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Passions - Page 572

  • Langue maternelle

    Première œuvre de l’écrivain flamand Tom Lanoye traduite en français, La Langue de ma mère est un roman magistral, une des lectures les plus marquantes de cette année 2011 en ce qui me concerne. Je n’en suis pas encore sortie, je m’y suis plongée et replongée comme un poisson dans la Mer du Nord. « Digne successeur de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges », peut-on lire en quatrième de couverture. Et comment !
     

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    Le sujet n’est pas facile, le récit est jubilatoire. Sprakeloos, le titre original, désigne le malheur qui frappe sa mère devenue aphasique à la suite d’une attaque cérébrale : « Elle a d’abord perdu la parole, ensuite la dignité, ensuite le battement de son cœur » - deux années infernales. A ceux qui n’aiment pas les écrits « qui reposent en grande partie sur la vérité et vous laissent imaginer les parties manquantes », à ceux qui refusent les incohérences, l’auteur lance un avertissement liminaire : « Alors le moment est déjà venu pour vous de fermer ce livre. Reposez-le sur la pile dans la librairie où vous vous trouvez, remettez-le entre les autres ouvrages sur l’étagère de votre club, de votre maison de retraite, de votre bibliothèque publique, du salon de vos amis ou de la maison que vous êtes venu cambrioler. Achetez autre chose, empruntez autre chose, volez autre chose. Et passez-vous de l’histoire de ma mère. »

     

    Elle était la plus jeune des douze enfants Verbeke, « on pouvait se demander d’où étaient sorties soudain tant de beauté et d’élégance. » La plus fine, elle avait suivi un an de français à Dinant, à l’âge de seize ans, puis appris l’anglais à Northampton. La Belgique était alors florissante grâce à la corne d’abondance congolaise, à la bière et aux armes à feu. « Ons Joséeke, notre petite Josée » rêvait d’être avocate, et tous savaient dans la famille que « quand notre Joséeke a quelque chose derrière la tête, il vaut mieux s’écarter de son chemin. »

     

    Et voilà Sint-Niklaas (Saint-Nicolas) en Flandre orientale, au moment de son lâcher annuel de montgolfières par-dessus le clocher de Notre-Dame, en langue populaire « Marie Dorée », puis l’antique prison devenue bibliothèque publique avant d’être transformée en lofts, ce qui réveille le souvenir de la brave bibliothécaire qui l’avait autorisé à lire des livres de la catégorie supérieure quand il n’en restait plus aucun en rapport avec son âge, à condition qu’il ne le dise à personne. La digression est longue, « mais c’est ainsi, c’est comme ça qu’on se rappelle les choses dans ma famille et dans ma région », continue Lanoye, et de nous parler des saules têtards (« kloefen » et non « klompen » comme en bon néerlandais), des canadas (peupliers), avant de revenir au potager où sa mère s’active en maillot noir à motifs blancs…

     

    C’est qu’il lui est très difficile d’écrire ce livre, de faire son deuil : « votre cas est terriblement ordinaire, inévitablement banal, mais aussi effroyablement unique et incomparable ». En plus, il y a la pression de sa mère qui comptait sur lui pour écrire un jour à son sujet et méprisait ceux qui disent du mal de leurs parents. Contre son goût, elle avait mené une vie de bouchère, tout en jouant dans une troupe de théâtre amateur. « Quoique je vous livre ici, de quel ordre ou de quelle tonalité que ce soit, cela restera un noble mensonge, un fragment, un éclat du prisme qu’était sa vie. »

     

    La première partie de La Langue de ma mèreLUI (ou : le récit du récit) – tourne autour de sa mère qui a fini sa vie en institution fermée, autour de sa propre enfance puis carrière en « paresseux farfelu » ou « acteur de théâtre manqué », du père installé tout près dans une maison de retraite et qui va y mourir paisiblement, en « polisson de quatre-vingt-huit ans » – « je suis foutu, je l’ai dans le baba, hu hu hu ! » Le fils comprend alors, c’est terrible à dire, que ce livre était impossible à écrire tant que son père, un homme magnifiquement généreux et patient, admirateur de Justine Henin, était en vie. Et aussi qu’écrire ce livre ne sera pas du tout un travail de conservation, mais au contraire de destruction, une manière de chasser le souvenir, de prendre congé de cette famille nombreuse installée dans une petite ville, dans une petite maison d’angle sans jardin où il avait sa chambre au-dessus du magasin loué à Dikke Liza, des voisins et des clients. Rien à faire des schémas préparés, se dit-il, mais être seulement « à l’affût du moment vif-argent », par exemple de ce dimanche de septembre ensoleillé où sa mère coupait les asperges au potager, tandis que son père dormait sous le parasol, la radio allumée à côté de lui.

     

    ELLE (ou : frappée d’aphasie), récit du soir fatal. C’est la deuxième partie, l’essentielle, trois cents pages pour raconter comment vivait sa mère, comment elle avait arrangé sa maison, avec son bric-à-brac acheté en salle des ventes et ses objets préférés, jusqu’au soir fatal où « le regard vide, méconnaissable », elle saute à la gorge de son mari avec un cri de rage. De sa bouche sortent alors des bruits rauques, incompréhensibles. Plus jamais on n’entendra « ce magnifique et ininterrompu flot de paroles baroque et précis de jadis ».

     

    A la retraite, les parents de Lanoye n’ont pas voulu déménager, préférant s’installer dans le logement exigu de leur ancienne propriétaire. Il se souvient d’y avoir tremblé d’impuissance sur les genoux de sa mère pourtant « forte en bec » en présence de la grosse Liza, harpie déplaisante avec ses locataires, même si Josée aidait la religieuse qui venait laver l’obèse de temps à autre. A sa mort, le père avait dû surenchérir contre les enfants de la propriétaire cherchant sans vergogne à tirer un maximum de leur héritage. Pour effacer le souvenir de Liza, la mère avait multiplié les aménagements, surchargé la décoration, obtenu contre l’avis de tous l’installation d’une salle de bain dans un réduit minuscule.

     

    Après sa première attaque, quand il la retrouve aux soins intensifs, son fils revenu du Cap se sent coupable et parce qu’à chaque départ, elle lui faisait une scène, et parce qu’il a osé supposer encore « une intrigue grotesque de notre petit tyran ». Et surtout parce qu’en assistant à la terrible fin de sa sœur, Maria l’artiste, sa mère lui avait demandé de faire quelque chose pour elle si ça lui arrivait : « Laissez partir ». Il se passera encore deux ans avant sa mort. Deux années où les rôles sont inversés : Joséeke l’infirmière pleine d’attentions pour l’enfant malade, la reine du plat froid, l’actrice du Théâtre Municipal, la femme qui avait pour principe qu’il faut faire soi-même ce qu’on peut faire soi-même, « un Kladdaradatsch de scènes et d’images », est dorénavant celle qu’on soigne, qu’on nourrit, qu’on visite.

     

    Revalidation, rechutes, souvenirs d’elle, du voisinage, de la kermesse sur la Chaussée d’Anvers, des courses cyclistes, tentatives de retour à la maison, mariage en pleine guerre, comptes, grand-père colombophile fier de la langue de Guido Gezelle et lecteur de La Libre Belgique en français… Lanoye nous saoule de ses souvenirs et de ceux de sa mère, qu’il dresse contre « l’inacceptable déchéance » de cette langue maternelle. Quand à vingt-deux ans, il décide d’enfin annoncer à ses parents qu’il est homosexuel (Quelle différence entre être pédé et être nègre ? – « Si vous êtes nègre, vous n’êtes pas obligé de le dire à vos parents »), la mort de son frère, le Plus Difficile et le Plus Populaire, change la donne. Sa mère est anéantie, sombre dans l’alcool et les tranquillisants. La scène de son « coming-out », des années plus tard, est à la fois comique et terrible, le fils et la mère s’y montrent impitoyables l’un envers l’autre.

     

    Tom Lanoye veut tout dire des derniers mois, décrit « la fin d’un monde ». Dans MOI (ou : et maintenant ?), après les funérailles et un dernier questionnement sur le livre qu’il est en train d’écrire, « avant tout un livre du temps et des choses qui passent », il termine sur le « véritable adieu », les derniers instants, et l’engagement qu’il prend alors : lutter contre le silence par sa voix, contester le vide par la parole. « Ne plus jamais se taire, toujours écrire, plus jamais sans parole. Je commence. » Ne manquez pas La Langue de ma mère, livre de tendresse et de sarcasme où les mots sont à la fête, « magnifique et bouleversant chant d’amour » (Guy Duplat).

  • Cité de verre

    « En marge de l’Art nouveau triomphant, l’éclectisme poursuit son chemin et trouve dans l’architecture de verre un de ses lieux d’intense réussite. En 1868, le roi avait pris la décision de faire construire à Laeken un jardin d’hiver dont Balat avait soumis les premiers plans en 1874. L’inauguration n’eut lieu qu’en mai 1880.

     

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    Confronté à un type de bâtiment propre au XIXe siècle, l’architecte utilise toutes les ressources de sa formation classique tout en s’appuyant sur les conceptions rationnelles prévalant dans l’architecture métallique : il fait reposer la corolle de fer et de verre, surmontée d’un lanterneau coiffé de la couronne royale, sur une colonnade dorique. Comme Viollet-le-Duc le recommandait, il emprunte l’ornementation des parties métalliques au style gothique, tout comme la structure d’arcs-boutants qui jaillissent de la coupole et prolongent à l’air libre l’arrondi des trente-six arcs la soutenant.

     

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    Au cours des ans, l’ensemble se développe pour faire des serres de Laeken un des édifices de verre les plus célèbres d’Europe : en 1880, Balat y construit la serre du Congo. Rappelant la silhouette d’une église byzantine, celle-ci est destinée à conserver des spécimens de ce territoire dont Léopold II était devenu le souverain l’année précédente. En 1902, Maquet, jouissant de l’appui du roi pour son projet du Mont des Arts, ajoute une serre au complexe : le parc est ainsi une véritable cité de verre que Girault embellira encore avec sa  nouvelle serre de palmiers. »

     

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    Bruxelles fin de siècle, sous la direction de Philippe Roberts-Jones, Flammarion, Paris, 1994.

  • Serres Royales

    P1070594.JPGMardi 19 avril, Bruxelles : une journée de printemps qui ressemble à l’été. J'en ai profité pour revoir un haut lieu de notre patrimoine, les Serres Royales de Laeken. Chaque fois, les visiteurs belges et étrangers sont au rendez-vous lors de la semaine d’ouverture du domaine royal au grand public, cette année du 15 avril au 8 mai. On entre face au Palais (2,50 € par adulte) puis l’on se dirige à gauche vers les fameuses serres commandées par Léopold II à l’architecte Balat, chef-d’œuvre de fer et de verre qui fait la fierté des Belges depuis plus d’un siècle.

    Cette journée était consacrée en particulier aux personnes non valides, des policiers (à l'occasion photographes) et des militaires étaient là pour les aider – en particulier dans les escaliers munis de planches pour le passage des fauteuils roulants.

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    P1070475.JPGL’orangerie immense, avec ses camélias splendides, donne accès à la première serre. Là, les fougères arborescentes et la profusion végétale créent un décor fabuleux. A leurs pieds, des parterres vert tendre accueillent des plantes que l’on reconnaît, mais dans des tons rares éclatants dans cette verdure surabondante.
     
     
    Le parcours permet d’admirer les serres de l’extérieur aussi, dans une partie du superbe parc – royal comme le signale la couronne au-dessus de la serre ronde.
     
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    P1070572.JPGLa vue sur le côté du palais vers la ville en arrière-plan est de toute beauté. Et que dire du panorama vers la Tour Japonaise, héritée de l’exposition universelle de 1900 à Paris ? On resterait des heures à le contempler du plan d’eau où se reflètent toutes les nuances du vert et du rouge des arbres, de la tour, des arbustes.

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    P1070577.JPGPassé la charmante petite maison au toit de chaume (atelier de sculpture de la reine Elisabeth), on accède au couloir-galerie de verre - "L'Embarcadère" - où des fuschias suspendus d’une grande variété font merveille au-dessus des têtes et des pélargoniums aux couleurs intenses le long des parois.

     

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    P1070554.JPGLes Serres Royales de Laeken s’ouvrent chaque année au grand public à la saison où fleurissent azalées et rhododendrons. Du blanc jusqu’au rose le plus vif, ceux-ci composent un tableau inoubliable, que souligne çà et là une plante jaune ou orange, c’est une véritable féerie. Plus loin, le bleu apporte une note de fraîcheur. Une vasque d’hydrangeas prend la lumière à l’entrée de la grande serre, la plus impressionnante, avec ses paniers suspendus et ses volutes de fer dessinant la corolle du Jardin d’hiver.

     

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  • Machinalement

    « Une fois leurs yeux accoutumés à la pénombre du café, ils vont machinalement s’asseoir au même endroit qu’autrefois, dans le coin, près de l’escalier, commandent les mêmes boissons, comme si rien n’avait changé et que la temporalité de l’amour était indéfiniment réversible.

    A cette différence près que si, dans son temps personnel à elle, il s’est apparemment passé une petite quinzaine depuis qu’elle l’a quitté, dans son temps physique à lui, il s’est écoulé vingt-cinq mois, trois semaines et cinq jours.

    Quand il s’enquiert enfin de la manière dont elle a commencé à organiser sa vie à Paris, Nora lui confie avec un petit sourire hésitant qu’elle espère bientôt trouver un job d’hôtesse d’accueil, mais qu’en ce moment elle est plutôt sur la corde raide, sans travail et sans argent.

    Si elle n’avait pas la chance d’habiter une maison en banlieue, prêtée par sa cousine Barbara, lui explique-t-elle, les choses seraient encore plus compliquées.

    Sans le dire ouvertement, Blériot aurait préféré un discours un peu moins matérialiste, où il aurait été question, par exemple, d’elle et de lui, et de ce qu’elle a fait sans lui depuis qu’elle est à Paris. Mais chaque chose viendra en son temps. »

     

    Patrick Lapeyre, La vie est courte et le désir sans fin

     

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  • La vie et le désir

    La vie est brève et le désir sans fin : le titre du roman de Patrick Lapeyre accroche la mémoire, comme Jules et Jim, auquel il renvoie plusieurs fois. Mais c’est au poète japonais Issa que l’auteur a emprunté ces deux vers (Issa Kobayashi (1763-1828), dont le prénom signifie « tasse de thé ») et c'est à Manon Lescaut qu’il a voulu rendre hommage (Le Monde).

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    Louis et Murphy sont tous deux amoureux de Nora Neville, « la belle Anglaise » qui va et vient entre Londres et Paris. Les deux hommes ne se connaissent pas, mais savent que l’autre existe. Pour Nora, pas question de choisir : elle tient plus que tout à sa liberté. Louis Blériot, quarante et un ans, marié, est en route au début de l’été pour aller voir ses parents quand son portable sonne et qu’il reconnaît la voix de Nora – un appel qu’il attend depuis deux ans. Elle sera bientôt à Paris. A Londres, en rentrant chez lui, Murphy Blomdale constate son départ. Le récit passera d’une ville à l’autre, régulièrement.

    Flash-back : Louis Blériot, l’arrière-petit-cousin de l’aviateur, s’ennuie chez des amis de Sabine, sa femme, qu’il a laissée partir seule en excursion. Leur couple bat de l’aile. Louis a besoin d’une histoire : « Tous les hommes, à un moment donné, ont sans doute besoin d’avoir une histoire à eux, pour se convaincre qu’il leur est arrivé quelque chose de beau et d’inoubliable une fois dans leur vie. » Voilà son état d’esprit quand il retrouve sur une terrasse une jeune femme remarquée peu de temps auparavant en compagnie d’un garçon. Celle qui lui adresse la parole « lui paraît encore plus insensée que tout à l’heure » avec ses lèvres desséchées, ses joues « pâles et soyeuses », ses taches de rousseur. Ils se reverront, c’est « inévitable ».

    A Saint-Cernin, chez ses parents, Louis assiste à l’éternel conflit où sa mère a toujours le dernier mot. Son père « aurait mérité une autre vie que celle que lui a taillée sa femme ». Comment cet homme si compétent au cours de sa carrière internationale s’est-il laissé user ainsi par la patience, jusqu’à se ménager dans le garage un recoin où boire et fumer en cachette ? Sa mère oblige bientôt Louis à se dévoiler : il a besoin de trois mille euros. Traducteur free-lance, Blériot gagne péniblement sa vie, alors que sa femme, experte en art contemporain, voyage d’une exposition à l’autre et affiche une belle réussite sociale. Ils se sont rencontrés neuf ans auparavant. Un peu plus âgée que lui, élégante, sûre d’elle, divorcée, Sabine lui a donné son numéro de téléphone à leur première rencontre.

    Aujourd’hui, « c’était moins de l’amour ou du désir, en tout cas, qu’un sentiment bizarre de vertige et de soumission. » En avril, à quarante-deux ans, Sabine était tombée enceinte : il voulait garder l’enfant, elle non. Depuis, leur relation s’étiole et Louis « ne sait pas ce qui l’angoisse le plus, de devoir un jour quitter sa femme ou de vieillir avec elle. » Blériot se renfloue aussi de temps à autre chez Léonard Tannenbaum, un neurologue, très malade, depuis toujours amoureux de lui et qui lui prête de l’argent à l’insu de Rachid, son homme de compagnie. Léonard joue les directeurs de conscience, tient à tout connaître des états d’âme de Louis.

    De son côté, Murphy trompe sa solitude chez Vicky Laumett, une amie de Nora, dans l’espoir de grappiller quelques nouvelles. Vicky et elle se sont connues au lycée, Nora déjà « toutes griffes dehors » et prête à prendre des risques sur un coup de tête, Vicky séduite par ses audaces. Et puis, peu à peu, l’Américain, opérateur sur les marchés financiers, va se reprendre, se laisser absorber par son travail et les rapports habituels avec ses collègues.

    Après un blanc de deux ans, Nora et Louis se retrouvent donc au café. Nora s’est trouvé un toit, la maison de sa cousine Barbara, et un but, prendre des cours de théâtre. Ils conviennent d’un nouveau pacte : ni mensonge ni jalousie entre eux, pas d’agressivité, pas de pensées négatives. Et voilà Louis Blériot reparti dans une double vie. Il décline désormais toutes les invitations de sa femme à l’accompagner à l’étranger, et rejoint l’Anglaise aussi souvent que possible. Nora se défend contre les assauts de son désir, refuse une relation exclusivement sexuelle.

    Après avoir appelé Murphy le jour de son anniversaire, l'Anglaise en parle à Louis, qui songe à rompre définitivement mais n’en a pas le courage. Et ce qui devait arriver un jour se produit : alors qu’il se croit seul dans l’appartement, sa femme l’entend faire le pitre au téléphone et raconter que « Madame et lui vivent ainsi, Madame voyage, négocie, fréquente le beau monde et paie l’impôt sur la fortune, pendant que lui, à Paris, se consacre à ses traductions à trois sous et vit de la charité de Madame. » Ambiance.

    La vie est brève et le désir sans fin suit ces chassés-croisés amoureux. Les protagonistes ne semblent pas vraiment croire les uns aux autres, Patrick Lapeyre souligne leurs hésitations, leurs faiblesses conscientes et consenties. A force de se laisser flotter à la surface des choses, on risque de sombrer. Jusqu’à quand Nora, qui rêve d’interpréter Nina, « la mouette » de Tchekhov, jouera-t-elle un amant contre l’autre ? Jusqu’où ira la patience de Sabine ? Louis connaîtra-t-il le même destin masochiste que son père ?

    Récit au présent, paragraphes courts, le style se veut léger, rythmé, cela rappelle un peu le nouveau roman, un peu Jean-Philippe Toussaint. Le trio évoque certains personnages littéraires mais sans atteindre leur crédibilité. Sous l’apparence d’un roman d’amour, Lapeyre brosse le portrait d’individus mal dans leur peau, à qui le désir offre quelques instants de grâce, sans plus. Regardant leur vie plus en spectateurs qu’en acteurs, ils semblent confondre émotions et sentiments. Et pourtant la vie est courte – comment la vivre sans amour ?