoï (1828-1910), Le réveillon du jeune tsar et trois autres contes (traduits du russe par Georges d’Ostoya et Gustave Masson) datent de 1884 à 1905. Après avoir revu le film Guerre et Paix de King Vidor (1956) à la télévision, avec Audrey Hepburn en Natacha Rostov et Henry Fonda en Pierre Bezoukhov, si émouvants, j’ai trouvé ce petit Folio de Tolstoï à la bibliothèque.

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    Les Mémoires d’un fou, le plus ancien des quatre contes (connu aussi sous le titre Le Journal d’un fou), est le récit d’un homme qui vient d’être examiné par les médecins : « ils se sont mis d’accord pour déclarer que je n’étais point atteint d’aliénation mentale ». Lui est convaincu du contraire, mais s’est efforcé de rester calme pour éviter un placement à l’asile. Il souffre d’un mal qui remonte d’après lui à l’enfance. Vers cinq, six ans, mis au lit par sa vieille nourrice Eupraxie, il avait entendu la gouvernante crier contre elle « à propos d’un sucrier » et avait eu la vision insoutenable d’un petit garçon fouetté par un homme monstrueux, qui déclencha sa première crise de sanglots irrépressibles.

    Marié depuis dix ans, il refait une crise du même genre lors d’un voyage en vue d’acheter un domaine. En route, la nuit, il sent la terreur l’envahir avec une terrible peur de mourir et la conscience d’un déplacement absurde : « Pourquoi suis-je ici ? Où vais-je ? Qui fuis-je ? » L’anxiété nocturne et la pensée de la mort le torturaient. On lira comment il finira par y échapper.

    Cette histoire, la plus forte de ce petit recueil, est inspirée par la crise existentielle que Tolstoï a lui-même vécue après avoir terminé d’écrire La Guerre et la Paix, crise qu’il a décrite en ces termes dans son Journal en septembre 1869 : « Brusquement, ma vie s’arrêta… Je n’avais plus de désirs. Je savais qu’il n’y avait rien à désirer. La vérité est que la vie est absurde. J’étais arrivé à l’abîme et je voyais que, devant moi, il n’y avait rien que la mort. Moi, homme bien portant et heureux, je sentais que je ne pouvais plus vivre »

    Ainsi meurt l’amour est le récit souvent dialogué d’un certain Ivan Vassilievitch qui pense, contre l’avis de ses amis, que ce qui arrive à l’homme ne dépend pas tant du milieu où il vit que du hasard. Il aime conter des épisodes de sa vie. Cette fois, il s’agit d’un sentiment amoureux né lors d’un bal – à une époque où il adorait les soirées – et qu’une scène observée dans la rue au petit matin, inattendue, va mettre à mal, ainsi que le cours de sa vie.

    Une âme simple (ou Alexis le pot) raconte la vie d’Aliocha, le second fils d’un paysan. On le surnommait « le pot » parce qu’un jour il était tombé et avait cassé le pot au lait qu’il portait à la femme du diacre. Quand son frère aîné part pour le régiment, à dix-neuf ans, Aliocha, toujours prêt à rendre service, devient l’homme à tout faire d’un marchand. Simple et gentil, aura-t-il droit au bonheur ? Méditation sur les responsabilités, Le réveillon du jeune tsar (au pouvoir depuis cinq semaines) est l’histoire d’une soirée que celui-ci voudrait passer librement avec sa femme, après avoir rempli ses nombreuses obligations. Y arrivera-t-il ?

    Même s’ils sont de qualité inégale et que je leur ai préféré Maître et serviteur, on reconnaît dans ces contes posthumes le questionnement tolstoïen sur le sens de la vie et son art de décrire choses et gens avec réalisme. Comme l’écrit Romain Rolland dans Vie de Tolstoï (1911), « toutes les fois qu’il est en face d’une action, d’un personnage vivant, le rêveur humanitaire disparaît, il ne reste plus que l’artiste au regard d’aigle, qui d’un coup va au cœur. Jamais il n’a perdu cette lucidité souveraine. »

    P.-S. Prendre le temps de relire La Guerre et la Paix.

  • Hors des règles

    Pamuk Benim Adım Kırmızı.jpg« Le peintre, cette nuit-là, assis avec mon Oncle à la lumière de la chandelle, avait peint avec zèle cette miniature étrange, hors des règles, qui ne ressemblait à aucune des scènes habituelles et connues, parce que mon Oncle le payait toujours bien, mais aussi, plus encore, parce qu’il était séduit par cette étrangeté. Car tout comme mon Oncle, le peintre était parfaitement incapable de dire quelle histoire ornait et illustrait ce cheval. Ce que mon Oncle attendait de moi, à plus ou moins longue échéance, c’était que j’écrive, que j’invente les histoires allant avec ces miniatures, moitié vénitiennes moitié persanes, pour les pages qu’il faisait peindre : en regard. C’était la condition impérative au remariage de Shékuré avec moi, mais rien d’autre ne se présentait à mon esprit que les satires du conteur, au café des artistes. »

    Ohran Pamuk, Mon nom est Rouge

  • Le Livre secret

    Entre ses Carnets dessinés découverts en mai dernier dans la jubilation et son dernier roman du siècle dernier, Mon nom est Rouge, que je projetais de relire depuis longtemps, il existe une filiation dont je ne soupçonnais pas la profondeur : Orhan Pamuk est un écrivain passionné par l’image, les couleurs, la peinture. L’intrigue de Benim Adım Kırmızı, traduit du turc par Gilles Authier, se déroule dans l’Istanbul de la fin du seizième siècle, autour d’un atelier où d’excellents miniaturistes travaillent à illustrer un livre secret pour le Sultan.

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    Chaque chapitre donne la parole à un narrateur différent. Le premier à donner son point de vue, si l’on peut dire, est le cadavre de l’un d’eux, Monsieur Délicat, mort au fond d’un puits. La recherche de son assassin et de la raison de ce meurtre sera le fil le plus visible du roman. C’est en 1591 que Le Noir, ancien apprenti, revient de Tabriz, rappelé par son Oncle. Istanbul sous la neige lui semble plus petit, plus pauvre. Il y a foule au cabaret où un conteur satiriste a affiché au mur le dessin d’un chien « croqué en vitesse et sur une méchante feuille, mais d’un art consommé », et lui prête sa voix.

    « Les chiens parlent pour ceux qui savent les entendre. » Le chien conteur évoque Husret Hodja, un prédicateur venu d’Erzurum qui dénonce à la grande mosquée leur « allégeance coupable à des livres qui se réclament faussement de l’Islam » et accuse « notre peuple très cré-chien, vindieu ! de traîtrise et de mécréance ». Que peindre et comment peindre, voilà un autre fil que l’auteur va tirer du début du roman jusqu’à la fin.

    L’Oncle a fait revenir Le Noir pour qu’il se joigne à la confection du livre de miniatures en écrivant le texte qui correspond aux dessins. Dans cet « ouvrage qui doit rester confidentiel », l’Oncle voudrait intégrer ce qu’il a lui-même découvert à Venise : « l’image de quelqu’un » sur le mur d’un palais, qui l’a fasciné. Peinte non pour illustrer un récit, mais racontant sa propre histoire, « un objet pour lui-même ». Il rêve de faire représenter le Sultan de cette manière – un « portrait » – et voilà que le meilleur de ses enlumineurs à la feuille d’or vient d’être tué.

    Shékuré, la fille de l’Oncle, a deux fils : Orhan, six ans, et Shevket, sept ans, toujours à se disputer. Rêvant de revoir sa cousine, douze ans après avoir été amoureux d’elle, Le Noir se laisse accoster par Esther, une colporteuse juive, qui lui indique la fenêtre où pourrait apparaître le visage aimé. Shékuré était tombée amoureuse de lui comme Shirine de Khosrow, les héros d’une célèbre histoire d’amour d’origine persane, mais en avait épousé un autre, parti à la guerre quatre ans plus tôt et jamais revenu. Son beau-frère Hassan l’avait alors gardée chez lui avec ses enfants. Ne voulant pas être traitée en servante, Shékuré était retournée vivre avec eux chez son père. Le Noir et elle pourront-ils un jour se remarier un jour, comme ils le souhaitent ? Cette intrigue amoureuse est un autre fil de la trame.

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    Murshid al-Shirazi (calligraphe), Khosrow découvre Shirin se baignant,
    miniature persane créée vers 1550 à Chiraz, en Perse

    Le lecteur fait connaissance avec les trois autres peintres de l’atelier surnommés Papillon, Cigogne et Olive par Maître Osman qui les a tous formés et connaît leur spécialité. Chacun incarne une des questions clés de leur art : la question du style et de la signature, la question du Temps dans la peinture, la question de la cécité et de la mémoire – en particulier chez les vieux miniaturistes aux yeux usés. Outre les discussions sur la miniature traditionnelle comparée à la peinture occidentale, nous découvrons la vie quotidienne de ces artistes à Istanbul, leur maisonnée, leur famille, leur mode de vie en privé et en public.

    Il est aussi question des rêves, du sexe et de la mort dans Mon nom est Rouge. Cela fait beaucoup et on se demande où l’auteur nous mène quand vers le milieu de ce gros roman, tout prend clairement corps dans deux chapitres clés : « Je suis votre Oncle » où celui-ci, en grand danger, s’entretient avec l’assassin de Délicat et « Mon nom est Rouge », qui répond à la question : « qu’est-ce donc qu’être une couleur ? »

    Le dernier dessin caché du livre pour le Sultan, si on le retrouve, apportera-t-il une révélation ? Mon nom est Rouge demande une lecture attentive des descriptions, des détails des miniatures persanes, l’écoute patiente des histoires vécues ou fictives racontées dans des livres rappelant d’autres livres, il faut s’y intéresser pour ne pas s’y perdre. A travers peut-être le plus oriental de ses romans, Orhan Pamuk nous convie dans un espace-temps qui n’est pas sans lien avec les lignes de friction entre Orient et Occident aujourd’hui.

    Comme l’écrit Belinda Canonne dans une belle étude sur Mon nom est Rouge, « la forme du roman imite celle du Livre secret que doivent réaliser ces miniaturistes ». Ces Mille et une nuits de la miniature offrent à la fois de l’action, du suspense, des sentiments et des réflexions. Orhan Pamuk (qui prête son prénom au fils préféré de Shékuré) fournit à la fin de ce roman foisonnant une chronologie en guise de repères pour ce voyage passionnant à Istanbul, entre images et imaginaire.