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Handke avec Cézanne

Peter Handke a reçu le prix Nobel de littérature en 2019. La leçon de la Sainte-Victoire (« écrit en hiver et au printemps 1980, à Salzbourg ») se situe à mi-chemin entre deux livres courts gardés dans ma bibliothèque – Le Malheur indifférent (écrit après le suicide de sa mère en 1971), La femme gauchère (une femme qui quitte son mari et son fils sans explication) – et un autre de sept cents pages, « le grand livre de Peter Handke » selon l’éditeur, Mon année dans la baie de Personne (1994), à relire.

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Paul Cézanne, La Montagne Sainte-Victoire au grand pin et la Bastide Vieille II, vers 1887,
66 x 90 cm R599 FWN235 (Société Paul Cézanne

La leçon de la Sainte-Victoire (traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt) est un essai d’une centaine de pages, judicieusement offert par quelqu’un qui m’a souvent encouragée à mettre mes pas dans ceux de Cézanne à partir d’Aix, ce que je ferai un jour – je l’en remercie. Handke l’introduit par cette phrase : « Revenu en Europe, il me fallut l’Ecriture quotidienne et je lus beaucoup de choses d’un œil neuf. » Notamment, Cristal de roche de Stifter.

Un jour, en se promenant, il s’est senti chez lui « dans les couleurs », heureux – « un instant d’éternité » : « Les buissons : du genêt jaune, les arbres : des pins isolés, bruns, les nuages : bleuâtres à travers la brume, le ciel (comme Stifter pouvait encore si tranquillement le mettre dans ses récits) était bleu. Je m’étais arrêté sur une colline de la route Paul-Cézanne qui, d’Aix-en-Provence, mène vers l’est jusqu’au Tholonet. »

Handke a toujours éprouvé des difficultés à distinguer et identifier les couleurs, bien qu’il ne soit pas daltonien au sens propre. Dans sa famille, on s’amusait même à les lui faire dire. « Parfois mes couleurs, je les vois, et ce sont les bonnes. » Ce n’est pas une digression que ces notes sur les couleurs, qui prolongent sa lecture des récits de Stifter.

Et voici Cézanne, se faisant remplacer pendant la guerre de 1870-1871 et la passant à peindre dans un petit village de pêcheurs près de Marseille : l’Estaque. C’est à lui que Peter Handke doit de s’être trouvé « entouré de couleurs » sur cette colline. Ayant grandi « dans un milieu de petits paysans où il n’y avait d’images, pour ainsi dire, qu’à l’église ou sur les reposoirs », il ne les regardait pas vraiment et manquait de gratitude envers « les peintres de tableaux ».

Attiré par les paysages, Handke observe que Cézanne, avec le temps, a cherché « la « réalisation » de l’innocence et de la pureté terrestres : la pomme, le rocher, un visage humain. La réalité, c’est donc l’accès à la forme et celle-ci n’est pas regret de ce qui est anéanti par les alternances de l’histoire, mais elle transmet, dans la paix, ce qui est. – Dans l’art, il ne s’agit de rien d’autre. Or cela même qui fait sentir la vie fait problème quand on veut le transmettre. »

Souvenirs de voyages jusqu’à la côte méditerranéenne avec « la femme » qui lui a appris le nom des pins parasols, associés à sa « joie à exister ». De cyprès sombres, un été en Yougoslavie. Quête d’images « magiques » qui le réconcilient avec l’écriture. Handke mêle ses propres fluctuations au commentaire de tableaux de Cézanne. En premier, Le Grand Pin.

« Le grand pin figure encore sur d’autres tableaux mais plus jamais ainsi, pour lui-même. Sur l’un d’eux (il s’y trouve une signature) [illustration du billet], sa plus grande branche basse fait, pour ainsi dire, signe jusqu’au cœur du paysage et forme, avec les branches d’un pin voisin, l’arc d’un portail ouvert sur le lointain où s’étend, dans les couleurs claires du ciel, le massif de la Sainte-Victoire. »

L’essai, centré sur cette montagne qu’à sa suite, Peter Handke a voulu parcourir de tous côtés, dérive au gré de ses pensées vers d’autres peintres (Hopper, Courbet, entre autres). « C’est au cours d’une exposition, au printemps de 1978, que les tableaux de Cézanne m’apparurent comme ces objets du commencement et je fus pris de l’envie d’étudier, comme cela ne m’était arrivé que devant les suites de phrases de Flaubert. »

Regards de Handke sur Cézanne peignant la Sainte-Victoire – « la colline aux couleurs » –, les arbres, parfois des gens. Comme l’évocation d’un peintre appelle d’autres peintres, une promenade en montagne en rappelle d’autres. L’écrivain met des mots sur ses pas, décrit, raconte, cherche à dépeindre l’effet que produisent une vue, une lumière, la marche même, qui ramène souvent à soi, dans le soliloque de la pensée.

Il y retournera en automne, accompagné de D. qui « fait des robes à Paris » et rêve de réussir « le manteau des manteaux ». Décidé à laisser dans sa « leçon » une vue d’ensemble, Handke l’interroge sur sa manière de faire, cherche une structure, fait sienne sa phrase : « La transition, pour moi, doit séparer clairement et être à la fois dans l’un et dans l’autre. » La leçon de la Sainte-Victoire se termine dans un musée de Vienne, en regardant La Grande Forêt de Jacob van Ruysdael.

* * *

(Une remarque sur ce petit livre de la collection Arcades chez Gallimard : on attend mieux de cet éditeur qu’une impression où l’ajustement a fait onduler le texte sur la page, varier la taille des caractères. Cela ne saute pas aux yeux, une affaire de demi-millimètre, mais je me suis demandé si j’avais un problème de vue et cela m’a gênée tout au long de cette lecture.)

Commentaires

  • Peter Handke , quel auteur tourmenté ! Il me "fiche le bourdon ", comme on dit , Dommage , sa sensibilité est grande mais quel angoissé ! Je vais cependan lire son essai sur Cézanne , là au moins il mettra un moment son mal-être personnel de côté !

  • Je vous en souhaite bonne lecture, Béatrice.

  • Magnifique article Tania ! Je ne savais pas qu'il y avait une route Paul Cézanne, et tu nous donnes envie de la parcourir !
    Merci pour ce conseil de lecture que ne décevra pas les amoureux de Cézanne que nous sommes ( dommage pour l'impression...)
    Belle et douce année 2020 à toi et aux tiens avec
    des bises lumineuses en ce matin de givre et de soleil. Claudie.

  • Je me suis promis d'y aller la prochaine fois que nous irons à Aix. Merci pour tes vœux, Claudie, du soleil ici aussi ce matin pour te dire aussi belle & bonne année.

  • Pas lu. en ce moment, je ne lis pas grand chose ou ce qui est très gros et très vite. Bel article bien illustré.
    Ici aussi, très belle lumière en ce matin !

  • C'est frustrant de ne pas pouvoir lire, mais la santé de tes yeux est prioritaire. Bonne patience, Anne.

  • Je suppose que tu veux dire Handke ;-).

  • Je n'habite pas très loin, connait sa maison et ne savait pas qu'il y avait une route Paul Cézanne... Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés !!! Je regarderai de plus près ce précieux petit livre, il est tentant, merci Tania. Bises ensoleillées. brigitte

  • Merci, Brigitte. Ravie de te le faire découvrir. Je n'ai pas encore vu grand-chose des traces de Cézanne à Aix, à part le documentaire de l'Hôtel de Caumont et un déjeuner aux Deux Garçons.

  • Je n'ai lu qu'un livre de Peter Handke, j'en garde peu de souvenir. Je découvre avec ton billet ce " voyage " avec Cézanne au pays des couleurs et de la lumière. Nous retournerons bientôt à Aix en provence, peut-être cette fois-ci visiterons son atelier.

  • Une visite que je projette également. Bon séjour là-bas.

  • J'ai beaucoup lu Peter Handke il y a plusieurs décennies maintenant. Je ne connais pas celui-ci alors, tu penses bien que je vais m'empresser de le trouver ! Il n'est pas sur mes étagères; mais je sais où est la Sainte Victoire, je pense que je la verrai dans le courant de la journée.

  • Ravie de te faire découvrir cet essai, Marie. Nous voyons la Sainte-Victoire de loin quand nous allons dans ta région, mais j'aimerais m'en approcher à pied un jour. Très bonne journée à toi.

  • Je n'ai lu que "la femme gauchère" il y a longtemps. Je ne savais pas qu'il avait écrit sur Cézanne. Je ne connais pas non plus la route que tu évoques, voilà qui est tentant. Quand j'ai visité Aix, je suis allée sur la colline où il s'installait souvent pour peindre la montagne Sainte-Victoire.

  • Peut-être as-tu emprunté cette départementale sans le savoir ? Wikipedia la décrit ainsi : "petite route sinueuse de campagne (départementale 17) qui traverse des pinèdes, des vignes, des champs, et des oliveraies, pour se rendre à la montagne Sainte-Victoire".

  • ce n'est pas un auteur facile et je n'accroche pas à tous ces livres mais celui ci je l'ai lu in situ pendant le temps où j'ai vécu et travaillé à Aix
    les balades sont magnifiques (à faire uniquement au printemps ou automne interdites le reste du temps)
    En complément tu peux lire : Petite route du Tholonet si tu ne l'as jamais lu

  • Merci de me renseigner ce livre de François Gantheret en complément. Il vaut sans doute mieux vérifier à l'office de tourisme si la balade est ouverte, si je comprends bien. Bonne fin de journée, Dominique.

  • Marcher dans les pas de Cézanne, au figuré avec Handke (malgré les ondulations perturbantes des lignes), au propre plus tard peut-être, les projets sont séduisants.

  • Peut-être à la belle saison ?

  • J'ai vécu à Aix pendant mes études mais je n'ai jamais parcouru ce chemin ! Mais j'ai eu la Sainte Victoire devant mes yeux si souvent que cela compense un peu, peut-être !

  • Une belle ville où faire ses études ! Tu as cette montagne en tête, je l'imagine bien.

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