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Incipit

  • L'attentat

    Quartiers d'été / Incipits

     

    Loin, bien loin, au fin fond de la Deuxième Guerre mondiale, un certain Anton Steenwijk habitait avec son frère et ses parents en lisière de Haarlem. Le long d’un quai qui bordait un canal sur une centaine de mètres puis décrivait une faible courbe pour redevenir une rue ordinaire, quatre maisons se dressaient, assez rapprochées. Les jardins qui les entouraient, leurs balcons, leurs bow-windows et leurs toits pentus leur donnaient l’allure de villas, malgré leurs dimensions plutôt modestes ; à l’étage, toutes les pièces étaient mansardées. Elles étaient lépreuses et un peu délabrées car, même dans les années trente, on ne les avait plus guère entretenues. Chacune d’elles portait un de ces noms fleurant bon l’innocence bourgeoise propre à des jours moins troublés : Beau Site   Sans Souci   Qui l’eût cru   Mon Repos.

    Anton habitait la deuxième maison à partir de la gauche : celle qui avait un toit de chaume. Elle portait déjà son nom quand ses parents l’avaient louée, peu avant la guerre ; son père l’aurait plutôt baptisée Eleutheria – ou d’un autre terme du même goût, mais écrit en lettres grecques. Même avant la catastrophe, lorsqu’il entendit parler de Sans Souci, Anton n’interprétait jamais ces mots comme exprimant l’absence de soucis, mais plutôt leur abondance : « cent soucis » - de même qu’une personne qui prétend vous recevoir « sans façon » fait généralement « cent façons », ce qui est exactement le contraire.

     

    Harry MULISCH, L’attentat, Calmann-Lévy / Babel, 2001.
    Traduit du néerlandais par Philippe Noble.

     

  • Le café Zimmerman

    Quartiers d'été / Incipits

     

    Je devais non pas le rencontrer, mais simplement faire sa connaissance, de manière superficielle, fugitive. Puis l’oublier, peu à peu, probablement même dès le lendemain de son dernier concert. Et tout cela dans des circonstances programmées de longue date, et ordinaires. Au lieu de quoi il me faut bien parler d’une véritable rencontre, dont le souvenir, même si elle n’avait pas été décisive, ne se serait pas laissé chasser si facilement. Or elle a été décisive, et elle s’est produite de la façon la plus inattendue qui soit.

    On me l’a brusquement annoncé : Vilhem Zachariasen demande à te voir.

    Quoi ? Me voir ? Là ? Maintenant ? Il est ici ? Mais qu’est-ce qu’il fout là ? Le diable l’emporte – tout cela en moi-même.

    J’ai demandé posément trois minutes, prétextant un courrier à finir. Sois gentille de le faire patienter trois minutes. Dans les institutions culturelles, ou artistiques, ou dites « de communication », j’avais appris qu’il est de bon ton de se tutoyer, de faire mine de ne connaître chacun que par son prénom, et très vite constaté que tous les coups fourrés, même les plus assassins, se font sous couvert de cette familiarité très camarade. Donc Sois gentille, et Trois minutes, mais je ne saurais dire combien de temps a passé en réalité ni pourquoi j’avais pris l’habitude de désigner une durée indéterminée par l’exact temps de cuisson d’un œuf à la coque. C’était ainsi. C’est toujours ainsi, quoique aujourd’hui je demande ces trois minutes de délai le plus souvent en anglais ou en danois.

    Toutes affaires cessantes et maudissant son irruption, je me suis fébrilement plongé dans la lecture du programme, notice certes succincte, mais ponctuée d’assez de noms propres et de dates, d’indications esthétiques pour me permettre d’opiner du chef, ou de dire Ah oui, le violoniste de Köthen, ou Style italien, d’un air entendu, s’il devait immédiatement se lancer et, par conséquent, me précipiter moi-même dans je ne sais quelle conversation de « musicologue érudit », ainsi qu’il était écrit de lui dans le dossier de presse.

     

    Catherine Lépront, Le café Zimmerman, Le Seuil / Points, 2003.
  • Un chant d'amour

    Quartiers d'été / Incipits 

     

    Je suis assis devant mon bureau dans une petite pièce qui donne sur l’avenue Gabriel et qu’une aimable vieille dame m’a prêtée pour trois mois. Le soleil brille. C’est le mois de mai. Les marronniers sont en fleur. Sous ma fenêtre les philatélistes butinent parmi les éventaires des marchands de timbres et une nurse pousse une voiture d’enfant à l’ombre des Champs-Élysées. J’aperçois (je crois que j’aperçois) la poussière d’eau qui vole autour de l’une des fontaines de la place de la Concorde. Le bonheur flotte dans l’air. Au-dessus de ma tête, quelqu’un joue du Mozart.

    J’ouvre un mince volume et contemple une petite fleur de pissenlit écrasée. Je regarde une photographie où bien des doigts ont laissé leur empreinte et où s’inscrit une dédicace tracée d’une écriture maladroite et enfantine. Je caresse un vieux mouchoir marqué dans un coin d’un S brodé. Ce sont mes talismans. Ils m’ont porté bonheur. Je les transporte avec moi depuis de longues années. Ils m’ont sauvé la vie une fois à Tokyo (du moins j’aime à me l’imaginer) et un soir à Monte-Carlo ils ont fait ruisseler sur moi une pluie d’or.

    Je ferme les yeux et me voici brusquement emporté par un torrent d’images. Je distingue une voile, d’une blancheur de mouette, au bord de l’horizon. Je distingue un lac ridé par l’averse, une écharpe de colombes autour de la basilique. Je distingue le long du quai les platanes qui s’accrochent au brouillard comme de grandes tarentules. Je respire l’odeur de la sueur et de l’écœurant sirop d’amande dans le souk.

    Est-ce tout ? Rien qu’une éblouissante vision de formes à demi oubliées que rien ne relie entre elles hormis le sombre fil de la passion ? Eh bien, la voici.

     

    Frederic PROKOSCH, Un chant d’amour, Actes Sud / Babel, 1982.
    Traduit de l’américain par Marcelle Sibon.

     

  • Les invités de l'île

    Quartiers d'été / Incipits 

     

    Il est grand temps que je termine. S’ils ont pris le bateau de midi, ils peuvent être là dans une demi-heure. Ca m’est arrivé une fois : en nage, contente de mon travail, je ferme la maison, glisse la clef sous le paillasson et les découvre là, plantés à côté d’une carriole de plage où trônent bagages et enfants, au bord du sentier de coquillages. La déception sur leurs visages. Depuis, je sais que je dois demeurer invisible. S’ils me croisent ici, la maison ne sera pas autant la leur, et s’ils ne s’approprient pas la maison, ils ne vont pas passer un bon séjour. Même s’ils savent qu’ils ne la louent que pour une semaine, deux semaines, voire même un mois, ils doivent pouvoir se figurer qu’elle est à eux. Si c’était moi la locataire, cela irait tout seul. De toutes les maisons où j’ai fait le ménage, Duinroos est celle que je préfère. Torenzicht, Kiekendief, Jojanneke et D’instuif, je m’en suis débarrassée au fil des années. De belles maisons, je ne dis pas, où l’on a posé du carrelage et du lino, bien plus faciles d’entretien que Duinroos, mais ça faisait trop, il a fallu que je choisisse.

     

    Vonne van der Meer, Les invités de l’île (La maison dans les dunes), Héloïse d’Ormesson / 10-18, 2007.
    Traduit du néerlandais par Daniel Cunin.