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Littérature anglaise - Page 71

  • Lire des images / 1

    Lire Alberto Manguel, c’est lire avec Manguel, homme de lettres, homme de livres, l’auteur d’Une Histoire de la lecture et de La bibliothèque, la nuit, entre autres. Son dernier essai, Le livre d’images (Reading Pictures - A History of Love and Hate, 2000, traduit par Christine Le Bœuf), comporte comme ceux-là de nombreuses illustrations. A nouveau, voilà le lecteur emporté dans un fabuleux voyage au pays de l’imaginaire. Embarquement immédiat, première étape.

     

    Van Gogh Bateaux aux Saintes-Maries-de-la-mer.jpg

     

    Avant les douze « arrêts sur image » de cette réflexion, l’auteur, « voyageur curieux et chaotique », avoue prendre autant de plaisir à la lecture des images qu’à celle des mots, « à la découverte des histoires explicitement ou secrètement tissées dans toutes sortes d’œuvres d’art – et sans qu’il soit nécessaire de recourir à des vocabulaires obscurs ou ésotériques », en lecteur ordinaire devenu spectateur ordinaire, selon l’intitulé du premier chapitre, Le spectateur ordinaire - L’image récit. La première épigraphe l’annonçait : « La véritable peinture doit appeler son spectateur… et le spectateur surpris doit aller à elle, comme pour entrer en conversation. » (Roger de Piles, Cours de peinture par principes, 1676)

     

    Bateaux aux Saintes-Maries de Van Gogh : l’une des premières images dont Manguel se souvienne, découverte à neuf ou dix ans dans un volume de Skira qu’une de ses tantes, peintre, avait posé sur les genoux de son neveu dans son atelier à Buenos Aires. Ces images n’illustraient aucune histoire – « Je ne pouvais que les contempler : la plage cuivrée, la barque rouge, le mât bleu. Je les regardai longuement et intensément. Je ne les ai jamais oubliées. » Comment lire les signes, symboles, messages et allégories ? Peut-on lire n’importe quelle image ? Si les images se présentent de façon instantanée, il nous faut du temps pour les regarder – « en soi, une image existe dans l’espace qu’elle occupe, indépendamment du temps que nous accordons à sa contemplation : ce n’est qu’après bien des années que j’ai remarqué que l’une des barques portait, peint sur son flanc, le nom d’Amitié. » Comme le clamait Ruskin en fureur « contre le conformisme de son temps » dans une conférence devant un public « trop peu soucieux de l’art et trop soucieux de l’argent », pour Manguel, « avoir la capacité (et le désir) de lire une œuvre d’art est essentiel. »

     

    Le nom de Joan Mitchell parle sans nul doute à ceux qui ont vu sa belle exposition de 1994 au Jeu-de-Paume (après que l’aient quitté les impressionnistes) ou, plus récemment, à Giverny (deux billets à relire sur Giverny News et sur Le goût des livres). « Toile après toile, je m’étonnais du pur bonheur de tant de couleur, de tant de lumière, de tant d’extatique liberté », écrit Manguel. Joan Mitchell - L’image absence part d’un diptyque, Deux pianos, trois mètres de haut, trois
    mètres cinquante de large environ. « Sur un fond blanc visible seulement par bribes isolées, une tempête de traits verticaux couvre les toiles entières de riches nuances de jaune et de lilas – un jaune qui pâlit par endroits jusqu’au citron,
    un lilas qui s’obscurcit jusqu’au noir. »

     

     

    Joan Mitchell, de la génération après Pollock, était la fille d’une poétesse sourde et d’un médecin généraliste, Beckett était devenu son ami. Pas de récit dans Deux pianos, « mais quelque chose qui se trouve à la limite du mouvement, une promesse de présence identifiable qui ne sera jamais tenue. » Manguel s’interroge sur la force des couleurs, leur perception, les mots pour les désigner – « nous avons peine à distinguer ce que nous ne pouvons nommer ». Opposition des couleurs et du blanc. Devant « ce blanc primordial, visible à l’arrière-plan de ses Deux pianos », Manguel rappelle une parole de Joan Mitchell : « Je pense au blanc
    comme à un silence. J’ai souvent tenté d’imaginer quelle sorte de silence doit régner au-dedans d’une personne sourde. »

     

    La couleur, un moyen de sortir de la dépression et du découragement, écrit aussi Manguel, lisant et relisant la grande toile, conscient des limites de sa méthode qui n’autorise « que le fantôme de l’ombre d’un reflet, aperçu dans le plus opaque des miroirs, de ce que faute d’un terme plus approprié nous appelons l’acte créatif. »

     

    (entre-deux)

  • Sous le ciel

    « D’ordinaire, les Toltecs, les Olmecs et tout ça lui foutaient la frousse, jusqu’à ce qu’il lise un vieux livre maya, le Livre de l’aurore de la vie :

     

    Les premiers êtres humains rendirent grâce aux dieux :

    Ah vraiment, deux fois, trois fois merci

    de nous avoir donné forme. De nous avoir donné

    cette bouche, ce visage.

    Nous parlons, nous écoutons, nous nous émerveillons.

    Nous nous mouvons… sous le ciel.

     

    Etoiles de Valentine Iokem.jpg
    Les fantaisies de Valentine Iokem :
    http://petitspoisetcetera.blogspot.com/

     

    Merci mille fois ? C’était chic de leur part. En plus, là où nous, nous voyons les Pléiades, les Mayas voyaient quatre cents garçons. Les ciels à l’époque étaient donc si clairs ? Pour les Grecs, compter sept sœurs était la routine ; en compter neuf, la perfection. Peut-être les 391 autres étoiles s’étaient-elles perdues dans les brumes de la Méditerranée. Par une belle nuit de noroît, lui-même ne voyait plus que cinq ou six Pléiades, au lieu des sept de son enfance. »

     

    Annie Dillard, L’amour des Maytree

  • Si l'amour dure

    L’amour dure-t-il ? Qu’est-ce qu’aimer ? Dans L’amour des Maytree (2007), un roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Yves Pétillon, Annie Dillard revient sans cesse sur ces questions. Une carte du Cap Cod fait face à un long prologue où l’écrivaine mêle à l’histoire de la péninsule américaine la présentation des Maytree : Toby, le fils d’un garde-côtes, un poète ; sa femme Lou qui peint un peu, parle rarement ; leur fils Paulo. Grands lecteurs, ils lisent dans les trois cents livres par an, lui « pour apprendre des choses », elle « pour éprouver des émotions ». Lou porte souvent quelque chose de rouge, « afin d’introduire une note de liesse ». Le récit remonte à l’époque où Toby Maytree invite la jeune et blonde Lou Bigelow dans sa cabane d’une seule pièce au milieu des dunes.

     

     

    En chemin, ils tombent sur Deary, un peu plus âgée qu’eux, qui aime dormir sur le sable à la belle étoile près d’un jardin qu’elle a planté de choux frisés. Deary aime inventer des théories : « Chaque endroit de son corps où l’on se blesse ajoute un pan de plus à la conscience qu’on a des choses. » Toby écrit de la poésie le matin. Il ne montre ses textes qu’à son ami Cornelius et à Lou. Une vieille dame superbe, Reevadare Weaver, six fois mariée, organise une réception pour leurs fiançailles. « Garde toujours tes amies femmes, ma chérie. Les hommes, ça va, ça vient » conseille à Lou celle qui, comme Deary la vagabonde, collectionne maris et amants. 

     

    Maintenant qu’il sait que Lou l’aime, Toby s’interroge encore davantage : « L’énigme n’était pas la mort, tout ce qui vit meurt, mais l’amour. Non que nous mourrons un jour, mais que nous puissions éprouver un tel sentiment, sauvage dans un premier temps, puis profond, pour une personne en particulier parmi des milliards. » Pour gagner leur vie, Toby transporte des maisons, Lou travaille à mi-temps dans une galerie d’art.

     

    La première partie, au tiers du récit, débute en catastrophe : leur fils Paul à vélo est renversé par une voiture, il a la jambe cassée. C’est à ce moment-là que Toby annonce à Lou qu’il l’aimera toujours, qu’il part s’installer sur une île dans le Maine – « Jamais je n’ai aimé… personne… » A quarante-quatre ans, il est las de Lou la laconique, un ange, il part avec une femme très déterminée et lui laisse l’enfant. D’un saut dans le temps, voilà Lou en vieille femme, « plus triste, mais plus sage », l’esprit plus libre. Elle avait vu sa propre mère le cœur brisé « et elle savait qu’elle pouvait faire mieux que ça. »« Il lui restait plusieurs années à vivre. Les vivre vraiment ou non, c’était à elle de décider. » La deuxième partie suit la vie de Toby dans le Maine, devenant malgré lui « un entrepreneur en bâtiment collaborant au colmatage de la côte ».

     

    Au bout du Cap cher à Hopper, sur « cette langue de sable au milieu de l’océan », Lou est d’accord « avec pas mal de gens de par ici (…) pour penser que la vie est trop courte pour la gaspiller à arborer son bon goût. Pour impressionner qui ? Pendant ce temps-là, elle pouvait lire. » Maytree, de son côté, pense en vieillissant que l’amour de longue durée est plus important que le travail, voire la poésie. Il ne sait pas encore s’il reverra Lou un jour, si son fils viendra le voir, mais il sent que l’âge rend les hommes encore « plus affamés de beauté ».

     

    Annie Dillard, que je lis pour la première fois avec ce roman, mais dont je me promets de lire aussi En vivant, en écrivant, mêle aux vies racontées des questions existentielles. Ses peintures du ciel, de la mer et du sable, son goût pour les attitudes non conformistes, sa perception au plus près des cœurs battants font de L’amour des Maytree un roman qui nourrit notre appréhension des êtres et du monde.

  • Eclats

    « Il y avait toujours des éclats de rire qui fusaient dans la maison de Tatie Ifeoma, et peu importe d’où venait le rire, il rebondissait contre tous les murs et dans toutes les pièces. Les disputes éclataient vite et retombaient tout aussi vite. Les prières du matin et du soir étaient toujours ponctuées de chants, des chants de louanges ibos qui invitaient en général à taper des mains. Il y avait peu de viande à table, la part de chacun était longue d’un demi-doigt et pas plus large que deux doigts serrés l’un contre l’autre. L’appartement était toujours étincelant : Amaka frottait les sols avec une brosse raide, Obiora balayait, China tapotait les coussins des fauteuils. Chacun faisait la vaisselle à tour de rôle. »

     

    Chimamanda Ngozie Adichie, L’hibiscus pourpre 

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  • Kambili et son frère

    Kambili et son frère Jaja grandissent sous la coupe d’un père chrétien rigoriste qui fait l’admiration de tous. « Frère Eugène », comme l’appelle le Père Bénédict, est le riche éditeur du journal nigérian Le Standard, sa générosité est sans mesure. L’hibiscus pourpre (2003), premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie (traduit de l’anglais (Nigéria) par Mona de Pracontal) est le récit en quatre temps d’une adolescence dans un pays troublé, où les coups d’Etat successifs ne changent pas grand-chose aux conditions de vie, difficiles pour le plus grand nombre.

     

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    Hibiscus photographié par Lali

    http://lali.toutsimplement.be/?p=35790

     

    Au retour de la messe du dimanche des Rameaux, Jaja, dix-sept ans, ose pour la première fois défier son père, furieux qu’il n’ait pas communié. Dans sa colère, il lance son missel à travers la pièce, sans atteindre son fils, mais les figurines en porcelaine de la mère, qu’elle essuie longuement sur leurs étagères de verre chaque fois que son mari a porté la main sur elle, sont brisées. Kambili, quinze ans, s’en désole. De la fenêtre
    de sa chambre, elle regarde les arbres dans la cour de la concession et les hibiscus, certains en fleurs, d’autres encore en bourgeons au début de la saison des pluies. Ce qui la bouleverse surtout, c’est la rébellion de son frère, qui ne respecte plus les règles strictes imposées en tout par le père – prière, conversation, emploi du temps, résultats scolaires, vêtements –, cette nouvelle « liberté d’être, de faire ».

     

    Tout a commencé là, chez leur tante, Tatie Ifeoma, bien avant ce dimanche des Rameaux, quand ils ont quitté Enugu pour passer Noël dans leur ville natale. Kambili, d’habitude première de classe, avait été deuxième. Depuis que sa mère enceinte, battue par le père, avait fait une fausse couche, le sang perdu par Mama la hantait.
    Le sermon de son père, qui l’a accompagnée lui-même à l’école des Filles du Cœur Immaculé pour qu’elle lui montre la fille qui l’avait dépassée, l’arrestation d’Ade Coker, un journaliste emprisonné pour raisons politiques, le spectacle des femmes au marché maltraitées par des soldats, tout cela trouble la jeune fille au point qu’elle n’arrive plus à parler, bafouille, renforçant l’hostilité de ses compagnes qui l’accusent de « se la jouer », elle qui court (sur ordre de son père) vers la voiture qui vient la chercher après les cours, au lieu de traîner un peu avec les autres.

     

    Les gens d’Abba saluent leur arrivée en gratifiant le père du titre de « Omelora », celui qui œuvre pour la communauté. Kambili est chaque fois époustouflée là-bas par leur maison blanche de trois étages avec sa fontaine, ses cocotiers, ses orangers. Quel contraste avec la masure de leur grand-père, « Papa-Nnukwu », chez qui Kambili et Jaja ne peuvent rester qu’un quart d’heure maximum, leur père ne voulant pas pour eux de l’influence de son propre père, un « païen » qui a refusé de se convertir. Mais il finit par dire oui quand sa sœur Ifeoma, veuve, professeur à l’université, qui fascine Kambili « par l’intrépidité de sa façon d’être, de parler avec les mains, de sourire en montrant ce grand espace entre les dents », insiste pour inviter les deux adolescents chez elle, pour qu’ils fassent connaissance avec leurs cousins.

     

    Obiora, l’aîné, sa soeur Amaka, du même âge que Kambili, et Chima, un garçon de sept ans, mènent sur le campus universitaire de Nsukka une vie beaucoup moins facile mais beaucoup plus libre qu’eux. Quand leur tante découvre que leur père a prévu un emploi du temps pour ses enfants même chez elle, elle les en dispense et impose ses propres règles. Par exemple, elle entrecoupe la récitation du chapelet le soir de chants ibos, une langue et des chants qu’Eugène interdit chez lui. Les visites du Père Amadi, un ami d’Ifeoma, plein de gentillesse à son égard – « Je ne t’ai pas vue rire ni sourire aujourd’hui, Kambili » – éveillent chez elle des sentiments nouveaux. Jaja, de son côté, aussi mal à l’aise au début, montre de plus en plus d’assurance, encouragé par la liberté de parole chez ses cousins. Eux vénèrent leur grand-père et s’intéressent à ses pratiques traditionalistes. « Ne leur apprends jamais à perdre le respect de leurs pères », dit celui-ci au Père Amadi qui va sans doute être envoyé à l’étranger comme missionnaire.

     

    L’Hibiscus pourpre est le roman d’une émancipation douloureuse, pour Jaja et Kambili, pour Mama aussi, et un témoignage parfois insoutenable sur la violence secrète d’un tyran domestique, chrétien fanatique, encensé par ailleurs. Comme dans son second roman, L’autre moitié du soleil, Chimamanda Ngozie Adichie n’élude pas les soubresauts de l’Afrique contemporaine – agitation politique, coupures d’électricité, difficultés d’approvisionnement, émeutes à l’Université, tentation de l’exil. Les tiges d’hibiscus pourpre « d’un violet intense qui était presque bleu » données par Tatie Ifeoma à Jaja qui les admirait, finiront par prendre racine.