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lecture - Page 5

  • Une grande liseuse

    Mona Ozouf a rassemblé dans La cause des livres (2011) des articles écrits pour Le Nouvel Observateur sur près de quarante ans. Depuis longtemps, je prends plaisir à ses allées et venues entre littérature et histoire, par penchant pour la première, sans doute, et aussi pour le ton, le rythme de ces promenades critiques, pour cette belle langue déjà admirée dans Les mots des femmes.  

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    Willy Van Riet (1882 - 1927)

    Sa préface annonce un rangement thématique (chaque article est daté) : littérature (surtout française) et correspondances, portraits féminins, dialogue de la France et des Frances, Révolution, livres d’historiens. Pour Mona Ozouf, la littérature « illustre la profusion d’un univers que nous ne percevons bien qu’à travers des livres capables de démultiplier nos vies étroites », selon la formule « du grand liseur qu’était Jaurès ». 

    La potion de Montaigne ouvre la première partie où se succèdent des titres propres à éveiller la curiosité : Madame de La Fayette, nous voilà !, Tout contre Sainte-Beuve, Les écrits frappeurs, Le guide Michelet… A propos de sa Correspondance générale, elle voit en Mirbeau un « peintre manqué », le justicier des artistes, pourfendeur de l’académisme, « célébrant la gloire de Monet et de Rodin, découvrant Cézanne avant tout le monde, écrivant le premier grand article posthume sur Van Gogh, proclamant le génie de Camille Claudel. » (Un tendre imprécateur)

     

    La phrase d’entrée est souvent une porte qui s’ouvre : « Il n’a rien, vraiment rien pour nous plaire, cet homme. » (Un contemporain paradoxal) « A Brest, la mer est au bout des rues, et le vent partout. » (Victor Segalen : l’équipée intérieure) « Qui était-elle, au juste ? » (La Sévigné de la bourgeoisie) « Rien, mais vraiment rien, ne pouvait annoncer entre ces deux-là le coup de foudre de l’amitié. » (L’ermite, la bonne dame et le facteur) Derrière ces « rien », Mona Ozouf a quelque chose à dire qui n’est jamais banal ou convenu.

     

    Le livre, l’auteur, elle les fait vivre en trois, quatre pages qui suffisent à donner le goût d’une visite plus approfondie, si affinités. On passe d’un siècle à l’autre, le nôtre en prend souvent pour son grade : « Notre époque professe mollement que tous les goûts sont dans la nature, que les œuvres se valent toutes, que l’élève est égal au maître. Et les différences, dont les vagabonds font leur miel, elle les dissout dans le grand flot tiède de la conformité. » (Le rôdeur des lisières)

     

    Mona Ozouf commente des classiques et des contemporains. Heureuse surprise de découvrir dans La cuisine des tortues sa fréquentation des héroïnes d’Anita Brookner, dans Professeur Nabokov un hommage à ses fameux cours universitaires (Littératures) et à son « don de voir et de faire voir ». Henry James, à qui elle a consacré son essai La muse démocratique, est bien sûr en bonne place.

     

    Au milieu du recueil, le curseur se met à pencher davantage vers l’histoire, la culture françaises : Appelez-moi Marianne, Galanterie française, et autres tableaux d’un pays « où l’on revient toujours ». « Lumières, Révolution, République » s’attarde sur cette période que Mona Ozouf cherche sans cesse à mieux comprendre et restituer (c’est le sujet de son dernier essai publié dans la collection Quarto : De Révolution en République. Les chemins de la France).

     

    Sur le rêve d’une société parfaite, il y a toujours matière à réflexion. Benjamin Constant : « Prions l’autorité de rester dans ses justes limites. Qu’elle se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. » Mona Ozouf : « L’idée neuve apportée par la Révolution, ce n’est pas le bonheur, mais la liberté. » Avec plus loin ce corrélat : « Plus désirable est devenu le bonheur, et plus lourd le fardeau de la responsabilité individuelle. » (La fabrique du bonheur)

     

    « Les anciens communistes, il y en a plus de variétés que d’asters ou de dahlias. » (Que reste-t-il de nos amours ?) Dans les derniers textes de La cause des livres, dont un éloge de Pierre Nora (Le sourcier de l’identité française) et un inédit consacré à François Furet pour Le Passé d’une illusion, Mona Ozouf s’implique davantage : membre elle-même du parti communiste de 1952 à 1956, elle dit ses appartenances, ses erreurs, son amitié pour sa « tribu » et fait sien ce questionnement : « comment vivre quand nous ne pouvons plus imaginer une société autre alors que nous ne cessons d’en parler ».

  • Normal / anormal

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    « C’est normal d’avoir envie d’écrire ses pensées, ce qui est anormal, c’est que quelqu’un de tout à fait différent de vous ait envie de lire, c’est formidable ! »

    Dany Laferrière

     

    Camille Marcilly, « La Foire du livre est ouverte », La Libre Belgique, 25/2/2015

     

     

  • A la Foire du livre

    La Foire du Livre de Bruxelles bat son plein à Tour & Taxis, elle se termine aujourd’hui, lundi 2 mars. L’affiche d’Yslaire sur le thème des « Liaisons dangereuses » n’est pas vraiment à mon goût, mais comme disait J. qui m’accompagnait vendredi dernier, « elle accroche l’œil » et montre bien l’importance particulière donnée à l’image cette année – dessin d’illustration, bande dessinée, cinéma – à côté du texte. 

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    Après le Centre Rogier puis le Palais des Congrès au Mont des Arts, entre autres déménagements depuis sa création en 1970, la Foire a trouvé là de beaux espaces, on y respire malgré la foule. Au grand stand de la Communauté française de Belgique (Fédération Wallonie Bruxelles), la collection Espace Nord met à l’honneur les écrivains belges (premier achat), et on y distribue aussi la brochure mise à jour des noms de métier au féminin, très pratique – on peut la consulter en ligne.

    Maisons d’édition, librairies, organismes officiels, universités, fondations, presse, les exposants sont très variés, près de deux cents stands, trop peut-être : il me semble que les grandes librairies font de l’ombre aux éditeurs. De nombreux espaces de rencontre aussi : le Café littéraire, la Tribune des éditeurs, l’Agora, entre autres, où je me suis laissé happer par un sujet de débat (« Quels lecteurs pour ce XXIe siècle ? ») et ensuite par l’éloquence d’un écrivain haïtien-québécois (Dany Laferrière, invité d’honneur avec les éditeurs québécois).

    Débat… Le terme est impropre : il s’agissait pour chaque intervenant de présenter son sujet en dix, quinze minutes, ce qui n’a guère laissé de place aux échanges. Il s’agissait principalement d’examiner comment on peut aider les enfants à aborder le livre ou la lecture, dès la petite enfance.  

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    Une enquête récente de l’ONE et de l’ULg sur les enfants de 18 à 36 mois montre qu’à l’âge de l’entrée à l’école maternelle, on constate déjà chez les petits francophones un retard linguistique aussi bien pour le vocabulaire que pour le décodage du sens. En plus des soins aux nourrissons et de l’accompagnement des parents, l’ONE propose des « coins lecture » en consultation, surtout pour un premier contact avec « l’objet-livre » et on y fait appel aussi à des conteuses, puisque « On ne lit pas tout seul » à cet âge.

    Puis ce fut le tour d’une inspectrice de l’enseignement maternel, d’une formatrice à la littérature de jeunesse. La dernière évaluation des compétences en quatrième primaire a conclu à 45% de lecteurs « précaires » et à seulement 25 % de « bons » lecteurs à ce niveau, un constat très préoccupant qui ne peut que donner du grain à moudre à l’actuelle ministre de l’enseignement et de la culture, arrivée un quart d’heure en retard et qui, à l’entendre, avait ici plus à écouter qu’à dire.

    J’aurais mieux fait d’aller voir les expositions ou de m’asseoir au Café littéraire où Dany Laferrière charmait son public (assis et debout) par des propos pleins de bon sens et enthousiastes sur la littérature, l’écriture (« le jouet essentiel »), l’époque – très écouté sur L’art presque perdu de ne rien faire (2011), titre accrocheur comme celui de son premier succès, Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. Il faudra que je le lise pour comparer avec L’art difficile de ne presque rien faire (2009) de Grozdanovitch (est-ce une impression ou les éditeurs sont moins stricts qu’avant sur la proximité des titres ?) 

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    On rencontre toujours une connaissance ou l’autre à la Foire du livre de Bruxelles, excellent lieu de rencontres où les gourmands ne sont pas oubliés, et avec des livres en veux-tu en voilà, comment résister ? « Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. » (Baudelaire) Rares sont ceux qui sortent sans avoir rien acheté à la Foire du Livre, je n’ai pas fait exception. J’ai résisté aux sirènes du design suisse, mais je me suis trop approchée du dangereux Citadelles & Mazenod, où j’ai signé un bon de commande – à suivre, donc.

  • Entre deux livres

    Un seul livre à la fois, c’est mon habitude, du moins pour la fiction. Cela n’empêche pas de garder sous la main un essai, un recueil de poèmes, à lire entre deux romans. Depuis quelques semaines, Les Essais de Montaigne « en français moderne »  (Quarto) font ainsi mon bonheur de lectrice par intermittence (merci, Dominique). 

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    Réflexions, anecdotes, lecture des anciens, peu à peu se révèle un auteur épris d’équilibre, de modération, de sagesse. Tout vient à point au philosophe, les choses de l’esprit et celles du corps, les mœurs étrangères et les usages locaux, le passé et le présent. La liberté individuelle est sa grande affaire, avec l’empathie : « Je ne partage point cette erreur commune de juger d’un autre d’après ce que je suis. »

     

    J’ai lu et relu « Sur la solitude » (Livre I, chapitre XXXIX), qui commence par une mise en garde : « Laissons de côté la longue comparaison de la vie solitaire et de la vie active, et, quant à la belle déclaration sous laquelle se cache l’ambition et la cupidité [et qui dit] que nous ne sommes pas nés pour notre intérêt particulier, mais pour le bien public, rapportons-en-nous hardiment à ceux qui sont dans la danse : qu’ils se battent alors la conscience [et qu’ils lui demandent] si, au contraire, les situations sociales, les charges publiques et cet affairement dans le monde, on ne les recherche pas plutôt pour tirer de la chose publique son profit particulier. »

     

    Montaigne estime qu’on peut jouir de « la vraie solitude » au milieu des villes et même des cours royales, mais qu’« on en jouit plus commodément quand on est à part ». Aussi conseille-t-il de faire en sorte « que notre bonheur dépende de nous » en se débarrassant des liens qui nous attachent aux autres, afin de pouvoir « vraiment vivre seuls et vivre de cette façon à notre aise ».

     

    « Il faut avoir des femmes, des enfants, des biens et surtout de la santé, si l’on peut ; mais il ne faut pas s’y attacher de manière telle que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute libre, dans laquelle nous établissons notre vraie liberté et notre principale retraite dans la solitude. » – « La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. »

     

    Cela semble de la misanthropie, ce choix radical de la vie solitaire, qui correspond, écrit-il, aux tempéraments comme le sien plus qu’aux « âmes actives et occupées qui embrassent tout et s’engagent partout, qui se passionnent pour toutes choses, qui s’offrent, qui se proposent et qui se donnent en toutes occasions. » Montaigne admet volontiers que c’est une question de goût : « L’occupation qu’il faut choisir pour la retraite, ce doit être une occupation qui ne soit ni pénible ni ennuyeuse ; autrement, c’est en vain que nous penserions être venus y chercher le repos. »

     

    Ses lectures ? « Je n’aime, quant à moi, que des livres ou agréables ou faciles, qui me charment, ou ceux qui me consolent et me conseillent pour régler ma vie et ma mort. » Ses désirs ? Pas question d’y renoncer. « Il faut retenir avec nos dents et nos griffes l’usage des plaisirs de la vie que les ans nous arrachent des poings, les uns après les autres. » 

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    En jetant un coup d’œil à La cause des livres de Mona Ozouf (en attente), une sélection d’articles écrits pour Le Nouvel Observateur pendant près de quarante ans, j’y trouve cette belle formule en préface à ce qu’elle appelle un « exercice de mélancolie » : « Il oblige à lire à rebours la phrase de la vie. » Elle en détermine la source : « une enfance qui avait reçu en partage à la fois l’ennui, la solitude et leur remède absolu, la lecture. »

     

    Non seulement les illustrations de couverture de ces deux livres se ressemblent, mais, coïncidence, le premier article repris s’intitule « La potion du docteur Montaigne ». Je n’ai pu résister à la curiosité. Ozouf rappelle l’existence d’« un clan, janséniste, ou ascétique, ou révolutionnaire, qui hait en Montaigne tantôt la nonchalance à l’égard du salut, tantôt la tiédeur de l’engagement politique, et en tout cas le style coteaux modérés et douceur française, le goût de la commodité »  – « les terroristes, de droite ou de gauche, n’aiment pas qu’on leur dise que le bonheur privé existe, inaliénable ».

     

    « C’est vrai qu’il y a d’innombrables Montaigne, selon lecteurs et humeurs. Dans le patchwork des « Essais », on peut découper un Montaigne chrétien et un Montaigne rationaliste ; un Montaigne hédoniste et un Montaigne stoïcien. Surtout un Montaigne émancipateur et un Montaigne conservateur. » Une allusion à ses propos misogynes ?

     

    Et quelle est cette potion, finalement ? Voici la chute signée Mona Ozouf (13/11/1982) : « Car les Essais sont à la fois ce livre qu’on lit en marchant – ainsi en usait Gide – ou qu’on lit pour apprivoiser le sommeil – ainsi en usait Flaubert. Le docteur Montaigne a inventé le calmant-stimulant, une potion miracle qui contient à la fois le café du matin et la verveine du soir. »

  • Peu d'amis

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    « Si Imogene chercha à devenir son amie au début, Marya s’écarta instinctivement. Elle avait la clairvoyance paysanne des Knauer, ou leur pessimisme : que me veut cette personne, pourquoi recherche-t-elle ma compagnie ? C’était mystérieux, déconcertant. Imogene était si jolie, si populaire et si sûre d’elle, une personnalité dominante du campus ; Marya avait peu d’amis – plutôt des relations. Elle n’avait pas, expliqua-t-elle sèchement à Imogene, de temps à « perdre » avec les gens. »

    Joyce Carol Oates, Marya, une vie