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elizabeth strout

  • Une nouvelle vie

     Strout Olive enfin.jpg« – Madame Kitteridge, est-ce que vous vous êtes mariée ? Tom m’a raconté que vous aviez épousé Jack Kennison, mais je me suis dit : ça ne doit pas être vrai.
    Olive Kitteridge s’immobilisa, la serviette au-dessus de la tête, et regarda le mur.
    – Si, c’est vrai. J’ai épousé Jack Kennison.
    Cindy la scruta.
    – Eh bien… félicitations, alors. Ça ne vous fait pas bizarre ?
    – Oh si, c’est bizarre.
    Olive la regarda et hocha la tête.
    – Bizarre, touuuuuut à fait.
    Elle hésita, reprit son séchage de cheveux. Et ajouta :
    Mais nous sommes assez vieux, lui et moi, pour savoir comment ces choses marchent, alors ça va.
    – Quelles choses ?
    – Avant tout : savoir quand la fermer.
    – Et sur quels sujets vous la fermez ?
    Olive sembla réfléchir à la question.
    – Eh bien, par exemple, quand il prend son petit déjeuner. Je ne lui dis pas : Jack, bon Dieu, pourquoi tu racles ton bol si fort ?
    – Et vous êtes mariés depuis combien de temps ?
    Ça va faire bientôt deux ans. Tu te rends compte, à mon âge, commencer une nouvelle vie…
    Olive posa la serviette sur ses genoux et leva légèrement la main, paume ouverte.
    – Sauf que ce n’est jamais une nouvelle vie qui commence, Cindy. C’est la vie qui continue. » »

    Elizabeth Strout, Olive, enfin

  • Olive & Co

    « Grande, forte. Mon Dieu, quelle femme étrange. » C’est dans ces termes que Jack Kennison pense à Olive Kitteridge au début de Olive, enfin d’Elizabeth Strout (2019, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Brévignon, 2021). Comme le roman précédent, celui-ci déroule une série d’histoires concernant les habitants de Crosby, sur la côte du Maine, où la prof désormais retraitée est mêlée d’une manière ou d’une autre, le plus souvent à l’avant-plan, parfois comme un personnage secondaire.

    Strout-OliveAgain.jpg

    Jack, professeur d’université à la retraite, longtemps bel homme, 74 ans, s’est installé dans une belle maison de Crosby où il vit seul depuis la mort de sa femme Betsy. Leur fille Cassie vit à  San Francisco et répond assez froidement à son coup de téléphone quand il reconnaît avoir été « une merde » avec elle (pendant des années, il a refusé de lui parler, n’acceptant pas son homosexualité) : « Tu dis ça à cause de la façon dont tu t’es comporté avec moi ou à cause de ta liaison avec Elaine Croft, pendant toutes ces années ? » Dans un bar de Portland, déçu par les réponses convenues du barman, il sent qu’Olive lui manque et se demande pourquoi elle ne lui fait plus signe.

    Le whisky aidant, une fois rentré chez lui, il écrit un message à l’amant de sa femme pour l’informer de son décès quelques mois avant, puis un petit mot manuscrit à Olive pour lui demander de reprendre contact avec lui. A la supérette, elle lui avait parlé d’un enfant sur le point de naître chez son fils ; il ignore qu’en réalité, c’est à Crosby qu’elle a aidé une femme à accoucher sur la banquette arrière de sa voiture ! Quand Olive le raconte à Jack au téléphone, il l’invite à le rejoindre chez lui ; elle y passe finalement la nuit, dans la chambre d’amis.

    Kayley Callaghan, une élève de quatrième, fait le ménage chez plusieurs personnes de Crosby, chez sa prof d’anglais notamment, pour aider sa mère, veuve depuis deux ans. Quand elle remarque comment le mari de Mme Ringrose la regarde, elle découvre une nouvelle manière de toucher une enveloppe, mieux garnie que celle du ménage, sans se douter de ce que cet argent gagné en secret va provoquer.

    On retrouve bien sûr Christopher, le fils unique des Kitteridge, qui vient rendre visite à sa mère avec Ann, sa nouvelle compagne, et leurs quatre enfants, ceux d’Ann, petit Henry qui a deux ans et le bébé de six semaines. Christopher est très étonné des changements dans la maison, débarrassée des bibelots et de beaucoup d’affaires. Sa première impression est plutôt favorable, et leur séjour se déroule cahin-caha malgré l’animosité entre les deux femmes. Mais quand Olive, le dernier jour, annonce son prochain mariage et qu’arrive Jack, celui qu’elle va épouser, la réaction de son fils est très différente de ce qu’elle attendait. Olive va comprendre de mieux en mieux pourquoi il la rejette depuis si longtemps.

    La mort d’un habitant dans l’incendie de sa maison et les révélations de son avocat à sa fille venue l’enterrer, la rencontre entre Olive et une ancienne élève traitée contre le cancer, la promenade nocturne d’un mari qui se sent seul, toutes les chroniques de Olive, enfin sont racontées sans faux-fuyant. Avec le temps, la vie de couple ou la vie de famille connaissent bien des vicissitudes. Cinq ans après leur mariage, Olive et Jack n’y échappent pas.

    Des anciens élèves qu’Olive Kitteridge rencontre par hasard, la plus intéressante est celle d’Andrea L’Rieux dans un café. Elle a reconnu le visage triste qu’Andrea portait déjà dans sa jeunesse. Au grand étonnement d’Olive, elle a été nommée « poète officielle des Etats-Unis », une célébrité dont les habitants de Crosby sont fiers. Olive et elle se parlent très franchement de leur vie. La chute de ce chapitre est formidable.

    Elizabeth Strout parvient, dans Olive, enfin comme dans Olive Kitteridge à nous rendre toutes ces tranches de vie, ces situations captivantes par sa manière directe de dire les choses, le franc-parler de son héroïne, la drôlerie souvent des réactions, des paroles ou des faits inattendus. Avec l’âge (d’un chapitre à l’autre, il y a parfois plusieurs années), Olive découvre les ennuis de la vieillesse, affronte la solitude et l’invisibilité des personnes âgées, tout en prenant conscience de ses erreurs. Son goût intact de la compagnie des autres et des conversations « honnêtes » à rebours des convenances sociales est son meilleur allié.

  • Un samedi de juin

    incipit,roman,littérature anglaise,etats-unis,elizabeth stroutUn samedi de juin, en début d’après-midi, Jack Kennison mit ses lunettes de soleil, prit place dans sa voiture de sport après avoir baissé la capote, passa la ceinture de sécurité sur son épaule et son ventre proéminent, puis mit le cap sur Portland – à près d’une heure de route – pour acheter un gallon de whisky sans risquer de tomber sur Olive Kitteridge à la supérette de Crosby, dans le Maine. Ou sur cette autre femme qu’il avait croisée à deux reprises dans le magasin, lui, sa bouteille de whisky à la main, elle, monologuant sur la météo. La météo ! Cette femme – son nom lui échappait – était veuve, elle aussi.

    Elizabeth Strout

    Photographie par Leonardo Cendamo / Getty (The New Yorker)

  • Farandole

    Strout poche.jpeg« Olive comprend pourquoi Chris [son fils] n’a jamais eu beaucoup d’amis. Il lui ressemble sur ce plan, il ne supporte pas les bla-bla. Surtout pour avoir  les oreilles qui sifflent dès qu’on leur tourne le dos. Il y a bien longtemps, quand quelqu’un avait laissé devant leur porte un panier rempli de bouse de vache, la mère d’Olive avait dit : « Ne fais jamais confiance aux gens, ma fille. » Cette façon de penser agaçait Henry, mais Henry était agaçant, lui aussi, avec sa naïveté tenace – comme si la vie ressemblait à cette farandole de gens souriants qui s’étalent dans les pages de catalogues de vente par correspondance. »

    Elizabeth Strout, Olive Kitteridge

  • Olive, Ms. Kitteridge

    Elizabeth Strout a reçu le prix Pulitzer 2009 pour Olive Kitteridge, un roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Brévignon. Olive enseigne les mathématiques dans une petite ville côtière du Maine, Crosby, où son mari, Henry Kitteridge, tient la pharmacie. Ils ont un fils, Christopher. Sujette aux sautes d’humeur, grande et toute en rondeurs, Olive ne figure d’abord qu’à l’arrière-plan du récit. Chapitre après chapitre, les diverses facettes de sa personnalité apparaissent en même temps qu’on découvre leur vie de famille et celui de leur voisinage.

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    Couverture originale (2008)

    La pharmacie est un « refuge paisible » pour Henry, il y oublie « l’état de malaise où le laissait parfois sa femme quand elle quittait leur lit pour errer dans la maison aux heures sombres de la nuit ». Il s’y sent heureux, accueille les clients avec une grande serviabilité. Quand la vendeuse qui tenait la caisse était morte inopinément, il avait engagé Denise, « une souris » selon Olive, une jeune mariée gentille et mignonne aux yeux d’Henry, qui appréciait sa compagnie.

    « Mme Kitteridge », comme l’appelle toujours Kevin Coulson qui a été son élève et l’aimait bien, malgré sa sévérité, n’hésite pas à lui parler franchement de la dépression de sa mère quand il revient de New York pour l’enterrer, après qu’elle s’est suicidée. Olive lui confie que son propre père « s’est tiré une balle » et que son fils, devenu podologue, est plutôt dépressif, lui aussi. Ils ne se doutent ni l’un ni l’autre qu’ils vont bientôt devoir venir en aide à une jeune femme tombée en mer à la marée montante.

    La romancière relate ce qui arrive à différents personnages proches ou éloignés des Kitteridge, comme la pianiste d’un bar où ils vont parfois prendre un verre ou cette femme d’une autre ville que Christopher épouse et installe dans la jolie maison qu’Olive et Henry avaient conçue eux-mêmes avant d’en construire une autre à quelques kilomètres – « elle a toujours été créative, que ce soit pour coudre des robes, s’occuper des jardins, construire des maisons. »

    « Certes, Olive ne pratique aucun sport et son taux de cholestérol explose tous les barèmes. Mais il ne s’agit que d’une excuse, une façon de cacher qu’en réalité c’est son âme qui s’épuise. » D’emblée, elle prend sa belle-fille en grippe, ne comprenant pas que son fils ait épousé une gastro-entérologue. En revanche, elle s’intéresse à une jeune fille anorexique, Nina, qui fréquente avec son petit ami le snack-bar de la marina : « Je ne sais pas qui tu es, jeune fille, mais tu me brises le cœur. »

    Si les Kitteridge forment encore un couple, c’est largement grâce à la bienveillance d’Henry, toujours à l’écoute d’Olive et des autres. Elle ne l’accompagne pas à l’office, il n’insiste pas. Quand elle est excessive, il garde son calme. Ils se racontent les potins entendus durant la journée. Malgré le caractère bourru de son épouse, il apprécie leur vie telle qu’elle est.

    Olive Kitteridge est au fond un roman sur la vie ordinaire de gens qui se supportent ou non, dans leur vie privée comme dans leur vie sociale. Les événements inattendus auxquels Olive sera confrontée sur une trentaine d’années révéleront sa manière de faire face à ce qui arrive, quoi qu’on pense d’elle. Cette femme sans concession n’a pas la langue en poche – elle ne cesse de surprendre tout au long du récit.

    C’est souvent drôle, malgré les drames. Elizabeth Strout a une façon très vivante de camper le décor et de raconter. Les dialogues sont souvent décapants, les comparaisons inattendues. Un exemple : « Un an et demi plus tard, Olive était tellement oppressée par cette histoire que, cramponnée au volant de sa voiture, le visage penché en avant pour percer à travers le pare-brise la faible lueur de l’aube, elle se sentait comme un paquet de café moulu sous vide. »

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    Edition anglaise

    Une vie de femme, donc, en treize séquences. Olive Kitteridge n’est pas un portrait psychologique, plutôt un portrait cubiste du personnage, montré selon plusieurs angles. Irritante et féroce parfois dans ses observations, incomprise de son propre fils, Olive continue à s’intéresser aux autres. Elle cache ses failles sous son franc-parler et s’accroche à la vie, qu’elle veut continuer à aimer malgré tout. Le roman a été adapté en mini-série télévisée et Elizabeth Strout lui a donné une suite dans Olive, enfin.