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années 50

  • Pas tout de suite

    gaëlle nohant,la femme révélée,roman,littérature française,exil,chicago,paris,années 50,photographie,culture« Depuis le jour où j’ai pris ma première photo, je n’ai jamais réussi à m’en passer. Je sais quand je tiens une image et alors il me la faut, rien d’autre ne compte. C’est un mélange d’instinct et d’urgence, une excitation très particulière.
    Mais je m’entends lui répondre :
    « Les photos révèlent la beauté cachée. Celle qu’on ne voit pas tout de suite. » »

    Gaëlle Nohant, La femme révélée

    Photo Vivien Tan

  • D'Eliza à Violet Lee

    Après avoir donné vie au personnage de Robert Desnos dans Légende d’un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant raconte dans La femme révélée, son dernier roman, la vie d’une femme qui ne se sépare jamais de son appareil photo – une totale fiction cette fois, bien que ce récit soit si réaliste qu’on se demande tout du long si Eliza devenue Violet Lee a vraiment existé.

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    L’épigraphe empruntée à un récit de Shushā Guppy, A Girl in Paris (1991), commence ainsi : « La quête de liberté de l’exilé volontaire est inséparable de sa nostalgie de la terre natale. » On fait connaissance avec Eliza Bergman, trente et un ans, dans un hôtel parisien « miteux où elle s’efforce de se rendre invisible. » Son passeport américain porte le nom de Violet Lee, née quelques mois avant elle à Chicago, qui lui ressemble physiquement. Le petit voyou qui le lui a procuré n’a pas précisé comment celle-ci est morte prématurément.

    Eliza-Violet a emporté avec elle deux choses précieuses : son Rolleiflex et une photo de son fils Tim, laissé aux Etats-Unis. Elle cherche d’abord à vendre discrètement quelques bijoux offerts par son mari, Adam Donnelley, épousé neuf ans plus tôt. Dans la rue, elle assiste à l’arrestation par la police de deux prostituées, l’une crache dans sa direction quand elle la voit prendre une photo.

    Dans sa chambre, elle se souvient de son père qui très tôt a voulu lui montrer le monde comme il était, le ghetto où les Noirs, sans y être obligés, s’entassaient pour se mettre à l’abri des violences ou des incendies qui frappaient ceux qui emménageaient dans des quartiers blancs. Le krach du lundi noir l’avait anéanti : « il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s’échapper qu’en détachant des morceaux de soi. »

    Après que sa porte a été forcée, c’est par une des deux prostituées, Rosa, qui a exigé qu’elle lui paie un verre en compensation de la photo prise, que Violet Lee trouve une chambre au foyer des Feuillantines, dans un ancien couvent, une pension pour jeunes filles seules dans le Quartier latin. La directrice se soucie de Rosa, bien qu’elle ne l’ait pas hébergée très longtemps. Violet y sera en sécurité. Mais un jour quelqu’un y laisse Gone with the Wind à son intention – serait-ce un « chasseur » sur ses traces ?

    Brigitte, une locataire du foyer, lui suggère, pour gagner sa vie discrètement, de répondre aux petites annonces des bourgeoises du VIe arrondissement qui adorent les nounous anglaises. Violet sera la nounou américaine de trois enfants, tout en espérant que la nounou noire de Chicago s’occupe encore de son fils qu’elle a abandonné. Pour fêter son embauche, elles passent une soirée au Tabou où un grand Américain blond la fait danser, Sam Brennan. Ils se reverront.

    Mais elle se méfie de tout le monde. Couverte de fleurs et de cadeaux par Adam, un quadragénaire fortuné qui ne l’attirait pas plus que cela au départ, mais a su lui faire la cour à un moment où sa situation devenait précaire, Violet a découvert des années après leur mariage son vrai visage et les agissements douteux dissimulés derrière son vernis mondain. C’est à cause de son fils qu’elle n’est pas partie plus tôt et à cause des menaces quand elle a parlé de divorce qu’elle s’est exilée seule, sous un nom d’emprunt. La peur qu’on soit à sa recherche ne la quitte pas.

    Sa vraie passion, aux heures libres, c’est de prendre des photos de personnes, de la vie dans la rue, partout où elle passe. Remarquée par un photographe dans une boîte de jazz, elle a l’occasion d’aller développer ses clichés chez lui ; il l’a jugée trop timide quand elle a braqué son appareil sur le pianiste aveugle aux lunettes noires : « Vous n’aviez d’yeux que pour lui, mais vous n’êtes pas allée au bout de votre audace. Un photographe ne peut s’encombrer de politesse. Il faut aller chercher l’image. »

    La femme révélée, au titre un peu convenu, suit les tribulations d’une Américaine qui se cache à Paris et s’y reconstruit vaille que vaille, y tombe amoureuse même. On imagine bien que derrière Violet, Eliza, la mère de Tim, rêve de revoir son fils un jour de l’autre côté de l’Atlantique. Ce qui rend ce roman très vivant, ce sont les situations concrètes si bien rendues, dans le Paris de 1950 ou à Chicago, la ville dont elle se souvient et qu’elle redécouvre lors des émeutes de 1968.

    Gaëlle Nohant a bâti son récit en se référant à de nombreuses sources citées à la fin du livre, des livres et aussi « les photos vibrantes d’humanité de Russel Lee ». Les états d’âme assez bridés de l’héroïne m’ont moins retenue que son regard de photographe sur la société, la misère, l’injustice, sa disponibilité aux rencontres inattendues, son attention aux personnes derrière les apparences.  

  • Perdre une part

    ferrante,elena,l'amie prodigieuse,roman,littérature italienne,saga,naples,années 50,société,études,enfance,adolescence,apprentissage,culture« Nous arrivâmes au parc, repartîmes en sens inverse et puis refîmes le chemin jusqu’au jardin. Il était tôt, il n’y avait pas encore le brouhaha du dimanche ni les vendeurs de noisettes, amandes grillées et lupins. Avec prudence, Lila m’interrogea à nouveau sur le lycée. Je lui dis le peu que je savais mais en l’exagérant le plus possible. Je voulais qu’elle soit intriguée, qu’elle désire participer au moins un peu, de l’extérieur, à ma nouvelle aventure et qu’elle sente qu’elle perdait quelque chose de moi, comme moi je craignais toujours de perdre une part – et une grande part – d’elle. Je marchais du côté de la rue et elle à l’intérieur. Je parlais et elle écoutait avec une grande attention.

    Puis la Millecento des Solara s’approcha de nous. Michele au volant et Marcello à ses côtés. Ce dernier commença à nous lancer des plaisanteries. »

    Elena Ferrante, L’amie prodigieuse

  • Amies d'enfance

    Elena Ferrante raconte dans L’amie prodigieuse (L’amica geniale, traduit de l’italien par Elsa Damien) l’amitié de deux fillettes, Elena et Lila, dans un quartier populaire de Naples, à la fin des annés cinquante, et son récit est si captivant que je compte bien lire la suite de cette saga à succès. « Prologue / Enfance / Adolescence » sont les trois parties du premier tome.

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    L’épigraphe tirée du Faust de Goethe cite « l’esprit de ruse et de malice », une formule qui convient à l’étonnante Lila – c’est elle, l’amie géniale, « prodigieuse », à la fois fabuleuse et monstrueuse, dont Elena Greco a décidé de rédiger l’histoire quand son fils, Rino Cerullo, lui annonce sa disparition depuis deux semaines, à plus de soixante ans.

    Retour en arrière. Le père de Lila est cordonnier, celui d’Elena est portier à la mairie. Autour d’eux gravitent d’autres familles annoncées au début dans un index des personnages : celles de Don Achille, du menuisier, de « la veuve folle », du « cheminot-poète », du vendeur de fruits et légumes, du bar-pâtisserie Solara, du pâtissier, sans oublier le fils du pharmacien et les enseignants.

    Deux fillettes bravant l’interdit, montant l’escalier qui conduit jusqu’à l’appartement de Don Achille, « l’ogre des contes », voilà comment Elena et Lila sont devenues amies, la première répondant sans rien dire aux défis que lui lance la seconde. « A la quatrième volée de marches, Lila eut un comportement inattendu. Elle s’arrêta pour m’attendre et, quand je la rejoignis, me donna la main. Ce geste changea tout entre nous, et pour toujours. »

    Depuis la première année de primaire, Lila impressionne les autres par sa méchanceté et par son audace. Quand des garçons lui jettent des pierres, elle riposte – une enfance « pleine de violence ». « Bien sûr, j’aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu’elles n’étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles. »

    Mme Oliviero, l’institutrice, qui aurait pu en vouloir à Lila de ses mauvais tours, la donne au contraire en exemple, consciente de son intelligence : elle sait déjà lire, elle a appris toute seule dans l’abécédaire de son frère. Très vite, les rôles seront distribués à l’école primaire : Lila, première ; Elena, deuxième. Mais si Mme Oliviero réussira ensuite à persuader les parents d’Elena de lui faire prendre des leçons particulières pour être admise au collège, il n’en va pas de même chez le cordonnier. Celui-ci ne voit aucun intérêt à ce que Lila continue des études, son grand frère l’aide déjà à la cordonnerie – et elle est une fille.

    A l’adolescence, alors qu’Elena s’arrondit, Lila reste petite et maigre, « légère et délicate ». Incapable de s’intéresser aux cours de sténodactylo, une concession de son père à sa mère, elle a décidé de ne faire que ce qui lui plaît, elle aide sa mère à la maison, son père au magasin. C’est là que naît son rêve de fabriquer des chaussures originales, faites main, avec son frère Rino, en secret de leur père irascible.

    Les garçons s’intéressent de plus en plus aux deux filles et les manèges d’approche, les refus, les questions, elles se les racontent l’une à l’autre, mais sans dire tout. « Pendant ces années de collège, beaucoup de choses changèrent autour de nous mais petit à petit, de sorte qu’on ne les perçut pas vraiment comme des changements. » Le bar Solara devient aussi pâtisserie et prospère, les deux fils s’achètent une Fiat et paradent dans les rues.

    Elena peine en latin, jusqu’à ce que Lila lui donne des conseils pour la traduction – sans le dire, elle apprend le latin de son côté et prend des livres à la bibliothèque, un pour chaque membre de sa famille pour pouvoir en emprunter plusieurs. Quand les cours reprennent, Elena devient la première de la classe, stimulée par Lila et travaillant davantage pour elle, pour rester à la hauteur, que pour le collège.

    « Ce qui devait changer, selon elle, c’était toujours la même chose : de pauvres nous devions devenir riches, et alors que nous n’avions rien nous devions arriver à tout avoir. » Lila rêve de créer une usine de « chaussures Cerullo » et d’écrire un roman avec Elena. Les succès de celle-ci, devenue « meilleure élève du collège », ne comptent pas tellement dans leur quartier où « tout ce qui comptait, c’étaient les amours et les petits amis ». Mais Mme Oliviero veille au grain : après, il faudra que sa protégée aille au lycée, poursuive des études : « Cette jeune fille nous donnera d’immenses satisfactions ! »

    Elena découvre que quand un garçon s’intéresse à elle, c’est ou pour sa poitrine toute neuve, ou pour approcher en réalité l’inaccessible Lila dont elle est la plus proche. Le monde au-delà des frontières du quartier va commencer à exister pour la jeune lycéenne, son père l’a emmenée en ville pour lui donner des repères – une belle journée, la seule qu’ils aient passée ensemble tous les deux, comme s’il voulait lui transmettre « tout ce qu’il avait appris d’utile au cours de son existence ». Difficile de partager cette nouvelle expérience avec Lila qui, d’un côté, ne s’intéresse qu’aux endroits qui lui sont accessibles et d’un autre, la surprend avec ses connaissances en grec, qu’elle a commencé à étudier avant elle.

    Séduisante mais dangereuse, intelligente mais manipulatrice, telle est Lila aux yeux d’Elena, et encore plus depuis que son corps s’est métamorphosé : la belle Lila attire tous les regards et Rino, son grand frère, la défend contre ceux qui lui manquent de respect. L’histoire de leurs amours adolescentes sera fertile en questions, discussions et conflits. Elena aura bien du mal à comprendre ce que Lila cherche auprès de ses amoureux, et aussi ce qu’elle-même attend des garçons qui l’approchent, qu’elle accepte de fréquenter, alors qu’elle en a un autre en tête. Mais elle est consciente d’accéder peu à peu, par les études, à un autre monde que « la plèbe » dont elle est issue.

    Elena Ferrante, qui donne son prénom à la narratrice, est un pseudonyme au secret bien gardé. Ses consonances me rappellent la romancière Elsa Morante (Mensonge et sortilège, L’île d’Arturo, La Storia…) dont l’œuvre navigue, dans mes souvenirs, en eaux plus profondes. Mais L’amie prodigieuse est un formidable tableau d’un quartier napolitain au milieu du XXe siècle, plein de ces détails concrets qui font la vie. L’argent et la réputation jouent un grand rôle dans ce roman d’apprentissage où Lila joue pour Elena à la fois la bonne et la mauvaise fée. Que vont-elles devenir ? On a envie de le savoir. Le lycée les éloigne l’une de l’autre, mais leur amitié-rivalité n’en est pas finie pour autant : qui aimera, qui se mariera la première, qui sera la plus heureuse ?

    Mise à jour 24/3/2019

  • A la terrasse

    « Tout en repensant à cette histoire, et de plus en plus inquiet pour Glika, Ariadna et Xavéri, il atteignit la place de l’Opéra et s’arrêta au Café de la Paix. Une bande de jeunes gens passa, les uns en bonnets de fou, les autres en masques vénitiens. Ils chantaient des airs de Juliette Gréco. A Moscou, cela aurait été inimaginable. Immédiatement, toutes ses inquiétudes s’envolèrent. La joie d’être seul à Paris le pénétra. Je vais passer deux ou trois jours – et deux ou trois nuits – ici, sans aucune obligation, sans aucune surveillance, sans avoir à lutter pour rien, que la paix reste en paix, non pas en qualité d’agent des Services, mais simplement en poète par la grâce de Dieu :

     

    Planté un jour sur le bitume

    Devant le Café de la Paix

    Tel Souvorov à la retraite

    Je rimais en franc volapük.

     

    Je vais m’asseoir à la terrasse et zieuter les passants, les zigotos et les putains. C’est exactement ce que je dirai au garçon : Je suis tout à fait seul. Je vais boire à la bonne mienne, je passerai ma commande dans l’ordre suivant : un double Martini, un double scotch, une absinthe. Et on remet le tout. »

     

    Vassili Axionov, Les Hauts de Moscou