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Amour

  • Duplicité

    amélie nothomb,tant mieux,roman,littérature française,belgique,famille,enfance,mère,amour,culture,extrait« Tant mieux : elle avait eu raison de l’invoquer. Elle plaçait son existence entière sous la bannière de cette formule.
    D’avoir réussi à utiliser cette clef dans une serrure qui ne lui était pas destinée força le cerveau d’Adrienne. A son insu, ses méninges en subirent un dommage étrange.
    Ce que l’enfant avait découvert au sujet de sa mère portait un nom qu’elle ignorait : la duplicité. Maman était double, une part d’elle lui échappait. »

    Amélie Nothomb, Tant mieux

    Source de l'illustration (détail) : La Croix

     

  • D'Adrienne à Amélie

    Avec son roman Tant mieux (2025), Amélie Nothomb donne une place dans son œuvre à sa mère, décédée en février 2024, d’une manière très différente par rapport au livre écrit après la mort de son père, Premier sang (2021).

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    Elle conte l’histoire d’Adrienne, une petite fille de quatre ans confiée pour les vacances durant l’occupation allemande à sa « mal nommée Bonne-maman ». Réveil brutal, assiette de harengs au vinaigre avec un bol de café au lait pour le petit déjeuner, interdiction d’aller jouer dehors... La grand-mère maternelle est une sorcière et l’enfant, confrontée à sa méchanceté, trouve un recours dans ces deux mots souvent dits par sa mère : « tant mieux ». Un mantra qu’elle reprend à son compte. « Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid. » (4e de couverture)

    La petite Bruxelloise a dû s’incliner devant la décision de ses parents d’envoyer sa sœur aînée Jacqueline chez « Bonne-maman de Bruges » et Adrienne à Gand pour les deux mois d’été. Elle découvre pour la première fois la « masure sombre et vétuste », à l’opposé de la maison « somptueuse » de l’autre grand-mère. La mauvaise réputation de celle de Gand se confirme dès l’arrivée : « C’est ton sosie, dit la grand-mère à sa fille. Grosse, grasse et stupide. »

    Issue d’une famille noble, Bonne-maman de Gand avait épousé un riche industriel de Tournai qui a perdu toute sa fortune quand la mère d’Adrienne avait dix ans ; ils avaient dû déménager dans une maison d’ouvrier. Enfermée au salon, la petite s’occupe comme elle peut, et si elle ne peut pas sortir, elle aimerait tout de même « avoir un jouet ». La vieille ne lui donne qu’une cuiller en bois. Adrienne s’en accommode et la baptise « Maïzena ».

    Tout est à l’avenant dans cette maison sordide, où seul le chat de la grand-mère confiné dans sa chambre à coucher va devenir un sujet d’entente. Quand sa Bonne-maman lui dit le nom de l’animal, « Pneu », sa petite-fille futée rétorque « Quel joli nom ! » C’est dans cette chambre où se trouve le portrait d’une belle jeune fille en robe de bal – sa grand-mère dans sa jeunesse – qu’elle obtient d’elle son prénom : Alberte avec A comme Albert son mari, Astrid sa fille, Adrienne sa petite-fille.

    A la fin du mois d’août 1942, la maman d’Adrienne vient la chercher en train et découvre pendant le retour ce que la petite a vécu et la raison de son chagrin : elle n’a pas pu emporter sa chère Maïzena avec elle. Quand elle parle du chat à sa mère, celle-ci est furieuse : elle « exècre » les chats que ses sœurs et elle ont vus dorlotés par leur mère durant leur enfance, tandis qu’elle ne leur montrait aucune affection, comme pour les punir de sa déchéance sociale.

    A la maison, ses parents se disputent. Adrienne découvre que son père fréquente une belle dame et sa mère un beau monsieur et, quand de plus en plus de chats disparaissent dans le voisinage, que sa mère y est pour quelque chose. Si les parents donnent le change à l’extérieur, la nuit, leurs filles entendent des bruits et des cris ; Jacqueline, l’aînée, estime qu’ils devraient divorcer. L’été suivant, elles le passent chez Bonne-maman de Bruges où chacune a sa chambre. Elle leur fait visiter la ville et les musées.

    Année après année, Adrienne comprend de plus en plus de choses en observant ses proches. Enchantée de la naissance d’une petite sœur dont elle aime s’occuper, elle ne s’intéresse plus à l’école, même quand Charlotte est confiée à leur grand-mère brugeoise. A douze ans, Adrienne devient « indépendante » : « Elle réussit son année scolaire avec des notes dont il n’y avait pas lieu de se vanter, mais sans l’aide de personne. Elle continua d’aimer sa petite sœur à la folie et de lui consacrer le plus de temps possible, sans s’effondrer quand celle-ci repartait le dimanche. »

    A la manière d’un conte, dans un récit d’une simplicité étourdissante dont elle a le secret, Amélie Nothomb nous surprend par sa manière de rendre des sentiments profonds. Au bout de l’histoire d’Adrienne, la romancière parle ouvertement de ses propres parents, de la mort de son père puis du déclin de sa mère, atteinte de démence sénile. Elle explique pourquoi elle a parlé aussitôt de lui aussitôt après sa mort, ce qui ne fut pas le cas pour sa mère, et la différence entre l’amour qu’elle portait à l’un et à l’autre. L’histoire d’Adrienne, en fait, c’est celle de sa mère.

    « Depuis une trentaine d’années, de nombreux lecteurs m’ont dit qu’à lire mes livres on sentait mon amour pour mon père et mes préventions contre ma mère. La première impression est aussi juste que la seconde est fausse. » On a envie de lui dire : tant mieux. « Je vis le lot commun, me voici orpheline. Il m’est donné, chaque jour et chaque nuit, de sentir ce que je dois à mes parents et de leur en rendre grâce. »

    Dans une série d’été de La Libre Belgique, sur « le livre qui a changé ma vie », Amélie Nothomb a confié l’importance qu’a eue pour elle, à dix-sept ans, la lecture de Lettres à un jeune poète de R.M. Rilke : « Je n’aurais jamais pensé envisager la vie comme je l’ai fait si je n’avais pas lu ce très beau livre. » (LLB, 1/8/2026)

  • Un autre mot

    « Kyoko revient de la salle de bain. Elle veut s’allonger sur le lit, car elle a mal à la tête. Yûji la suit dans la chambre d’amis que j’ai préparée pour eux. J’apporte les tasses vides dans la cuisine.
    Alors que je fais la vaisselle, mon fils vient prendre de l’eau. Je lui demande :
    aki shimazaki,suzuran,roman,littérature française,japon,muguet,famille,amour,culture,extrait– Tu as offert à ta tante un bouquet de
    suzuran à l’aéroport. C’était ton idée ?
    – Non, c’était l’idée de grand-mère.
    – Je m’en doutais.
    Je lui répète ce que Yûji nous a appris sur cette plante. Tôru réagit calmement :
    – Toxique et mortelle ? Mais qui aimerait en manger ou boire l’eau du vase ? Il y a beaucoup d’arbres et de fleurs comme ça. On n’a qu’à faire attention.
    – Comme tu es sage !
    Il annonce fièrement :
    – Le
    suzuran s’appelle « lily of the valley » en anglais, et « muguet » en français.
    – Comment connais-tu ces mots étrangers ?
    – Par grand-mère.
    – Vraiment ?
    Il hoche la tête et ajoute :
    – Ah, il y a un autre mot en français : « amourette ». »

    Aki Shimazaki, Suzuran

  • Suzuran

    Une bibliothécaire à qui je disais mon enthousiasme pour l’œuvre d’Akira Mizubayashi m’a mis entre les mains un roman en français d’une autre plume née au Japon en 1954, devenue québécoise : Suzuran (2020) d’Aki Shimazaki. D’abord émigrée au Canada, en 1981, elle vit à Montréal depuis 1991. A quarante ans, elle a pris des cours de langue française ; cinq ans plus tard, son premier roman est publié, le premier d’un cycle de cinq, Le poids des secrets. Aki Shimazaki en est à son cinquième cycle. Tous ses romans ont un titre en japonais comme Suzuran (muguet), le premier du quatrième cycle intitulé Une clochette sans battant.

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    Ce roman court a pour narratrice une céramiste japonaise, Anzu, trente-cinq ans, qui vit seule avec son fils. Elle tourne de grands vases ikebana qu’elle expose régulièrement et donne des cours de poterie. « Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie » : ce propos de Confucius lui correspond tout à fait.  Contente du vase réalisé le matin, dont la forme lui a évoqué une clochette, elle l’a nommé « Suzuran ». Enfant, elle rejoignait son grand-père potier à la campagne où il avait son propre four à bois. Il l’avait encouragée.

    Tôru, son fils de dix ans, avait sept ans quand elle a divorcé ; elle en a la garde, mais il passe un week-end sur deux chez son père et va chez lui les jours de cuisson au four à bois. Sa sœur Kyoko a deux ans de plus. « Intelligente, belle et séduisante, elle ne manque pas de soupirants. » Un dimanche, Anzu reçoit un appel d’une amie de lycée qui insiste pour qu’elle participe à la prochaine réunion des anciens élèves. Akira Z., le premier amour d’Anzu, à présent divorcé, y participera. Elle se souvient du beau commentaire qu’il avait eu pour son vase qui avait été primé lors de la fête de la culture japonaise.

    Anzu vit à Yonago, la ville où elle est née, où ses parents vont bientôt quitter leur maison pour une « résidence de retraite ». Elle envisage d’y habiter un jour avec son fils, puisque sa sœur qui habite Tokyo et voyage beaucoup pour son travail ne veut pas revenir là et que son frère a déjà une maison. Aussi est-elle surprise lorsque ses parents lui annoncent la visite de sa sœur pour le « golden week », elle vient présenter « son petit ami », un chercheur en chimie. Kyoko a eu de nombreuses aventures et trouve sa petite sœur naïve.

    Akira avait rompu avec Anzu, après avoir rencontré quelqu’un d’autre. Elle avait connu R. dans un centre sportif et ils s’étaient mariés après s’être fréquentés pendant un an. Puis Tôru était né. A la suite d’un héritage, R. avait acheté une imprimerie mais sans la diriger sérieusement, préférant les sorties, le golf, la laissant seule le plus souvent. Elle avait mis fin à leur mariage. A présent, il venait de faire faillite.

    Quand elle fera la connaissance de Yûji Yamada, le fiancé de Kyoko, Anzu sera tout de suite sous le charme : il admire sincèrement ses créations et sa passion pour la céramique. A la réunion des anciens élèves, les retrouvailles avec Akira sont déconcertantes. Et les révélations qu’on va lui faire à propos de sa sœur vont bouleverser les sentiments d’Anzu vis-à-vis des uns et des autres.

    Suzuran est un roman axé surtout sur la sphère intime et l’évolution d’une famille japonaise. Aki Shimazaki raconte la vie d’Anzu et des siens dans un style « très simple et direct » (Wikipedia). Sans appuyer, un peu trop prévisible, le récit rend curieux du sort d’Anzu, discrète et attachante. A propos d’un autre roman, un critique du Temps voit dans son œuvre une « radioscopie épurée et pudique de la société japonaise contemporaine, sa psyché, ses règles, ses tabous, ses secrets, ses énigmes et ses mensonges. »

  • Le chien

    « […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant. A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. » Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres,Goya,extrait« […] au musée du Prado à Madrid, elle fut hypnotisée non seulement par les grands tableaux de Vélasquez comme Les Ménines, mais encore et surtout par les peintures noires de Goya dont notamment Le Chien, ce tableau presque abstrait qui représente au milieu d’une surface jaune et marron verdâtre la minuscule tête d’un chien presque entièrement enseveli, comme s’il subissait solitairement la destruction du monde par une catastrophe innommable. Une fraction de seconde, tout au fond des yeux d’Aya, l’image de Hanna se superposa à celle du chien qui tournait son regard vide vers le ciel s’effondrant.
    A chaque pas qu’elle faisait dans un musée, où qu’elle fût, elle se demandait si son père avait marché là où elle marchait. »

    Akira Mizubayashi, La forêt de flammes et d’ombres