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tchekhov

  • Chez A. P. Tchekhov

    « Sur les hauteurs d’Aoutka, tailladées de ruelles étroites et tortueuses qui s’élancent jusqu’au ciel, parmi les échoppes tatares et un entassement de villas blanches, un muret blanchâtre, un portillon, une cour proprette, gravillonnée. Au centre d’un jardin dru et exubérant, une maison d’une propreté idéale, surélevée en sa partie médiane, et sur la porte de cette maison une petite plaque de cuivre : A. P. Tchekhov. 

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    Grâce à cette plaque, lorsqu’on sonne, on a l’impression qu’il est chez lui et qu’il va venir vous ouvrir. Mais c’est une dame entre deux âges qui vous ouvre, très aimable et avenante. C’est Maria Pavlovna Tchekhova, sa sœur. La maison est devenue musée, et elle se visite. » 

    Boulgakov, Voyage à travers la Crimée

  • Quelle vérité ?

    Trofimov - Que la propriété soit vendue aujourd’hui ou non, quelle importance ? Il y a longtemps que tout cela est mort, on ne revient pas en arrière, les herbes ont envahi le sentier. Calmez-vous, chère amie. Il ne faut plus vous leurrer. Il faut, une fois au moins dans votre vie, regarder la vérité bien en face.

     

    Lioubov Andréevna - Quelle vérité ? Vous savez distinguer la vérité du mensonge, vous, mais moi, je ne vois rien, c’est comme si j’étais devenue aveugle. Toutes les questions importantes, vous n’en faites qu’une bouchée, mais, mon petit, c’est parce que vous êtes jeune, et qu’aucune de ces questions ne vous a encore fait mal. Vous regardez devant vous, sans crainte, mais vous ne voyez, vous n’attendez rien d’effrayant. Vos jeunes yeux n’ont pas encore découvert la vie. Vous êtes plus hardi, plus honnête, moins superficiel que nous autres, c’est vrai, mais réfléchissez, soyez un peu généreux, ayez pitié de moi. Pensez ! Je suis née ici, moi, c’est ici qu’ont vécu mes parents, mon grand-père, j’aime cette maison, ma vie n’a plus de sens sans la Cerisaie, et s’il faut vraiment la vendre, alors qu’on me vende, moi aussi, avec le jardin… (Elle étreint Trofimov et l’embrasse sur le front.) Rappelez-vous, mon fils s’est noyé ici… (Elle pleure.) Ayez pitié de moi, vous qui êtes bon et charitable… »

     

    Tchekhov, La Cerisaie, acte III

     

  • La Cerisaie et Lioubov

    Lioubov Andréiévna est de retour. Quelle émotion au domaine ! Le train est en retard, on l’attend avec impatience après cinq années d’absence. C’est l’aube d’une journée printanière. Les cerisiers sont en fleurs. Lopakhine, fils et petit-fils de moujik, riche à présent, tient à lui parler dès son arrivée de la situation financière : la propriété est couverte de dettes, elle risque d’être vendue au mois d’août. Mais qu’elle se rassure, il y a bel et bien une solution, lotir et louer le terrain pour les estivants, démolir les bâtiments, abattre la vieille cerisaie.

     

    La Cerisaie Couverture.jpg

     

     

    Au Théâtre de la Place des Martyrs, Théâtre en Liberté propose La Cerisaie, la dernière grande pièce de Tchekhov dans une mise en scène de Daniel Scahaise, jusqu’au 5 mars. Hélène Theunissen, dans le rôle principal, y est une magnifique Lioubov attendrie jusqu’aux larmes en retrouvant « la chambre des enfants » avec son bavard de frère Léonid, qui prononce bientôt l’éloge de l’armoire centenaire. Elle, devant le jardin : « O mon enfance ! O ma pureté ! C’est dans cette chambre que je dormais, d’ici que je regardais le jardin, le bonheur se réveillait avec moi tous les matins, et le jardin était alors exactement pareil, rien n’a changé… »

     

    Ania, la fille de Lioubov, dix-sept ans, joyeuse en général, confie son inquiétude à Varia, sa grande sœur, la fille adoptive de Lioubov : quand elle a retrouvé sa mère à Paris, très entourée mais ruinée malgré la vente de sa villa près de Menton, elle a eu pitié d’elle. L’insouciante Lioubov commande encore ce qu’il y a de plus cher au buffet de la gare, donne de l’argent à quiconque implore son aide. Même si Varia avait demandé, pour ne pas bouleverser sa mère, qu’on ne réveille pas Pétia Trofimov – le précepteur de Gricha qui s’est noyé à sept ans dans la rivière –, celui-ci veut absolument la saluer, quitte à réveiller ses larmes au souvenir de son petit garçon. Elle le trouve vieilli, enlaidi même, « l’éternel étudiant » ne s’en formalise pas.

     

    Joie des retrouvailles, souvenirs, émotions, « le temps passe » à l’ombre d’une menace : Lioubov risque de perdre le domaine si elle ne prend pas de décision, mais ni elle ni son frère qui compte sur l’argent d’une vieille tante ou sur un éventuel emploi à la banque ne peuvent envisager de recourir à la solution « vulgaire » de Lopakhine. « Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie. » (Lioubov) Ania, elle, a « cessé d’aimer la Cerisaie comme avant », elle est sur la même longueur d’onde que Trofimov : « Toute la Russie est notre jardin. La terre est grande et belle, on y trouve beaucoup d’endroits merveilleux. (…) Il est clair, pourtant, que pour vivre dans le présent il faut d’abord liquider notre passé, le racheter, et ce n’est possible que par la souffrance, par un travail extraordinaire, incessant. » A la place des Martyrs, cette Cerisaie, je vous l’avoue, m’a plus d’une fois ramenée à notre jardin belge.

     

    Les acteurs sont remarquables : Bernard Marbaix joue fidèlement le frère loquace, Julie Lenain une lumineuse Ania prête pour « une vie nouvelle », Sylvie Perederejew l’active et tourmentée Varia. Jean-Henri Compère est un formidable Lopakhine en paysan parvenu qui se sent comme « un porc » dans cette famille qu’il aime mais qu’il ne parvient pas à persuader d’agir. Stéphane Ledune, l’étudiant qui se veut « libre comme le vent », porte une casquette et des lunettes à la Tchekhov. Je ne peux les citer tous, les rôles secondaires sont vraiment « habités » eux aussi, mais salue tout de même Jaoued Deggouj en vieux Firs, qui n’a jamais souhaité d’autre vie qu’au service de cette maison. Hélène Theunissen est la plus attachante : sous sa réputation de légèreté, Lioubov Andréevna est une femme qui a besoin d’être aimée, entourée, qui se sait coupable mais aime donner, qui se fâche contre le pontifiant Trofimov quand il se croit « au-dessus de l’amour ».

     

    Tchekhov scelle le destin de la Cerisaie en quatre actes. Un grand voile blanc au-dessus de la scène glisse de l’un à l’autre : de l’aube du premier jour dans la chambre à une fin d’après-midi dans un champ ; du salon où l’on danse (vraiment), un soir, en attendant le résultat de la vente, au jour du départ à la saison des feuilles mortes. Les costumes, la lumière, le décor (sobre), la musique, tout porte avec justesse cette comédie mélancolique, « presque un vaudeville » selon son auteur. Il y manque peut-être une vibration, un zeste de folie (comme lors du surgissement des masques), pour atteindre la magie d’un Giorgio Strehler, mais le spectacle illustre bien son propos : « Le vrai classique ne passe pas. Il peut être plus évident à certaines périodes, moins à d’autres ; mais l’œuvre d’art reste intacte, elle est là et parle. »

  • Autrefois

    « Sur la rive opposée, où s’étendait maintenant un pré inondé par les crues du printemps, il y avait autrefois un grand bois de bouleaux ; et là-bas, sur ce mont chauve qu’on apercevait à l’horizon, bleuissait dans le temps une forêt de pins. La rivière était alors sillonnée de barques. Et maintenant tout était plat et uni, seul s’élevait sur la rive opposée un jeune bouleau, svelte comme une demoiselle, et sur la rivière on ne voyait que des canards et des oies ; on avait du mal à imaginer qu’il y eût ici jadis tant de barques. Il lui sembla même que le nombre des oies avait diminué. »

     

    Anton Tchekhov, Le violon de Rothschild 

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  • Pertes et profits

    A quelques mois d’un déménagement, les tris dans les placards ramènent toutes sortes de vieilleries, de choses oubliées, de livres sortis un jour de la bibliothèque et mis « au purgatoire ». Ainsi, un exemplaire de la revue mensuelle Les œuvres libres de la Librairie Arthème Fayard (1961). Sur sa couverture jaune et noire, dix auteurs, dix titres – « Toutes les œuvres sont complètes dans ce numéro ». A l’intérieur, entre une réclame pour RazVite (« rasé de plus près, sans blaireau, dans l’instant ») et celle du « Yaourt de la famille… Yaourt Yalacta », des nouvelles, des récits, des dialogues de théâtre. 

    Les oeuvres libres Librairie Arthème Fayard.JPG

     

    André Maurois ouvre le volume avec un récit intitulé Thanatos Palace Hotel. A Manhattan, Jean Monnier suit avec inquiétude la chute de ses titres boursiers. « Toute la petite fortune jadis gagnée dans l’Arizona » a fondu, et sa Fanny le quitte. « Après tout, il avait à peine trente ans. Mais il savait que Fanny serait impitoyable. Elle le fut. » Il lui reste de quoi vivre quelques mois. C’est alors que lui arrive une lettre bizarre à l’en-tête du « Thanatos Palace Hotel, New Mexico ». Le directeur de cet hôtel propose ses services à ceux qui souhaitent quitter cette vie pour des raisons sérieuses et répugnent au suicide. Pour un montant forfaitaire sont offerts un séjour tous frais compris, à durée indéterminée, des tennis, un golf, une piscine olympique, « dans une région naturelle de grande beauté. »

     

    Monnier décide de s’y rendre. L’établissement s’avère irréprochable, la clientèle distinguée. Le nouveau venu fait bientôt connaissance avec la très jolie Mrs Kirby-Shaw, qui lui raconte son histoire : séparée d’un homme riche épousé sans amour, abandonnée par le jeune écrivain pour qui elle l’avait quitté, impuissante à reconquérir son mari. Deux jours à peine en sa compagnie suffisent à rendre à Jean Monnier le goût de vivre. Mais s’échappe-t-on du Thanatos Palace Hotel ?

     

    Une nouvelle signée Anton Tchekhov lui succède, Le violon de Rothschild (cher Tchekhov qui ne fut d’abord qu’un nom sur une longue liste de lectures en rhétorique). Encore une histoire autour de la mort. « C’était une toute petite ville, plus morne qu’un village, peuplée presque exclusivement de vieillards, qui mouraient si rarement que c’en était agaçant. » Tchekhov y fait le portrait de Yakov Ivanov, fabricant de cercueils surnommé « Le Bronze » par tout le monde, « Dieu sait pourquoi ». En plus de son métier, il joue du violon à l’occasion, lors de noces, par exemple, lorsqu’il est engagé par un orchestre juif – « Yakov jouait très bien du violon et connaissait beaucoup de chansons russes ».

     

    Sans raison précise, Yakov a pris en grippe Rothschild, le flûtiste qui joue à ses côtés, et ne cesse de lui chercher noise, déversant sur lui sa continuelle mauvaise humeur. Comme Yakov ne peut travailler ni le dimanche, jour de fête, ni le lundi, « jour néfaste », il calcule continuellement le manque à gagner de ces deux cents jours par an, sans compter les jours où les musiciens juifs jouent sans lui ni les cercueils
    manqués de ceux qui ont la mauvaise idée d’aller mourir ailleurs.
    Par-dessus le marché, sa femme Marfa tombe gravement malade, à soixante-neuf ans. « Eh bien ! elle a assez vécu, la petite vieille. Il ne faut pas abuser » déclare l’infirmier à l’hôpital.

     

    Comprenant que la fin est proche, Yakov prépare le cercueil de son épouse qui, peu avant de s'éteindre, lui rappelle les heures passées à la rivière, « à chanter des chansons… sous un saule » et leur petite fille qui est morte. – « Tu divagues », répond Yakov. Mais une fois sa femme en terre, Yakov fait le bilan de ces cinquante-deux années passées dans la même isba : « comment se pouvait-il que, pendant tout ce temps-là, il n’eût jamais pensé ni fait attention à elle, comme si elle n’avait été qu’un chat ou un chien ? »

    Quand un jour, Rothschild vient à sa rencontre, il le renvoie avec des insultes, le
    frappe même, et l’entend dans sa fuite crier de douleur, sans doute mordu par un chien. Marchant au hasard, perdu dans ses pensées, Yakov se retrouve près de la rivière, devant un saule « vert, silencieux et mélancolique… » et il se souvient.
    Les « pourquoi » l’assaillent. « Et, d’une manière générale, pourquoi les hommes empoisonnent-ils la vie de leurs semblables ? » A l’heure de mourir, Yakov n’en est plus aux calculs de profits et pertes. Au prêtre qui vient le confesser, il dit avec le peu de voix qui lui reste : « Donnez mon violon à Rothschild. » – « Et maintenant, chacun en ville se demande : de qui Rothschild tient-il un aussi bon violon ? (…) Il a depuis longtemps abandonné la flûte et ne joue plus que du violon. »