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observations

  • Ici

    Thomas Mesquites en Arizona.jpg« Qu’est-ce que j’aime ici ?
    Les chemins de terre
    Le Mexique
    Le vert pâle des cactus
    Le jaune léger des mesquites
    Les couchers de soleil
    Les matins
    Les cafés Downtown
    L’Arizona Inn
    Les margaritas
    La bibliothèque avec les lauriers-roses du campus
    Les supermarchés, la nuit
    La piscine, la nuit »

    Chantal Thomas, Journal d’Arizona et du Mexique

    Mesquites (Saguaro National Park Arizona)

  • Arizona et Mexique

    Journal d’Arizona et du Mexique (2024), le dernier titre publié de Chantal Thomas, reprend un Journal qu’elle a tenu de janvier à juin 1982 dans ces deux pays. Spécialiste du XVIIIe siècle, élue à l’Académie française en 2021 (succédant à Jean d’Ormesson) elle a enseigné la littérature française aux Etats-Unis pendant quelques années.

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    Dans une « Ouverture » de quelques pages, elle raconte à sa manière – mélange de moments vécus, de rencontres, d’histoires qu’on lui a racontées –  comment elle est arrivée en Arizona pour donner des cours à l’université de Tucson alors qu’elle rêvait d’aller en Alaska. C’est l’émotion ressentie en voyant Seule la vie est éternelle, le film de François Busnel et Adrien Soland sur Jim Harrison, qui l’a rendue « curieuse d’ouvrir [son] cahier d’un printemps au désert, de laisser advenir, entre les mots, images et sensations ».

    « Pour mémoire », Chantal Thomas rappelle qu’en 1982, Mitterand venait d’être élu en France, Reagan aux Etats-Unis. C’est l’année où apparaît le mot SIDA, « l’année qui sonne le glas du goût de l’instant et du plaisir insouciant ». Arrivée à Tucson le 13 janvier, elle se réjouit d’avoir quitté « le froid de New York ». Deux nuits à l’Holiday Inn. A la fenêtre, « la ligne des montagnes aux sommets enneigés, le ciel immense. Arizona. Horizon. » Breakfast. Hommes d’affaires.

    A la recherche d’un logement, avec l’aide d’une collègue, elle découvre qu’on appelle là-bas « Château » des constructions basses autour d’une piscine. Invitée à dîner chez le « chairman », elle apprend que Simenon a séjourné deux ans à Tucson. Après s’être rendue à l’université en auto-stop, elle est réprimandée, avertie avec insistance du danger. Il lui faudra une bicyclette. Avant d’aborder La vie de Marianne de Marivaux, le sujet de son cours, elle interroge les étudiants sur la lecture.

    Un jour, au feu rouge, un cow-boy à cheval s’arrête à côté d’elle. Bref échange. Sa joie en découvrant que le nom de sa rue est dans Sur la route de Kerouac (son copain Alan Harrington y habitait). La photo de couverture correspond à l’une des cartes postales insérées dans son Journal, adressées à sa mère et à sa grand-mère (recto et verso).

    Lectures (Marivaux, Diderot et d’autres), rencontres, découverte de la ville, des cafés, des magasins (elle meurt d’envie de s’acheter des bottes « western »). Chantal Thomas note aussi des rêves, ses préoccupations par rapport à Franck qui est resté à New York, à ses remarques sur son âge, trente-sept ans, « le moment pour avoir un enfant ». Elle pense à la vie de Kerouac, de Simenon.  Observe les gens au restaurant, les cactus et leurs fleurs, le désert.

    Elle écrit sur ses étudiants, leur comportement, leur tenue, leurs questions. « Vicky prend la parole pendant mon cours et m’accuse d’être trop fusionnelle avec le texte, au lieu de fournir aux étudiants des instruments de critique : textuels et politiques. Elle a raison : seul ce que j’aime me donne envie de réfléchir. Je lui propose de le faire elle-même dans un exposé. »

    La bicyclette n’étant pas pratique quand il pleut, elle projette de louer une petite voiture blanche puis achète une grande voiture noire « de gangster ». « Travailleurs mexicains, indiens, gens de maison, personnes âgées, paumés de divers horizons, saisonniers de mauvaise saison : ils représentent tous, d’être sans voiture, des largués du triomphalisme américain. »

    Souvenirs de New York, boîte de strip-tease masculin, cours de conversation, questions qu’elle se pose : « Rompre ou non avec Franck ? Prendre ou non un poste de professeur à l’université d’Arizona ? Des années plus tôt à New York : Enseigner le français ou faire du strip-tease ? » Le Journal passe d’un sujet à l’autre. Nombreuses évocations du désert. Elle entame une relation avec Guillaume qui y a une maison. « Arizona, me dit-il, signifie petite source en langue indienne, pima. Tout seul dans son oasis, il puise sans fin à la petite source. »

    Elle nage dans la piscine à la belle étoile. A New York, entre Franck et elle, tant de scènes, d’opposition, qu’elle résume ainsi : « une vie américaine, à la campagne, ou une vie française, à Paris. Une famille ou pas de famille. Thoreau contre Mme du Deffand. » Retour à Tucson dans la poussière puis la pluie, le brouillard : « Je fonce comme la perdue que je suis. »

    « De quoi est faite l’ardeur de voyager ? Sa brûlure ? De tous les moments sans hiérarchie. De toutes les rencontres. » Voilà qui résume bien ce Journal d’Arizona et du MexiqueChantal Thomas, à bâtons rompus, nous emmène en voyage et se raconte, de façon si peu académique.

  • Instants Delerm

    Lire Les instants suspendus de Philippe Delerm, c’est retrouver cette exploration du presque rien dont il s’est fait une spécialité. L’épigraphe me ravit : « Ne vous contentez pas de regarder la campagne romaine, les fêtes vénitiennes ou le visage fier de Charles Ier sur son cheval, mais jetez aussi un coup d’œil au saladier sur la desserte, au poisson dans la cuisine et à la miche de pain croustillant dans l’entrée. » (Alain de Botton, Comment Proust peut changer votre vie)

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    Le « minimalisme positif » (titre de l’essai que Remi Bertrand lui a consacré) ne fait pas de tort. « Sortir du tunnel » propose un premier exercice d’attention à la fois visuelle et tactile de l’espace-temps, à lire ici. « L’octascope » intrigue, quand on ne connaît pas l’instrument. Un arrêt sur première phrase, la « petite boule équivoque » d’un oursin, des chaussures de sport, tout vient à point à qui sait attendre et Delerm est de ceux-là.

    Certains textes donnent envie de les relire immédiatement, pour mieux les goûter : « S’approcher de la rose trémière », par exemple. Bien vues, « ces feuilles de chou trouvées on ne sait trop chez quel fripier », bien observée cette silhouette : « Elle ne s’appuie jamais, elle a sa rigueur, sa dignité. » Et pour une fois la chute – chut –, je l’avais pressentie.

    C’est sympathique d’accorder deux pages à la mouche – « L’été ne serait pas immobile s’il n’enfantait ce dérisoire contre-pouvoir noir ». C’est amusant, après une description de l’art de tenir sa veste sur l’épaule comme Belmondo ou Lino Ventura, de découvrir que certains Italiens ôtent leur veste et la tiennent à deux doigts, « mais devant eux, le bras tendu, écarté du corps » !

    « Miracle de l’instant » rend hommage à Willy Ronis, « le photographe de la surprise, de la découverte, de l’instant », à travers deux prises, cadeaux reçus grâce à « l’attente, le regard, la bienveillance ». Il y a toujours, dans ces recueils de Delerm, de quoi solliciter tous les sens : des moments de gourmandise délicate, des sons ou des bruits qui portent davantage qu’eux-mêmes, ces choses du quotidien qui s’inscrivent dans le tissu de la vie.

    Cet été m’aura décidément portée vers les textes courts, parfaits par ces jours de chaleur et de jeux olympiques. (Deux semaines déjà et je regrette de n’avoir pas pris de notes au jour le jour, pour garder la trace de certains moments, qui ne passeront pas forcément à la postérité au contraire du « vol » de Duplantis à 6 m 25.) On n’est pas surpris de trouver justement ce dernier titre du recueil : « Trouver un sujet de texte court » : « Parfois cela fera sourire, tellement ça semble dérisoire, tellement opposé à ce qu’on appelle un sujet. Mais ce sourire-là dit qu’on est sur la piste. »

  • Poids plumes

    Il me faisait de l’œil à l’exposition namuroise, parmi quelques ouvrages à feuilleter, ce petit livre à quatre mains : Poids plumes de Nicole Malinconi, avec des gommes de Kikie Crêvecoeur. Comme suggéré au musée Rops, je suis allée à la librairie Point Virgule, qui proposait divers livres illustrés par la graveuse bruxelloise. A part l’un ou l’autre texte lu par ci par là, j’avais perdu de vue cette écrivaine belge après la lecture de son premier récit, Hôpital silence (1985).

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    Photo © Kikie Crêvecoeur, Poids plumes, 2019,
    Livre illustré sur des textes de Nicole Malinconi pour les éditions Esperluète, coll. L'Estran

    Poids plumes est dédié « A la Perdrix grise, à la Perdrix Rouge, à la Grive musicienne, au Bruant jaune, au Guillemot, à la Farlouse… » – une double page d’énumération où les oiseaux que je ne connais pas sont très nombreux. Je pense à Psychopompe, au Jardin nu. Dans de courts textes d’une à quelques pages, Nicole Malinconi observe des oiseaux de connaissance, ceux de nos villes et de nos campagnes, de nos jardins, de nos forêts : ramiers, pies, hirondelles…

    Chaque texte est d’accompagné d’une ou plusieurs gommes de Kikie Crêvecoeur, parfois rassemblées pour une illustration pleine page. En regard du Nid, feuillage, rameaux, nid, œufs répondent à la manière dont l’autrice suit la construction d’un nid de pies, brindille après brindille, dans un bouleau sans feuilles encore. « De jour en jour, il était devenu de plus en plus difficile de suivre ce qui se passait là-haut, dans ce vert qui n’en finissait pas de déborder, et finalement, le nid avait pour ainsi dire disparu. »

    Un caneton esseulé, des mésanges qui prennent leur temps avant de « faire honneur à vos nourritures », le passage des oies, un moineau qui se cogne à la vitre, le cormoran qui pêche ou fait sécher ses ailes « grandes ouvertes », ce sont des observations toutes simples que relate Nicole Malinconi, si bien rendues qu’on a l’impression de retenir son souffle en même temps qu’elle, comme à l’affût.

    De leur façon de voler aux plumes tombées dans l’herbe, les lecteurs et lectrices amoureux de la gent ailée feront leur miel. J’ignorais l’existence et les règles des concours de chant organisés par les pinsonneurs, attentifs au bon déroulement des syllabes « de l’aigu au grave » de leur pinson : « ruidju, ruhîdju, vidjudistroadju » !

    Quatrième de couverture de Poids plumes : « S’attarder à la pause et prendre des airs de philosophe, ce n’est pas votre affaire, quand vous êtes un poids plume ; vous voilà fait pour l’intranquillité. » Ce beau petit livre de Nicole Malinconi et Kikie Crêvecoeur édité par & m’a charmée par sa simplicité, sa justesse, son joli duo de mots et de gommes.